Le nucléaire

par Michel DALMAZZO
mardi 1er octobre 2013

Simple question de timidité...

Une publicité de 1910 sur les deux bateaux mis en chantier par la compagnie White Star Line (l'Olympic et le Titanic) disait (mot pour mot) :
 - these two wonderful vessels are designed to be unsinkable
(Ces deux merveilleux vaisseaux sont conçus pour être insubmersibles).
La commission d'enquête qui étudia la catastrophe du Titanic interrogea le maître d'oeuvre. Voici ce qu'il répondit (je vais directement à la traduction) :
- les mots utilisés dans notre publicité affirmaient que le Titanic avait été conçu pour être insubmersible et non qu'il l'était (sic).
Le juge le félicita pour la précision de cette réponse et, comprenant qu'on ne pouvait lui reprocher qu'un simple excès de timidité, le dédouana de toute responsabilité..
 
Car il ne faut pas croire que les ingénieurs de l'époque étaient plus bêtes que ceux d'aujourd'hui.
Ils auraient pu dire que le risque maximum était la mort de 2 200 personnes (c'est à dire le nombre de passagers). S'ils l'avaient fait, comme il n'y a eu que 1 500 victimes, tout le monde aurait dit bravo.
Malheureusement, ils souffraient de timidité.
 
C'est la même timidité qui a poussé Warren Anderson, alors président de l'Union Carbide, à ne pas se présenter au procès de la catastrophe de Bhopal en Inde, en Décembre 1984. Il faut dire qu'il y avait de quoi bégayer : rien que le nombre de vicimes posait problème ! 3800 morts d'après l'entreprise, plus de 8000 dans les 3 jours et 20000 dans les 20 années suivantes, selon Greenpace, sans parler du demi-million de personnes qui boivent aujourd'hui encore de l'eau contaminée.
 
Le chef de la salle de contrôle de la centrale de Tchernobyll était, lui aussi, un grand timide. Comment pouvait-il résister au Commissaire Ingénieur-Chef qui lui demandait de couper le crircuit électrique, juste pour prouver que la centrale pouvait repartir d'elle-même. Quand la mort l'a interrogé, il bafouillait encore.
 
Il y a d'autres exemples, évidemment, mais en rajouter serait faire de l'anti-scientifique primaire. 
Les hommes de science sont des explorateurs, des précurseurs, des bienfaiteurs, mais ils sont plus timides que les autres. Ils se méfient, voilà tout ! Ils savent bien que l'esprit humain valorise les risques d'échec plus que les chances de succès. Par exemple, dire à quelqu'un qu'il y a une possibilité sur 100 qu'il meure dans les 24 heures lui apparait beaucoup plus préoccupant que l'hypothèse contraire. 
Que l'esprit humain est bête !
 
Mais les temps changent !
L'éducation, le progrès, la mondialisation, les médias... chacun sait aujourd'hui que le risque zéro n'existe pas. 
Pourtant, les scientifiques ont encore quelques réticences à dire les choses.
 
Par exemple, il leur suffirait tout simplement de dire que sur les 441 réacteurs nucléaires qui fonctionnent actuellement dans le monde (je ne compte pas les 60 en construction), le risque maximum est qu'une dizaine explosent dans les cinquante prochaines années... C'est à dire 2 à 3% sur la durée maximum d'utilisation (c'est un pourcentage normal pour les cafetières, les grille-pains et autres réfrigérateurs), ce qui conduirait à une augmentation du taux mondial de cancers au XXIème siècle d'environ de 0,01 à 10 %. 
 
La largeur de la fourchette s'explique par l'impossibilité d'avoir des certitudes.
Là encore, s'il ne souffre pas de timidité, un scientifique honnête pourra facilement vous l'expliquer ! Il vous dira sans rougir que les retombées radio-actives peuvent, ou pas, vous toucher, tout de suite, dans un mois, dans un an ou plus tard. Si elles vous touchent, elles peuvent, ou pas, perturber une de vos cellules en cassant, ou pas, un filament d'ADN, à un endroit, funeste ou pas, qui donnera, ou pas, un cancer, lequel restera caché et se déclarera, ou pas, quelques vingt années plus tard..
Bref, on ne peut parler qu'en probabilités. 
Ca c'est sûr !
Le résultat d'un coup de grisou dans une mine de charbon est plus facile à évaluer.
 
Ne soyons donc pas timides, mais sans exagérer. Dans cette fourchette de 0,01% à 10%, soyons juste un petit peu pessimistes, histoire de n'avoir que de bonnes surprises. Disons 2%. C'est raisonnable, et on est habitué à plus en matière de produits cancérigènes.
 
Cela signifierait que, sur les 50 prochaines années, une petite vingtaine de millions de terriens verraient leur espérance de vie rapidement abrégée, sans qu'aucun ne sache vraiment à quoi il le doit...(*)
 
Evidemment, si on prend d'autres critères, comme le nombre de personnes qui pourraient être amenées à tout quitter du jour au lendemain, les prévisions seront plus fiables mais il est inutile d'affoler les gens sur ce genre de bricole.
 
Là, c'est clair.
 
Reconnaissez que si les scientifiques étaient moins timides, on se sentirait en confiance.
 
Ah, que la timidité est un sale défaut !
 

 

(*) selon l'OMS, 15 millions de personnes par an meurent de cancer dans le monde. Compte tenu du taux d'accroissement actuel (15%), on prévoit plus d'un milliard de décès par cancer dans les 50 prochaines années. On peut se rassurer en disant que quel que soit la part due au nucléaire, elle sera moindre que celle, terrifiante, attribuée par l'OMS à la pollution, le tabac et l'alcool...

 


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