Le monstre du budget : une illusion dangereuse

Chaque année, le débat budgétaire fait ressurgir la même image : celle de la dette, brandie comme une menace existentielle. « La dette, c’est comme le monstre du Loch Ness, c’est tous les ans qu’il réapparaît au moment de la discussion budgétaire, histoire de justifier des restrictions sociales, pour se conformer aux accords de l’UE. »
François Bayrou, haut-commissaire au Plan, en a fait le cœur de sa stratégie. Il propose une « année blanche » en 2026, c’est-à-dire le gel des dépenses publiques – prestations sociales, retraites, impôt sur le revenu – sans prendre en compte l’inflation. Dans la même logique, il envisage de « remettre au travail le pays tout entier » en supprimant deux jours fériés, « par exemple le lundi de Pâques et le 8 mai ».
Son plan met l’accent sur la compétitivité des entreprises : 900 millions d’euros de fonds propres supplémentaires, une taxe sur les petits colis pour limiter la concurrence jugée déloyale, et une réorientation des financements de France 2030 vers l’intelligence artificielle et le cyber. Le Premier ministre, lui, a annoncé 5,5 milliards d’euros d’économies sur la santé, via le doublement du plafond des franchises médicales et la suppression de certaines affections longue durée. La Cnam devra trouver 25 milliards d’ici 2030, en partie grâce à de nouvelles taxes sur les produits à risque et à un transfert de charges vers les complémentaires santé.
Le carcan de Maastricht
Ces annonces s’inscrivent dans la continuité des accords de Maastricht : un cadre néolibéral rigide, conçu pour financer l’activité sociétale non pas à travers la richesse produite collectivement, mais par le biais des capitaux investis. Résultat : l’économie privilégie toujours l’enrichissement des détenteurs de capitaux, au détriment du bien commun.
Or l’existence humaine ne se résume pas à des équations financières. Les politiques néolibérales prétendent qu’elles ont conduit au « développement hédoniste » dont profite une partie du monde. Mais cette prospérité est trompeuse. Elle ne tient aucun compte des conséquences environnementales irréversibles – comme le réchauffement climatique – ni du rôle de la collectivité humaine dans l’accumulation des savoirs au fil des siècles.
L’oubli de l’interdépendance
Jamais ces discours dominants ne reconnaissent la dette morale et historique envers les générations passées ni l’importance de l’interdépendance entre humains. Car, même si cette interdépendance a souvent pris la forme de pillages, de colonisations ou de barrières douanières, elle reste la condition fondamentale de l’évolution des sociétés.
Pourtant, nous continuons à nous comporter selon nos instincts les plus primitifs : la compétition, l’individualisme, la cupidité. Au lieu de concevoir nos relations comme un projet collectif où chacun contribue à l’émancipation et à l’épanouissement de tous, nous restons enfermés dans une logique d’exploitation mutuelle.
Un risque d’autodestruction
La question budgétaire n’est donc pas seulement un problème technique. Elle révèle une vision du monde où l’humanité refuse encore de dépasser ses instincts archaïques. Tant que nous resterons prisonniers de ce modèle – où l’on sacrifie le bien commun pour préserver les privilèges d’une minorité – nous courrons vers notre propre autodestruction.
Le paradoxe capitaliste : une dette sans fin, une société sans horizon
Lundi, François Bayrou quittera sans doute son poste. Ses opposants y verront une victoire politique, d’autres se réjouiront de la mobilisation syndicale et populaire du 10 septembre. Mais sans clairvoyance sur le paradoxe capitaliste qui nous enferme, nous n’aurons pas avancé d’un pas. Croire qu’un Rassemblement national fascisant, antisémite, homophobe, xénophobe et nationaliste pourrait incarner une alternative relève de l’illusion : ce parti ne fera que reproduire les mécanismes du capitalisme néolibéral qui exploitent déjà ses électeurs.
Une pauvreté intellectuelle organisée
L’existence même du RN traduit l’appauvrissement intellectuel du pays. Cet appauvrissement est d’abord la responsabilité des gouvernements passés, enfermés dans le carcan entrepreneurial de Maastricht et de Lisbonne, obsédés par le sécuritaire électoral, incapables d’expliquer que nous ne disposons ni du pétrole ni de l’uranium nécessaires à notre indépendance économique, et que nous avons détruit notre industrie par les délocalisations. Tout cela au nom d’une logique simple : réduire les charges pour accroître le capital.
