Le racisme, véritable menace ou cobra cracheur

par Jules Seyes
mardi 11 août 2026

Preuve de sa prégnance, la question du racisme a traversé ma journée par deux fois. Une fois avec les grooming gang et un livre sur le sujet promu par le cercle Aristote1 et, une seconde intrusion avec l’histoire des génériques de Goldorak2 beaucoup moins inattendu. Cette incongruité de rencontre est l’occasion de poser la question du racisme dans sa réalité sociale ou sa construction politique.

1https://www.youtube.com/watch?v=qVvb-4Eb8uU

2Accours vers nous : le générique Goldorak effacé des archives

Commençons par expliquer les deux affaires, non pour tout cramer, mais construire pour établir une base saine. La Grande-Bretagne fut pendant des décennies traversée par des gangs pakistanais qui enlevèrent et prostituèrent des petites filles blanches. Le racisme anti blanc est ici supposé (nous y reviendrons), mais le véritable scandale est ailleurs : par peur d’être accusées d’être racistes, les autorités ont failli à leur devoir de protection des populations et refusé d’enquêter sérieusement sur ces gangs qui ont ainsi pu poursuivre leurs méfaits en paix.

Pour Goldorak, l’affaire vient en cinq mots : "Tu vas sauver notre race". Dans un dessin animé où le héros affronte des extraterrestres, l’évidence était de raccrocher le terme à la race humaine, mais les bonnes âmes ont voulu y entendre un message raciste.

Ces deux histoires se recoupent par un point commun : l’extrême sensibilité de toute accusation de racisme dans les sociétés occidentales et ceci depuis plusieurs décennies, Goldorak c’était en 1978 ce qui ne nous rajeunit pas.

Déjà à l’époque, l’accusation suffisait pour vous écarter et faire tomber sur vous une petite mort sociale puisqu’Antenne2 jugea nécessaire de laver sa réputation en commandant un second générique. Cinq décennies plus tard, des policiers britanniques la transforment en une présomption d’innocence pour les populations de couleur et de culpabilité pour les populations blanches ce qui est un racisme inversé et revient au même : au lieu de juger des individus et des actes, la présomption s’établit sur la race perçue.

 

 

Perçue est le mot clé, car elle dépend du taux de mélanine dans la peau, les cheveux et d’une poignée d’autres critères morphologiques indépendants des caractéristiques psychosociales de l’individu. Même l’inné s’il joue est indépendant du codage de la mélanine. Entre Goldorak et aujourd’hui, la recherche ADN est passée par là et a démontré la non-existence de races au plan génétique. Le concept aurait dû mourir, il est devenu un objet de sciences sociales.

Peut-on parler du racisme sans le définir ? Offrons-nous alors le luxe d’ouvrir un Larousse.

1. Idéologie fondée sur la croyance qu'il existe une hiérarchie entre les groupes humains, autrefois appelés « races » ; comportement inspiré par cette idéologie.

2. Figuré, par exagération. Attitude d'hostilité systématique à l'égard d'une catégorie déterminée de personnes.

La première proposition entoure le mot race de guillemets. Elle marque justement les progrès de l’analyse génétique dont nous parlions : finies les mesures de crânes, les calculs complexes pour rejeter des groupes humains dans l’animalité ou prouver la supériorité d’un groupe sur l’autre qui ont occupé la littérature scientifique du XIXe siècle. Nous avons l’instrument pour en faire justice, il aurait dû clore le débat.

Il n’y est pas parvenu pour différentes raisons que nous devons analyser : tout d’abord, la race perçue vient d’un codage de quelques caractères liés à l’adaptation à certains environnements. Avant l’invention de la crème solaire, les tropiques étaient une région assez peu clémente pour les peaux blanches et d’ailleurs les sociétés coloniales nous montrent des blancs couverts de vêtements. Il est peu probable qu’ils l’aient fait pour éviter de mourir de froid. Mais, la race perçue reste un élément facilement identifiable avec nos cinq sens, là où l’homme effectue très mal des analyses ADN sans machines complexes. Le concept jouit donc d’une dangereuse présomption de bon sens.

