Les cons se surpassent* !
par Jacques-Robert SIMON
jeudi 2 janvier 2020
Chacun s’interroge : « Mais où nous mènent-ils ? Vers une sobriété heureuse et bon enfant ou vers un système encore plus oppressif ? » Les dirigeants, tous les dirigeants, connaissent le point d’aboutissement de leurs actions mais ‘on’ ne le distingue pas clairement car ‘on’ ne veut pas croire que tant de cynisme est à l’oeuvre.
Il faut tout d’abord remettre les dires et les actions des dirigeants, politiques ou non, dans leur premier rôle : instaurer une autorité à l’abri du commun afin de soumettre la multitude. Les monarques utilisaient leur aura divine pour assurer une coercition physique et religieuse sur leurs sujets. Les Républiques, socialistes ou pas, substituèrent le bien commun au bien divin grâce à des demi-dieux possesseurs de valeurs intangibles. Les démocraties prétendirent donner le pouvoir au peuple jusqu’à ce que chacun s’aperçoive que le pouvoir servait tout d’abord ceux qui l’avaient déjà et qu’on était obligé d’utiliser de plus en plus tous les artifices de la propagande pour essayer, vainement, de faire croire que ce n’était pas le cas. Les démocraties pouvaient aussi calmer les éruptions les plus violentes en dispensant des bienfaits que les industries engendraient à profusion.
Mais ces temps sont révolus !
Personne ne pense pouvoir atteindre une égalité réelle de ‘citoyens’, ni même une égalité de droits. Les plus versés des politiciens dans le monde des scientifiques argumentent en disant que tout travail nécessite une différence de température, de chaleur donc d’investissement, de rémunération. Le plus rémunéré est donc présenté comme le plus utile, ce qui pourrait se révéler vrai si l’on ne tient pas en compte les innombrables stratégies de prise de pouvoir qui ignorent tout de la simple honnêteté. L’approche purement matérielle des échanges permet de passer du monde des humanités, des sentiments, des valeurs à un autre entièrement quantitatif où à chaque chose, action, humain correspond un chiffre, un numéro, une case. La division du travail est la seule variable pertinente pour mesurer le degré de ‘civilisation’ d’une société. C’est aussi le seul facteur permettant de donner un sens à la notion de progrès (la facilité d’aller vers plus complexe). La division du travail donc implique la formation de pyramides hiérarchiques qui impliquent en plus de ceux qui font ou fabriquent, ceux qui font faire, que l’on peut appeler ‘élite’ ou exploiteurs selon ses caprices idéologiques. Le capitalisme est donc l’âme des sociétés évoluées : les moyens de production n'appartiennent pas à ceux qui les mettent en œuvre par leur propre travail, ceux qui font-faire se séparent de ceux qui font, le talent des uns c’est de commander, des autres de subir, ceux qui savent compter dominent ceux qui donnent naissance aux choses.
Attacher une valeur numérique à tout Homme et à toute chose présente l’immense avantage de fournir aux dirigeants une multitude lisible, modélisable sur ordinateur et, par ce biais, au comportement prévisible. Attacher une valeur numérique à tout permet de dégager une valeur universelle, bien plus universelle qu’une quelconque religion, qu’une quelconque valeur démocratique, qu’un quelconque principe moral : l’argent. L’argent ne récompense plus un mérite, un talent, une application au travail, c’est le moyen qui permet de les obtenir contre rétribution. Votre fortune vous permet d’acheter des chercheurs, des ingénieurs, des technologues, des managers, des conseillers en communication, des terrains à bâtir, des idées, des brevets, des moyens d’action… et vous avez ainsi sous votre coupe une usine à faire fructifier vos investissements pour bâtir autre chose. L’accumulation de richesses ne fonctionne que si une multitude donne une partie de ses faibles revenus à une infime minorité qui renforce ainsi son pouvoir de coercition. Pour ce faire il faut connaître les désirs normalement insaisissables des consommateurs.
L’entreprise Google permet de « dresser des portraits très détaillés des individus et en déduire leurs croyances religieuses, leurs inclinations politiques et leur orientation sexuelle » des 1 ou 2 milliards d’utilisateurs.
Vos recherches sont archivées et consultables parmi la foule des autres grâce à un algorithme adapté. Les sites visités, les images téléchargées sont répertoriés, votre position et vos trajets connus grâce à Google Maps, les interviews consultés sont référenciés grâce à YouTube. À maints égards le meilleur de vos amis en connaît moins sur vous même que Google, Facebook, Amazon et autres facilités informatiques.
