Le territoire de la laïcité
par Orélien Péréol
mardi 2 avril 2013
Partout, il est question d’étendre la laïcité à l’entreprise privé. C’est considéré comme une suite obligatoire à « l’affaire Baby-Loup ». Cette question relève du non-sens et devrait nous alerter sur l’incompréhension fondamentale de la laïcité qui est bien installée dans l’opinion publique (la pensée commune des citoyens, leurs accords implicites).
Le territoire de la laïcité est le territoire de la France, couvert par l’Etat français. S’il y avait une extension à faire, ce serait du côté de l’Alsace et la Lorraine qui ne sont concordataires (l’Etat français n’y est pas laïque, il a un contrat avec l’Eglise catholique qui comprend, entre autres, la rémunération des prêtres).
La Cour de cassation a rendu deux décisions simultanément. Ces deux décisions appliquent la laïcité (de l’Etat) à des actes de la vie de la société française, à savoir des contrats de travail.
La plupart des commentateurs shuntent une des décisions. La décision « oubliée » l’est parce qu’elle ne ferait pas problème pour eux et donc ne nécessiterait pas qu’on en parle. Elle appliquerait la laïcité dans leur vision de la laïcité. L’autre décision ne l’appliquerait pas. La Cour de cassation aurait donc rendu deux décisions sur deux principes différents, voire opposés.
Le fait de ne considérer que l’élément porteur de son idée et de nier l’autre par le silence est une hémiplégie volontaire du regard. Cette volonté hémiplégique joue un rôle fondamental dans le fait d’imposer, de faire durer et de nourrir une certaine vision de la laïcité, bien installée dans la société depuis plusieurs années bien qu’elle inverse le sens de la laïcité et qu’elle soit clairement toxique.
Un analyste soucieux de bien comprendre ce qui se passe prend en compte la totalité de la réalité. S’il choisit a priori de commenter une moitié et de délaisser l’autre, il faudrait qu’il dise quelles sont les raisons qui lui permettent de le faire, c’est-à-dire quelle « analyse » lui permet de le faire.
Des commentateurs parlent de deux visions de la laïcité, une laïcité stricte et une laïcité ouverte. Il ne s’agit pas à mon sens de deux degrés d’intensité d’une même laïcité. Il s’agit de deux laïcités opposées et incompatibles : la laïcité est une contrainte de l’Etat permettant la liberté religieuse des citoyens, elle est devenue une contrainte portant sur les citoyens, commandement de cacher leur religion. Nous passons de l’une à l’autre depuis presque dix ans.
Avec deux sens du mot laïcité, nous avons le risque d’avoir deux France. En principe, en démocratie, nous résolvons nos différents par la parole, par le débat. Pour débattre, il est impératif de considérer dès le départ la totalité de la réalité qui nous parvient et de considérer les deux décisions d’un même regard.
Dans ce regard objectif (qui voit l’objet), ces deux décisions pratiquent et appliquent la laïcité, c’est-à-dire l’obligation de l’Etat à la neutralité religieuse et la liberté des citoyens. L’Etat est en droit de ne pas employer des citoyens qui affichent une religion. Les autres font ce qu’ils veulent.
Alors que le règlement de la crèche Baby-Loup bafoue la laïcité-arbitrage de l’Etat et lui substitue une « laïcité », athéisme public du citoyen : « Le principe de la liberté de conscience et de religion de chacun des membres du personnel ne peut faire obstacle au respect des principes de laïcité et de neutralité qui s'appliquent dans l'exercice de l'ensemble des activités développées par Baby Loup… » Cet article de leur règlement intérieur reconnaît deux principes, les reconnaît comme susceptibles d’être en conflit et asservit l’un à l’autre. En l’occurrence asservit le citoyen à l’Etat. Il y aurait donc un petit principe (la liberté religieuse), faible, et un grand (la « laïcité »), fort. Cette vision n’est pas la laïcité. Elle en est son contraire.
Pour les tenants de cette inversion de la laïcité (laïcité=commandement de l’Etat au citoyen de cacher publiquement sa religion, en divisant sa vie entre espace public et espace privé), la seule décision de la Cour de cassation qui compte est celle qui n’est pas du côté de la répression, des difficultés faites à une personne qui perd son emploi…
Il va sans doute y avoir une loi pour permettre le licenciement de citoyennes et de citoyens dans des cas comparables au licenciement de la crèche Baby-Loup. Un grand progrès.
Il y aura encore d’autres difficultés, d’autres lois… le problème n’étant pas la récurrence de problèmes arrivant dans toutes sortes de domaines différents, le problème étant que nous avons renoncé à nous-mêmes dans cette inversion de la laïcité.