En réalité, dans le racisme, le concept va plus loin, car la race se confond avec le concept d’espèce :

En biologie, une espèce regroupe des individus qui partagent des caractéristiques morphologiques, génétiques et reproductives similaires et qui peuvent se reproduire entre eux dans des conditions naturelles pour produire une descendance fertile et viable

Hélas pour les racistes, les humains ne forment pas des espèces différentes. Choisissez votre groupe de seigneurs et maîtres, sel de la terre et apex de la création, définissez votre groupe indigne de vivre, plus bas que terre et vous finirez par avoir si ce n’est des intermariages (Un gouvernement peut interdire un fait social), mais des copulations et des reproductions. Les plantations américano caribéennes l’ont parfaitement démontré.

Dés lors, établir deux espèces distinctes par des moyens sociaux ou policiers exige une structure assez solide et répressive pour dresser un mur entre les communautés. Celui-ci doit être assez étanche pour empêcher rencontres, copulations et reproductions ce qui implique un niveau de violence assez éffarant. En ce sens, le racisme traditionnel ne peut aboutir a une société démocratique correspondant à nos critères actuels d’une société saine.

 

Surtout, l’histoire des derniers siècles voit deux concepts se répandre qui "imposeront" de crédibiliser les races pour justifier des dispositifs d’extraction de valeur extrêmement rentables pour leurs bénéficiaires : l’esclavage atlantique et la colonisation.

Commençons par l’esclavage atlantique, l’abomination de la désolation selon les condamnations actuelles puisque, pour enrichir une poignée de gros investisseurs, plusieurs millions d’ Africains furent déportés et conduits dans les nouvelles terres en vue de produire des marchandises de luxe.

Le terme africain qui regroupe les Noirs justifie l’accusation de racisme et les planteurs ont usé de ce caractère phénotypique pour structurer leur société.

Après tout, ce caractère offrait un avantage certain pour diriger les moyens répressifs d’une société esclavagiste. Un noir était un esclave, lâchez les chiens au sens propre. Au contraire, à Rome, rien, si ce n’est une toge ne distinguait Crassus de Spartacus (Enfin, sauf si Spartacus est Kirk Douglas, mais Hollywood restait à inventer.). Il fallait identifier et une fraude était toujours possible. Le système caribéen et du sud de l’Amérique résolvait le problème avec efficacité.

On oublie pourtant que le désignateur est tombé sur les africains pour de toutes autres raisons qui tiennent en réalité à l’extraordinaire réticence des populations occidentales envers l’esclavage. Après les grandes invasions, l’Église et les princes barbares ont souhaité supprimer les structures tribales qui risquaient de fragmenter les territoires. Elle a donc imposé des mariages exogames et plusieurs siècles ont façonné une vision généraliste et œcuménique de l’homme que traduit bien la Renaissance. Face à la brutalité des Espagnols lors de la conquête de l’Amérique du sud, ce phénomène conduisit à en appeler à l’église pour reconnaître l’âme et donc la qualité d’être humain non asservissable aux Indiens. La controverse de Valladolid et ses suites constituait donc un recul conceptuel massif pour l’esclavage.

Seulement, les intérêts financiers liés à la valorisation des richesses du nouveau monde étaient considérables et personne ne pouvait laisser cet actif dormir. Il exigeait de la main d’œuvre impossible à mettre en place sans moyens coercitifs. La colonisation exigeait la déportation en masse et le travail forcé, donc l’esclavage. La controverse fermait tout sauf la source africaine puisque l’église catholique n’était pas encore présente en Afrique et donc ne les reconnaissait pas dans la fraternité de dieu. La porte était étroite, mais le commerce l’ouvrirait, car le marché avec paiement au comptant est le plus formidable dissolvant moral jamais inventé.

La défaite de l’esclavage se transforma effectivement en tsunami de plantations, mines et autres qui donneraient à l’esclavage atlantique son ampleur et ses traits de caractère actuellement condamnés et notamment le racisme.

Seulement, le maintien de l’esclavage supposait le maintien de l’exception africaine et la non reconnaissance de l’église. Il fallait donc éviter la naissance d’une solidarité des européens avec les esclaves noirs. De là ces travaux pour naturaliser l’esclavage et inventer la "race" noire inférieure. Après tout, avec assez d’argent on trouve toujours des théoriciens prêts à vendre leurs conclusions. Malgré ceux-ci l’esclavage finit par être aboli en 1833 en Grande-Bretagne1, 1848 en France (À la faveur de la seconde république), 1865 en Amérique à la faveur de fin de la guerre de Sécession.