De tous temps, les sacrés ethniques, religieux, patriotiques, culturels furent mis en œuvre pour assurer le consensus nécessaire à toute collectivité : tous ces dieux furent cependant méthodiquement congédiés et Mammon les a remplacés. Mais s’il suffit de croire en Dieu-Amour pour le faire exister, il n’en est pas de même pour le veau d’or qui demande toute l’ingéniosité de ceux qui se pensent élus pour commander pour qu’il puisse étendre son emprise.
Un fonds de pension est un fonds d'investissement spécifique à la retraite par capitalisation dans lequel l’argent donné par les futurs pensionnés est placé dans un portefeuille d’actifs financiers, principalement des actions et des obligations. Cependant, les apports financiers des actifs servent en grande partie à verser les pensions des retraités ce qui leur donne un certain caractère de système par répartition. Les encours (ensemble des biens en stock) des 300 principaux fonds de pension s’établissent aux environs de 20 000 milliards de dollars, un peu moins de 10 fois le PIB Français.
Les fonds d’investissement sont des organismes de détention collective d'actifs financiers, principalement des actions ou des valeurs immobilières. Ils permettent une plus grande concentration de puissance. Aux Etats-Unis, trois fonds d’investissement – State Street, Vanguard et Back Rock dits les ‘’Big Three’’ – sont les actionnaires principaux de 88% des 500 plus grandes sociétés américaines (selon l’indice S&P 500 qui regroupe les 500 plus grandes sociétés cotées). Ces ‘’Big Three’’ détiennent plus de 15.000 milliards d’actifs sous gestion à eux trois soit plus de 6 fois le PIB de la France et de l’ordre de grandeur de celui de l’Union Européenne. Une expertise reconnue dans le monde de la finance est obtenue grâce à une supercalculateur nommé Aladdin, cet algorithme devenant une sorte de maître du monde. BlackRock et Vanguard sont présents au capital de l'intégralité des groupes cotés au sein du CAC 40 parisien. Vanguard est par ailleurs le premier actionnaire d'Apple, Microsoft, Facebook et Google et deuxième actionnaire d'Amazon derrière Jeff Bezos (6,2%).
Le plus gros gérant d'actifs européen est la filiale de Crédit Agricole, Amundi, avec quelque 1.4 milliards d'euros d'encours en 2018, soit environ cinq fois moins que BlackRock.
Le système déjà largement mis en place est quasiment d’ordre mathématique. La clé de celui-ci est qu’on vaut ce que d’autres veulent bien vous acheter. En d’autres termes il n’existe pas de relations entre individus ou institutions autres que celles relevant d’un rapport de forces quantifiables. Des œuvres et fondations caritatives sont bien mises en avant mais c’est principalement pour restaurer une image convenable à ceux qui l’ont perdue. Dans ce cadre, les démocraties et les droits de l’Homme deviennent des mots vides de sens même si maints fins esprits trouveront tous les artifices possibles pour dissimuler cette évidence. La régulation par les lois n’a jamais empêché les plus forts de terrasser les plus faibles si ce sont les premiers qui les écrivent.
La civilisation occidentale est, qu’on le veuille ou non, le fruit du judéo-christianisme même s’il est entendu qu’ « une religion établie n’est qu’une magie devenue respectable ». Et comme il a aussi été souligné : « S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach [et tant d’autres], c’est bien Dieu. » Dieu permettait à tous, des plus humbles aux plus grands seigneurs, de se sentir membre d’une même famille, de se sentir seulement car dans le réel c’était évidemment inexact. L’amour peut se partager à l’infini, ce qui ne fait que le renforcer, rien de ce qui est matériel ne le peut. Si il est possible de tendre vers l’égalité à partir de l’amour, c’est structurellement impossible à partir de biens matériels, d’actifs, d’obligations, d’actions, de revenus immobiliers dont la possession implique l’inégalité : si vous n’avez pas ces richesses c’est que vous n’êtes pas capable de les avoir. L’argent rend à terme inévitable l’abandon des nations, des patries, des démocraties, des valeurs humanistes, des valeurs tout court.
Mais malheureusement, « Les cons gagnent [presque] toujours ! »
* En hommage à François Cavanna (1923-2014)