Le capital n’a jamais eu vocation à créer des emplois. Il embauche uniquement pour en tirer une plus-value : revendre trois fois plus cher ce que les salariés produisent. Les inégalités de salaires font que certains acceptent cet échange, car ils bénéficient d’un confort matériel suffisant. Mais la majorité – sous-traitants, travailleurs précaires, employés aux temps partiels – en payent le prix.
Le paradoxe économique
Ce système repose sur deux dynamiques mortifères :
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La perte de pouvoir d’achat, qui réduit mécaniquement les chiffres d’affaires.
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La réduction des charges par les entreprises, qui appauvrit encore les salariés et donc les consommateurs qui font leur chiffre d’affaire.
Poussé à bout, ce mécanisme conduirait logiquement à la disparition de l’humain, ce qui est absurde, car la vie ne peut se réduire à une comptabilité économique. Déjà en 1994, exaspéré par ce raisonnement, je suggérais avec provocation : « Puisqu’il y a trop d’humains au regard des comptes de la nation, pourquoi ne pas rouvrir les fours crématoires ? » La brutalité de cette image avait glacé l’auditoire. Mais elle disait le fond du problème : notre incapacité à affronter la contradiction centrale du capitalisme.
Depuis 1848, les luttes sociales ont cherché à corriger ce paradoxe par la redistribution. Elles ont obtenu des avancées, mais jamais résolu la contradiction fondamentale.
Une logique biologique et technologique
Pour comprendre, il faut revenir aux fondements biologiques : toute vie est faite de prédation, c’est-à-dire de recherche d’une plus-value avec un minimum d’énergie. L’humain ne fait pas exception, mais il a ouvert une voie particulière : réduire le temps de travail grâce à la technologie. De la domestication animale à l’imprimerie, puis aux outils numériques, chaque étape a permis de remplacer le travail humain, révélant ses limites biologiques.
Le problème est que cette recherche d’efficacité détruit des emplois plus vite qu’elle n’en crée. Si nous devions produire nos biens sans technologies, nous mourrions de faim. Mais avec la technologie, une minorité travaille pour tous, tandis que la majorité reste dépendante d’un capital qui se nourrit de croissance et d’endettement.
Une société engluée
Aujourd’hui, 50,5 millions de Français sont en âge de travailler, mais seuls 30 millions le font effectivement. Vouloir rallonger le temps de travail par des heures supplémentaires ou supprimer des jours fériés est une absurdité, qui contredit la dynamique historique de réduction du temps de travail liée au progrès technologique.
Ce système, entretenu par un discours médiatique permanent, prive les citoyens d’une analyse globale. D’où leur crédulité à croire que voter pour le RN serait une solution. Mais ce parti, comme les autres, reste prisonnier du même conte néolibéral : « Fils, tu dois travailler pour gagner de l’argent ». Réduction simpliste d’une réalité beaucoup plus complexe.
La dette, faux problème, vraie arme
On répète que la dette est un désastre. Mais les 3 400 milliards de dette publique ont financé des emplois, en France et ailleurs. Ils représentent surtout le manque chronique de financement des besoins sociaux depuis les années 1970. Pendant que le gouvernement cherche 44 milliards d’économies, il ignore les véritables besoins collectifs, faute de création monétaire adaptée.
On s’alarme aussi que 47 % de la dette soit détenue par des non-résidents, comme si cela menaçait notre souveraineté. Mais la réalité est ailleurs : notre économie dépend déjà massivement des entreprises étrangères installées en France. En France le montant du PIB en 2024 : 3,162 trillions USD, et le RNB en 2024 : 2180 milliards USB. Le PIB est le produit intérieur brut toutes entreprises confondues, le RNB le revenu national brut, ex-PNB, est le produit des seules activités d’entreprises françaises, nous sommes loin des petits 44 milliard qui nous ferait perdre notre souveraineté.
La vraie question
Nous faisons partie des pays riches. Il est inconcevable que ceux qui ont produit les capitaux d’une minorité soient sommés de travailler encore plus, et que ceux qui ont travaillé toute leur vie ne touchent pas une retraite digne.
La jacquerie du 10 septembre n’aura servi à rien si elle se limite à réclamer du pouvoir d’achat sans interroger les causes profondes de sa baisse. Comme hier les paysans réclamaient du pain sans remettre en cause le système qui les affamait. Tant que nous ne sortirons pas de ce cercle vicieux, le capital continuera à engranger le triple de ce qu’il consent.
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