Ces abolitions sont donc la poursuite de la controverse de Valladolid et du seul fait des populations européennes qui ont décidé, contre leur intérêt financier immédiat d’accorder les abolitions. Amusant quand on considère l’accusation de racisme lancée envers les populations blanches européennes et américaines. Si il existe effectivement des minorités, parfois même agissantes, comme le Ku Klux Klan lié à la liquidation du Sud après la guerre de sécession, le bloc principal de la population a, au contraire, démontré sa fraternité.

 

La fraternité fut apparemment moins visible lors de la colonisation. Là encore, il convient de revenir aux sources. Les premiers empires coloniaux ne naissent pas d’un plan structuré, mais d’expéditions menées par des petits groupes. Cortés, Pizarre ne sont pas des chefs de guerre rattachés de près au souverain disposant d’armées puissantes. Ils sont de petit condottieri qui sont submergés par leurs succès. Ils vainquent des empires puissants grâce à un art militaire européen, les virus européens qui déciment les populations et une totale absence de scrupules.

L’Afrique relève en partie de la même logique. L’invention de la quinine permet à des affairistes et des aventuriers de pousser les positions de leurs pays. Souvent par le biais d’immixtions dans les querelles locales ce qui leurs permet de tirer les marrons du feu avec seulement des forces d’appoint.

L’exemple de la conquête de Madagascar nous offre un second mécanisme : après les révolutions industrielles un véritable impérialisme naît. L’équipement du reste du monde est un marché, ses matières premières importantes pour assurer une expansion des industries et des usines. La conquête est possible, facile même, tant les révolutions industrielles ont créé un écart de force militaires entre les occidentaux et les indigènes. Un soldat armé d’un fusil moderne vaut plusieurs guerriers armés de mousquets ou de lances2. Ce différentiel nourrira d’ailleurs cette perception d’une inégalité des races puisque de petites colonnes européennes vainquent des armées africaines. Les guerres de l’opium montrent que des forces expéditionnaires limitées peuvent vaincre le plus grand empire du monde.

La conquête des empires coloniaux fut une page immense d’histoire militaire où des officiers talentueux et courageux purent se bâtir de véritables réputations. Seulement, après avoir conquis, il fallait occuper.

Donc créer une légitimité à l’occupation à la foi auprès des populations locales, mais aussi de celle des métropoles appelées à financer les infrastructures par leurs impôts puisque les profits privés ne fonctionnaient que par un financement public du fonctionnement de ces territoires. Ce fut la fameuse doctrine du devoir de l’homme blanc chargé de civiliser les races dites inférieures. Vu les enjeux, symboliques et financiers, on redoubla d’efforts et cet angle, plus fraternel que la justification de l’esclavage, entra plus facilement dans les esprits.

Surtout que la liquidation des empires ne fut pas volontaire. Après la seconde guerre mondiale, les métropoles européennes sont ruinées et la plaisanterie du financement public pendant que l’enrichissement du privé se poursuit se heurte à d’impitoyables équations budgétaires. Facteur aggravant, les deux vainqueurs de la seconde guerre mondiale : la Russie soviétique et les USA ne sont pas des puissances coloniales. Leur intérêt est de pousser à la désintégration desdits empires pour en réduire les coûts d’occupation et ouvrir ces territoires à leurs intérêts.

Leur seule objection aurait été si la décolonisation avait signifié un retour au statu quo ante avec des cultures largement autarciques des populations colonisées. Mais, la longue occupation a changé ces structures profondes. En imposant un impôt en numéraire, les autorités coloniales ont introduit le marché et la monnaie dans la vie quotidienne des populations. Un tissu fin et indestructible de relations financières s’est créé qui lie ces sociétés au marché mondial et rend tout retour en arrière impossible. Les nouvelles autorités indépendantes devront agir dans ce cadre qui permet aux transnationales et aux intérêts économiques mondiaux de continuer à peser.

