Le temps des petits chefs

par srobyl
samedi 4 septembre 2021

Une longue et douloureuse parenthèse m'a accaparé, un bien banal et pourtant terrible événement qui un jour ou l'autre nous arrache l'être qu'on aime. La vie, quoi... Je reviens un court moment sur Agoravox pour rebondir (malgré ma flasque bedaine) sur une idée exprimée récemment par le président Macron : faire des directeurs d'établissements scolaires des recruteurs sélectionnant leurs enseignants.

Pour avoir connu le milieu scolaire je m'autorise à formuler les remarques suivantes :

Ce système existe déjà dans d'autres pays, dont certains ont (et ils ne peinent pas) un de biens meilleurs résultats que nous. Ceci n'a donc pas manqué d'attirer l'attention de notre chef d’État qui a déjà donné des preuves de sa propension à imiter nos voisins. D'emblée, ça me fait penser à ces jeux organisés par les profs de sport (on disait comme ça à l'époque, avant qu'ils ne deviennent des théoriciens) où deux chefs désignés devaient à tour de rôle choisir leurs équipiers. Moment terrible pour les moins bons, qui se voyaient appelés en dernier ! Nul doute que celles et ceux qui constitueront la « lie » du tonneau partiront au front l'âme vaillante avec une haute idée d'eux-mêmes, comme ces gamins relégués dans les plus mauvaises classes sous le biais des classes à options, forcés de constater leur nullité sur les tableaux des résultats d'examens blancs.

Les chefs d'établissement sont les victimes d'un système dans lequel ils doivent rendre des comptes, sur lesquels leur boîte est jugée. Ce qui les obnubile, donc, c'est l'apparence, quitte à tricher avec la réalité des chiffres des incidents qui peuvent survenir. Il faut plaire à tout prix à la hiérarchie, aux parents d'élèves, et afficher les meilleurs résultats possibles, tout en organisant des vitrines pour en mettre plein les yeux, montrer que dans la boîte « il se passe quelque chose ». Comme si, en soi, l'enseignement qui a lieu durant les cours ne suffisait pas, voire était négligeable. Une façon - involontaire ?- de contribuer à la dévalorisation de l'enseignement proprement dit. J'ai souvenir d'un principal qui, avec la complicité de quelques profs, n'a pas hésité à présenter une exposition de coquillages, une autre d'insectes, prêtée par des personnes extérieures, et pour lesquelles aucune étude n'avait été réalisée par les élèves… Comment peut-on espérer une quelconque probité de la part de personnes aussi serviles et penser qu'ils seront à même de constituer des équipes sans qu'ils ne tiennent compte de bas intérêts personnels ?

A l'heure où émergent des idées de mixité, d'égalité, voilà qu'on souhaite instaurer une organisation qui sera forcément inégalitaire, sélectionnant le « gratin » des enseignants, avec la porte grande ouverte au clientélisme et aux magouilles. Encore un effort, et il faudra peut-être graisser la paluche du potentat pour obtenir un poste... Coucher, peut-être pas, mais se coucher, probablement.

N'y voyez aucune amertume de ma part. Quand j'enseignais, j'ai toujours dit ce que je pensais à ces sujets à mon chef d'établissement, ce qui m'a d'ailleurs valu une note administrative plus que douteuse, mais dont je me suis constamment contrefoutu, car très bien noté pédagogiquement. Mes élèves sont mes plus beaux souvenirs. Ils avaient même fait une pétition pour m'empêcher de partir en retraite, et beaucoup correspondent encore avec moi. Mais, franchement, je n'ai pas de regret d'avoir quitté un système aussi hypocrite, et dans lequel pour rien au monde je souhaiterais entrer actuellement, tant il me semble dériver vers une forme détestable. La séparation des pouvoirs doit subsister, et le recrutement actuel, même s'il n'est pas parfait, reste la meilleure garantie d'égalité pour les enseignants.


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