Le néant et l’infini
par Jacques-Robert SIMON
vendredi 6 mai 2022
Je te loue de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées aux enfants. Peut-on deviner ce qui a été caché aux uns et révélé aux autres ?
Qu’est-ce qui différencie les adultes des enfants ? Une réponse vient immédiatement à l’esprit : le sexe. La libido et les plaisirs charnels constituent le principal des pensées des adultes et ils sont hormonalement inaccessibles aux enfants avant la puberté. De nombreuses hormones sont impliquées dans la puberté, la principale étant la testostérone. Avant 10 ans le taux sanguin de testostérone est de l’ordre de 0,7 nmol/l. Après la puberté il augmente graduellement jusqu’à 20 nmol/l à 40 ans, pour diminuer ensuite et regagner le taux des toutes premières années à partir de 75 ans. Les hormones délimitent bien deux mondes biologiques.
La puberté s’accompagne de changements physiologiques et psychologiques considérables. Pour les garçons, l’augmentation de la taille des testicules signale l’entrée dans la puberté, mais le signe le plus visible concerne la croissance : les garçons gagnent de 25 à 30 cm, et doublent leur poids. La transformation physique s’accompagne de modifications psychiques nombreuses, nourries par les variations hormonales, les enfants commencent à se sentir capables d’être des hommes, les adolescents commencent à s’identifier à leurs pairs et non plus à leurs parents qui ne servent plus de modèle exclusif.
Le sexe est bien sûr présent chez (presque) tous, y compris chez les sages et les intelligents, surtout si on considère ce qu’ils font plus que ce qu’ils prêchent.
Dès le Ve siècle avant J.C., l’éraste (homme adulte) et l’éromène (jeune garçon) se livraient à des jeux érotiques. Diogène se masturbait en public. Pour Lucrèce, l’amour est avant tout une construction mentale, un simulacre qui se greffe sur le phénomène naturel du désir et qui tend à dégénérer en maladie. L’amitié de Montaigne et de La Boétie est maintenant légendaire : « Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne peut s’exprimer. » Thomas d’Aquin note qu’on ne peut choisir de ressentir ou non la passion, ce ressenti n’appartenant pas à l’Homme en propre, mais seulement à l’animal enfoui. Dans la vie de Spinoza, on ne rencontre ni passion, ni amourette, ni amant, ni maîtresse. La rumeur disait de Kant qu’il était vierge ce qui limitait les déviances éventuelles ce qui ne sera pas le cas de quelques une de ses successeurs. Pour Kierkegaard, la femme est avant tout l’objet d’un fantasme mais Victor Hugo pourrait avoir la palme des fornicateurs avec pêle-mêle femme légitime, maitresses, flirts, prostituées... jusqu’à la fin de ses jours. Les plus récentes icônes ne sont pas en reste : à 16 ans, Bianca Lamblin devient l’amante de Simone de Beauvoir puis celle de Sartre. La philosophe puisait dans ses classes des jeunes filles avec lesquelles elle goûtait les plaisirs charnels avant de les rabattre sur Sartre.
Il semble acquis que l’accession aux plus hauts sommets de l’esprit laisse beaucoup de libertés aux sages. Il est toutefois difficile de penser que les enfants ni naturellement bambocheurs, pédérastes, fornicateurs névrotiques, clients de maisons closes, aient eu besoin d’une révélation pour se prémunir des culs de basse fosse.
L’autre trait fondamental des philosophes, du moins tels qu’ils apparaissent de nos jours depuis que beaucoup d’entre eux sont devenus des sages pour écran plat, ce qui semble les obséder : l’argent. Si vous donnez quelques pièces à un enfant, il s’efforcera d’acheter des bonbons ou une autre friandise, jamais il ne proposera à un de ses camarades un prêt indexé sur le prix des caramels en prévoyant une assurance en cas de nouvelles législations contraignantes sur le sucre. Il n’a pas encore en lui tous les mécanismes qui font le délice des ‘grands’. Les enfants ne sont pas plus cupides qu’obsédés sexuels, ils ne s’intéressent pas constitutionnellement aux deux principales préoccupations des adultes.
Alors ???
Une révélation ne peut pas se contenter d’être une absence d’émois, d’élans, de plaisirs tristes que les enfants ne manqueront pas de connaître par la suite, même si le fait qu’ils soient faits d’une cire vierge n’empêche pas une imprégnation.
Je regardais ma petite fille avec laquelle je jouais. Elle mettait avec application des vêtements à l’un et l’autre de ses nombreux baigneurs. Dans l’instant présent, elle était calme, tranquille, enjouée. Elle ne disait encore que quelques mots appris par mimétisme, pour faire plaisir, pour établir les premiers segments d’une compréhension réciproque. Mais elle savait se faire comprendre comme hier quand je dus quitter sa maison, elle clopina chercher ses petites bottes qu’elle réussit à mettre puis se dirigea vers le porte-manteau où l’on avait accroché son imperméable jaune. Son doigt était dardé vers celui-ci, elle confirma ainsi qu’elle voulait partir avec moi. D’ailleurs elle alla respectivement vers son père et sa mère en agitant sa main comme on le fait pour dire au revoir. Elle était prête. Mais je partis sans elle. En me retournant je vis ses yeux tristes, déçus, ne pouvant pas croire que l’on pouvait se passer d’elle, que l’on pouvait la décevoir. Un ressentiment s’installa quelque peu qui ne dura pas plus qu’au lendemain.
Elle avait eu besoin d’aide pour habiller ses poupées, il fallait passer les bras non pas l’un après l’autre mais les deux ensembles dans les manches du gilet si l’on voulait pouvoir boutonner le tricot dans le dos. N’y parvenant pas, elle fit appel à moi en me tendant les baigneurs en celluloïd.
Un éclair zébra le ciel et quelques instants plus tard le bruit du tonnerre emplit la pièce. Elle fut interloquée, peut-être n’avait-elle jamais entendu un tel son assourdissant, inquiétant. Elle fit un pas dans ma direction pour se réfugier, hésita, se mit à pleurer et courut pour gagner le dessous d’un petit meuble qui se trouvait dans le coin de la pièce, à côté de la fenêtre. Elle pleurait maintenant à chaudes larmes, les sanglots s’entrecoupaient de temps à autre pour laisser passer un cri de plus en plus aigu.
Un autre éclair... la porte d’entrée qui s’ouvre au même moment. Maman... La petite fille le visage couvert de larmes sautilla plutôt que ne courut vers sa mère restée debout, les bras chargés d’achats divers. La petite fille la regarda de toute sa petite taille, si grande, si sereine, imperturbable, invulnérable, ses deux bras enserrant ses genoux. Elle ne pleurait plus, elle ne pleurerait plus jamais.
Les enfants ne croient pas en un dieu impalpable aux pouvoirs surnaturels, mais ils croient à un sauveur tout puissant, ce que ne font plus ni les sages, ni les intelligents parce qu’ils pensent être grands.