Joint à la transition démographique qui joue à plein dans le tiers monde au lendemain des indépendances, le résultat est un impact catastrophique de celles-ci sur le niveau de vie des populations. Ces piètres performances économiques crédibilisent la thèse de l’infériorité des races, conduisent à une immigration de masse qui met, cette fois-ci les populations en contact dans un cadre de concurrence économique brutal sur le marché du travail. Exactement les bonnes conditions pour créer de l’hostilité.

 

Seulement, le marqueur idéologique a changé. Autrefois, l’inégalité des races soutenait les intérêts de l’extraction de valeur au sens marxiste. L’esclavage, la colonisation, supposaient de les rationaliser pour les faire perdurer.

L’esclavage a cessé du fait des populations occidentales qui l’ont imposé à leurs propres élites financières. La colonisation cesse d’être utile maintenant que le marché a dissous les sociétés traditionnelles et les intérêts financiers n’ont plus d’intérêt à maintenir une structure qui exige de gros investissements public des métropoles.

S’y ajoute la Shoah, le crime contre l’homme blanc, selon les termes d’Aimé Césaire. La Shoah démontre qu’il est devenu possible d’utiliser les techniques pour écraser les races inférieures contre des populations blanches. Il suffira de redéfinir race inférieure et, à Nuremberg, le concept meurt de sa trop grande plasticité.

À la fin du XXe siècle, l’extraction de valeur se range donc du côté de l’antiracisme et nous allons en voir les bénéfices.

 

Le premier est d’empêcher les États d’intervenir dans le tiers monde. Enfin, sauf si les intérêts économiques exigent le remplacement d’une équipe dirigeante dans le respect, bien sur de l’antiracisme. Par exemple le Rwanda où le FPR remplace un gouvernement pas assez favorable par des forces qui feront du pays voisin du Congo le premier exportateur de coltan. Le million de morts et plus que ce remplacement exigera sera passé sous silence. De là à imaginer une connivence entre les groupes qui en bénéficient et les propriétaires de médias, il n’y a qu’un pas.

Le second fut la fin du plein emploi. Malgré le baby boom d’après la seconde guerre mondiale, les économies occidentales exigent toujours plus de main d’oeuvre. Les grèves des années 1970 révèlent une inversion du rapport salarial où les employés imposent leur rémunération et leurs conditions de travail. La solution sera quantitative et la population active des pays occidentaux devra augmenter plus vite que les besoins de l’économie ce qui conduit à l’apparition du chômage de masse. Celui-ci crée la peur de perdre ses moyens d’existence et une acceptation de tous les chantages surtout dans des populations qui seront ravagées par la désindustrialisation qui détruit le tissu social de bien des régions.

Dans des pays en fin de transition démographique, cette croissance doit peu au solde naturel, mais davantage à l’entrée des femmes sur le marché du travail et surtout à une immigration de masse.

Loin d’être une théorie généreuse, l’anti racisme sert à stériliser tout débat sur le volume de l’immigration ou le refus des délocalisations qui ne sont qu’une exploitation à l’étranger de la misère du monde.

Mais, il peut se parer du refus de répéter les crimes nazis et imputer aux populations les actes violents perpétrés au profit d’une élite économique lors de l’esclavage et de la colonisation.

Après avoir payé la facture de l’abolition de l’esclavage, la conquête et la construction des infrastructures des écoles et autre lors de la colonisation, les populations de travailleurs des métropoles européennes se voient désormais imposer une concurrence déloyale par l’immigration et la délocalisation qui les conduit à payer une fois de plus au nom d’un péché idéologique dont ils n’ont tirés aucun profit.

 

L’hypocrisie de ce retournement de position exige une imposition violente à laquelle pourvoient la destruction sociale au nom de l’anti-racisme, les lois et maintenant les outrances qui consistent à organiser une impunité de faits pour les membres criminels des groupes ethniques importés par l’immigration. D’où celle des grooming gang et une perte de contrôle de l’espace public aujourd’hui.

 

 

Pour incarner la théorie, un passage du roman "La conquête".

 

Un groupe de terriens est dans la soute d’un vaisseau spatial. Le narrateur, Josh découvre ses camarades :

 

Je commence par m’asseoir près de Kevin. Il m’a déjà répondu une fois, peut-être sera-t-il plus ouvert, ça créera un courant favorable pour la suite.

Geste encourageant, il se relève un peu sur le coude au moment où je m’approche de lui.

— Salut, tu veux me parler ?

