Le pitre et le peintre
par Michel Koutouzis
lundi 3 janvier 2011
Je ne souhaite pas à Bernard Henry Levy de dormir dans une cellule en ne sachant pas si cette nuit sera la dernière de sa vie. Je ne souhaite pas à BHL de se trouver vraiment dans un champ de bataille, ou point de mire d’un sniper anonyme. Je ne lui souhaite pas de souffrir à cause des déclarations enflammées d’un autre. Je ne lui souhaite pas non plus de vivre au jour le jour ne sachant pas si l’air qu’il respire libre n’est que provisoire. Je ne lui souhaite pas de voir son nom en pâture à la place de celui d’un autre. Mais j’aimerais qu’il comprenne un jour que le monde, la vie, ne tournent pas autour de lui, ne sont pas la continuation de lui-même. Paraît-il que l’on peut tout pardonner à un enfant, mais il devrait enfin assumer qu’il ne l’est plus. Peut-être qu’il n’accepte pas les effets du temps. Peut-être qu’il se prend lui-même pour un Don Quichotte au rabais. Je lui souhaite qu’il profite de la vie qui lui reste, de son patrimoine français ou marocain, de ses sens et de son corps. Mais qu’il ne joue pas au quitte ou double avec le corps et la vie des autres.
Pour un philosophe, comme il s’auto croit, il devrait surtout savoir que les mots ont un poids, une signification, qu’ils ont des effets, des conséquences, un prix et que ce n’est pas aux autres de les payer. Je ne veux pas discuter des causes, bonnes ou moins bonnes, passionnées ou intéressées qu’il adopte. Je ne veux pas insister lourdement au fait qu’une cause n’est pas une réflexion, une pensée, qui devraient être l’essence même de son travail. Peut-être s’ennuie-t-il à tel point que la vie des autres lui est indifférente. Tout comme le sens de l’histoire et ses contradictions. Si penser lui devient difficile, voici donc une explication de texte d’un vrai philosophe, Basquiat était son nom, qui croit à la force des mots, à l’insignifiance du monde moderne, au poids du passé et à l’humour cynique de l’Histoire et de ses entrelacements. Mort très jeune, consumé par une pensée vertigineuse, il a une conscience aigue du temps, sa vie d’artiste ne se déclinant pas en décennies (comme celle de Picasso) mais en années voire en mois.
Juxtaposer des mots, montrer à quel point leur signification crée une dynamique et une paralysie, un sens et des impasses à la fois, devient pour Basquiat un exercice vertigineux, comme cela devrait être pour tout philosophe. Il peint mots et symboles, axes et parallèles, marie ordre et désordre, dans une hystérie raisonnée provenant du (des) sujet, du fait que tant de questions restent sans réponse.
Alexandrie et Hypatie sont entrecoupés par la parenthèse d’Hector, celui de Troie. Les achéens l’ont détruite, comme les chrétiens ont détruit ce qui restait de la bibliothèque d’Alexandrie où enseignait Hypatie. Carthage et sa civilisation ont été détruits par Rome, celle des empereurs, Jules César (les débuts triomphants) ou Néron (la décadence). Et pourtant, le romain Virgile sied à côté d’Hypatie, tout comme Anaxagore et Aristophane, Socrate et Sapho. Eux persistent toujours. De Rome la toute puissante, ne vivent en notre mémoire que ceux qui l’ont contesté : les Goths alliés du Temps, Spartacus, Scipion et Hamilcar, ennemis intérieurs et extérieurs de l’empire, qui ont contesté Rome, qui ont contribué à sa gloire en perdant, mais qui ont annoncé (aussi) sa fin. Tout comme le Vésuve qui a détruit Pompéi rien que pour la préserver pour nos beaux yeux, pour offenser le Temps sans cœur.
Une flèche, un accident, court-circuite l’Histoire, reliant Jérusalem, le Christ, et Alexandre le grand, fondateur d’Alexandrie. Tandis qu’en parallèle, Homère, l’Iliade, Achille, Sapho d’une part, l’Egypte des Pyramides, de Ramsès mais aussi de Joseph qui la rencontre dans sa fuite, indiquent l’immuable, le linéaire, le sens implacable de l’Histoire. On pourrait écrire un livre sur ce seul tableau de Basquiat, tant, il est danse, torturé, apocryphe. Mais ce n’est pas le sujet. Le sujet étant l’insignifiance, le vide et la dangereuse logorrhée de notre monde et de ses élites. Reste à dire que pour Basquiat, la pensée transandante, l’émancipation ou la fin de l’esclavage sont les enfants aussi bien de Darius perdant son empire aux Gaugamelles que de Mithridate s’accoutumant aux poisons ; de Savonarole le mystique comme de Machiavel le cynique ; de Didon, la fondatrice mythique de Carthage mais aussi de César, non pas l’empereur, mais le général qui ose traverser le Rubicon, et violer les règles, fussent-elles celles de la République patricienne. Ce fouillis pictural (d’une fracassante beauté) s’oppose aux phrases toutes faites, aux apophtegmes pompeux, aux indignations sécurisantes, écho raisonnée au discours de BHL, qui, lui – même, n’est que le reflet de nos stupides certitudes.