Le Progrès comme Croyance et Religion et les Droits de l’Homme comme Précepte
par Lancelot
lundi 9 septembre 2013
Les effervescences actuelles qui tournent autour de la Syrie – et comme il y a peu de l’Égypte – alimentent discussions et polémiques autour de ce qui apparaît comme une confusion entre un domaine relevant de la réalité et un autre du registre de l’émotionnel. Cette confusion est repérée comme source de contradictions et, dans le cas actuel de la Syrie, nourrit des affrontements interminables par l’émergence quotidienne de nouveaux clivages. Qui a employé l’arme chimique ? Est-il légitime d’intervenir ? Dans quel cadre juridique ? Dans quels buts ? Etc…
Et se déclinent alors toutes les opinions, tous les fantasmes, tous les soupçons… Mais si nous posions comme hypothèse que cette confusion évoquée n’en était pas vraiment une ? Qu’il serait en quelque sorte nécessaire d’habiller la réalité avec de l’imaginaire et que ce processus social, d’autant plus exacerbé qu’il touche justement à des réalités fortes (la guerre, la paix,) et recouvrant du Réel indicible (la mort, la vie), ne serait autre qu’une modalité intrinsèque propre au fonctionnement de toute société humaine. Un peu à la manière dont pour chaque individu, Symbolique et Imaginaire se nouent pour tenter de donner sens au Réel. Et de même qu’un individu lorsqu’il se définit (ou reçoit) une croyance va élaborer (ou accepter) un système symbolique et imaginaire (rites par exemple) structurant et confortant cette croyance, une civilisation fonctionnera pareillement.
De toutes les expériences humaines en la matière, la civilisation de la modernité, née en Europe à la fin du moyen-âge et en expansion planétaire ces derniers siècles, a pour paradoxe posé comme postulat d’avoir voulu séculariser la Croyance. En place d’un Dieu transcendant, ce sera désormais le Progrès immanent. Progrès des connaissances et des techniques donnant alors naissance à un système économique (capitaliste) engendrant lui-même un progrès dans la production des richesses. Mais contrairement à l'opinion d'un Robespierre (1) qui ne concevait le progrès que dans des domaines extra-économiques et pour cela n'esquissait que le projet d'une République de citoyens devenus petits propriétaires, le "taking off" d'une économie industrielle en Grande-Bretagne allait depuis entraîner peu à peu le monde dans une obsession de la croissance devenue un des dogmes de cette religion matérialiste du Progrès. Religion qui en place d'un au-delà post-mortem proposa longtemps, dans sa forme soviétique, un paradis socialiste à venir d'ici quelques générations et dans sa version occidentale, toujours d'actualité, une "fin de l'histoire" pareillement imminente dès lors que le régime libéral des démocraties marchandes se sera étendu à l'ensemble du globe. Des voix s'élèveraient-elles, celle de la raison évoquant les conséquences écologiques ou celle de la morale opposant le non-universalisable kantien d'une telle prolifération consumériste, qu'elles seraient aussitôt intimées à se taire, une religion fût-elle matérialiste - et donc paradoxalement supposée "raisonnable" - devant évidemment se conformer aux impératifs irrationnels générés par la Croyance qui la fonde. Jusqu'aux récents progrès de la biologie qui laisseraient entrevoir, pour les adeptes les plus fanatiques, une immortalité conquise ici-bas sans que soit perçu d'une part le non universalisable kantien déjà évoqué juste avant et par ailleursla fin de l'humanité dans sa définition ontologique en ce qu'elle est justement et spécifiquement le monde des "mortels". Autre preuve de cet irrationnel religieux aveuglant le discernement de cette civilisation dite de la "raison", les théories darwiniennes, dont pourtant elle s'enorgueillit (lui ayant permis de prendre l'ascendant sur les autres religions), démontreraient - dans leur interprétation matérialiste stricto sensu autrement dite "orthodoxe" - qu'il n'y a pas de finalité dans le foisonnement des manifestations du vivant. Pourquoi alors y en aurait-il une dans le déploiement des civilisations ? Cela a déjà été pourtant maintes fois relevé et un esprit réfléchi reconnaîtra sans peine que les civilisations médiévales (européenne, arabe, asiatiques...) pouvaient certes se montrer plus cruelles dans leurs châtiments (quoique la chaise électrique...), moins performantes en matière de santé publique, etc., et toutefois et en même temps plus avancées que la nôtre en architecture, en arts, etc. Pourquoi alors ne pas essayer de voir de ce même regard plus objectif, plus respectueux, les quelques sociétés qui se veulent encore de nos jours "différentes" ? Parce qu'un tel regard deviendrait alors aussitôt hérétique ? Notamment s'il devait percer à jour l'hypocrisie qui le plus souvent sous-tend l'invocation aux Droits de l'Homme, autre dogme particulièrement théologal de notre civilisation fondée sur la Croyance en le Progrès. Dogme qui a manifestement et analogiquement le même positionnement que la Charité dans la théologie catholique. Rares sont ceux qui critiquèrent la Charité comme pouvant être une vertu potentiellement porteuse d'aliénation autant pour celui qui la prodigue que pour celui qui la reçoit. Rares pareillement sont ceux qui de nos jours, sous le régime de la religion du Progrès, osent porter le même regard lucide. Non que la Charité - ou la compassion - et les Droits de l'Homme ne soient contestables dans leur fondement moral mais leur instrumentalisation ou leur détournement à des fins moins avouables est malheureusement l'usage. Et s'il ne s'agit que de la Charité, les dégâts sont d'ailleurs moindres ce qui tendrait d'ailleurs à amener de l'eau au moulin des penseurs traditionnistes pour lesquels le monde moderne n'est guère autre chose qu'une parodie particulièrement insane. Quant à nous, sans entrer aujourd'hui dans ce débat, nous exprimerons simplement ici le voeu qu'il ne soit qu'une parenthèse vite refermée dans le déploiement aléatoire des civilisations.
(1) Au passage relevons que Maximilien Robespierre dans la politique qu'il mena durant la période du Comité de Salut Public (guerre civile et agressions extérieures) n'est peut-être pas sans évoquer un certain Bachar Al Assad.
L.