— Bonjour, en effet.

— Pas pour mes beaux yeux, j’imagine, demande-t-il avec un petit rictus sans illusion.

Son humour me fait du bien, je m’agenouille sur mes talons pour bavarder à mon aise.

— Désolé de te décevoir, mais si tu es homo, je ne le suis pas.

Il mime la déception, avant de reprendre.

— C’est triste, on aurait eu tout le temps pour ça, sourit-il.

« Mais, j’y survivrai, tu n’es pas mon type, je préfère les rousses ou les brunes.

— Moi, je fantasme plutôt sur les blondes, je précise.

Nous rions doucement. Parmi nos voisins, certains se rapprochent un peu pour participer à la conversation. La balourdise de Kevin a parfaitement atteint son objectif et de la masse amorphe émerge enfin un autre sentiment.

— Au moins, nous ne serons pas en concurrence pour les mêmes filles, rigole Kevin.

— Non, il reste à en trouver, mais ça viendra plus tard. D’où viens-tu ?

— D’un coin pourri où toutes les usines ont fermé. Tu connais ?

— Un peu, chez moi, c’était plutôt les services.

— De grands groupes financiers ont racheté les entreprises et les portefeuilles clients. Ensuite, ils ont tout envoyé à l’étranger où l’esclave touche rien pour produire bien moins cher.

« Nous, on est resté avec les friches industrielles et tout le monde s’en fout.

— J’imagine, ça doit crever le cœur ?

— Mon arrière-grand-père a commencé à l’usine, mon grand-père y est entré comme apprenti. Mon vieux y a démarré à seize ans, y s’y est crevé la santé. L’a assisté à la liquidation, l’a pas supporté. La cirrhose a eu raison de lui.

« Ma vieille l’a suivi l’année d'après. Elle l’avait rencontré à l'atelier, ils s’étaient rêvés avec la maison, la voiture et parfois nous emmener en vacances. Elle avait des fantasmes de plage et de châteaux de sable.

J’en vois plusieurs maugréer, l’histoire de Kevin semble réveiller de douloureux souvenirs.

— Avec mon père et elle au chômage, leurs illusions s’effondraient. Elle a sombré dans la neurasthénie. J’avais onze ans à sa mort et l’aide sociale nous a placés.

Il a un geste pour signifier que c’est trop éprouvant. J’ignore si cela le soulage, mais je le serre dans mes bras, un câlin d’homme, de camarades qui s’assurent de leur solidarité. Un de nos compagnons passe son bras autour de ses épaules. Kevin retrouve assez d’énergie pour poursuivre.

— Personne ne m’attend, c’était bien ça, ta question ?

— Exact, je reconnais avec le remords de l’avoir poussé à évoquer des souvenirs aussi douloureux.

— Je t’ai entendu parler avec ton copain, je peux te confirmer. Pas un mot avec mes frères et sœurs. Mes grands-parents ont clamsé depuis des années.

« Tu penses que ceux qui nous ont enlevés ont ciblé des gens sans attaches ?

— C’est une hypothèse, ça montrerait peut-être une crainte de poursuites.

— C’est possible, tu veux t’évader ?

— J’aimerais sortir, en effet.

— Pas moi, je suis nourri, logé, il désigne le vaste hangar où nous gisons.

« Aucune envie de retourner sur terre pour retrouver cette existence pourrie. S’ils me logent, ça m’ira bien.

Il retombe sur le sol, mais notre conversation a éveillé d’autres camarades.

(...)

Nous allons aider les autres, mais la construction va vite. Nous avons trois cabines où nous laver le corps et j’insiste pour installer deux ou trois isoloirs plus longs, hauts d’un mètre cinquante.

Pendant l’après-midi, je m’arrange pour faire équipe avec Kevin.

— Ça va ? Je lui demande.

— En dehors d’être dans un navire spatial dont j’ignore la destination et mon sort final, j’imagine ? renvoie-t-il avec un humour forcé.

J’aime bien ce gaillard brun aux muscles déliés. Il comprend instinctivement et il perce à jour mes petites hypocrisies. Il s’attendait d’ailleurs à me voir et il m’a permis de me placer en duo avec lui à la place d’Andrej.

— En dehors, en effet, je confirme avec un grand sourire.

— Tu veux savoir pourquoi j’étais pas chaud d’avoir Sophiane avec nous ?

— Oui, nous n’aurons pas besoin de tensions entre nous.

— Bien voyons, nos dirigeants ont tout fait pour que nous nous battions entre nous pour nous empêcher de nous laisser nous liguer contre eux. Les hommes contre les femmes, les homos contre les hétéros, les blancs contre les de couleurs. Et l’inverse bien sûr, tout pour éviter l’opposition des pauvres contre les riches, ceux qui profitent du système.

« Et tu t’attends à ce qu’il n’y ait pas de heurts entre nous ? Tu es naïf, mon pauvre Josh.

Je comprends sa rancœur.

— Justement, si tu connais le piège, pourquoi tomber dedans ? Nous sommes loin de la terre, nous devrons être unis.

— Je sais, je devrais, me dit-il, plein de colère rentrée.

« Je devrais réserver ma hargne à ces messieurs de la capitale qui font venir des immigrés par charrettes entières pour avoir de la réserve et nous forcer à nous battre comme des chiens pour le moindre emploi. Ainsi, nous coûtons moins cher et nos dirigeants réduisent l’addition de leurs restos ou de leurs larbins.

Il est à la limite de pleurer. Effrayé par ce que j’ai déclenché, j’essaie de l’apaiser. Même devant Bruno, dont les poings pourraient m’écraser, je n’ai jamais eu aussi peur.

— Je ne suis pas venu te faire la morale

— Si, tu a voulu travailler avec moi pour ce motif. Dans un sens, tu as raison, admet Kevin.

« Nous sommes dans un vaisseau et nous devrions nous préoccuper de la menace à venir.

« Seulement, il y a toutes ces années de galères. Où j’étais trop cher, je devais adapter mes prétentions. Ne rien recevoir pour mon boulot. On te dit de bosser, de montrer ta valeur, mais ensuite, on te jette trois pièces comme un os à un chien. Avec il t’est impossible de te payer un logement, de t’installer avec une copine.

« Alors, j’ai beau savoir que c’est la faute des messieurs de la capitale, eux, je ne les vois pas. Ils sont loin, bien à l’abri dans leurs quartiers, leurs grands appartements où ils profitent de la vie avec leurs jolies femmes et leurs enfants joyeux.

« Pendant ce temps, moi, je galère avec le loyer d'un studio miteux dans une soupente où aucune fille n'accepte de venir. Je ne peux pas emprunter pour me payer une maison. Alors, même si je sais que lui et les siens sont aussi victimes que moi, je ne peux pas m’empêcher de leur en vouloir, m’explique-t-il les larmes aux yeux.

« Eux sont là, devant moi. Nous partageons la même misère, mais dans d'autres quartiers. Ils restent les étrangers, facilement reconnaissables en plus. Alors, oui, certains jours, je serre les poings et j’ai envie de leur sauter dessus. Eux aussi sûrement.

Je le prends contre moi, le laisse pleurer sur cette existence dont l’échec a été habilement programmé.

— Je ne demandais rien, enfin pas plus que mon vieux. Ma place à l’usine, ma paie, ma baraque. Pour pouvoir épouser une des filles du quartier et avoir ma place. Chez moi, avec les miens. Même ça, je ne l’ai pas eu. Pas étonnant que mes vieux se soient fichus en l’air lorsqu’on le leur a pris.

Il pleure, honteux de ces larmes trop longtemps retenues et que, sans l’enlèvement, il aurait converti en rage, en haine des autres.

— Ensuite, ils viennent nous prêcher leur morale. Après nous avoir foutus dedans, ils font les délicats et ils s’offrent le luxe de nous critiquer. De nous dire que notre colère n’est pas légitime.

« Fichtre, si elle l’est, mais nous n’avons pas la bonne cible devant nous et c’est fait exprès.

Il se détache de moi, comme honteux de ce moment d’abandon.

— Je vais essayer de ne pas le montrer à Sophiane, on reprend ?

 

La conquête (Jules Seyes) - texte intégral - Science-fiction, Anticipation - Atramenta

 

1La traite dès 1807

2Au passage demandez-vous ce que valent de petits groupes de soldats équipés de mitrailleuses légères d’infanterie et de drones. Le prochain défit démocratique est là.


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