Les Don Quichotte des manifestations

par ddacoudre
mardi 3 novembre 2026

Il faut commencer par distinguer les manifestants des casseurs.

Les opposants politiques viennent défendre une revendication, contester une décision ou exprimer une colère collective. Les casseurs intentionnels et les pilleurs opportunistes profitent du rassemblement pour détruire, affronter ou voler. Ils ne poursuivent pas la même finalité.

Pourtant, le traitement médiatique s’attarde presque exclusivement sur les vitrines brisées, les incendies et les affrontements. Il s’interroge beaucoup moins sur la manière dont une société riche, instruite et technologiquement développée produit régulièrement des individus qui trouvent dans la destruction, le pillage ou la confrontation leur seul mode d’expression.

Chercher à comprendre ne signifie pas justifier. Mais refuser de comprendre garantit que les mêmes événements recommenceront.

 

Une manifestation est le symptôme d’un dysfonctionnement

Une manifestation n’est jamais un événement anodin. Elle constitue l’éruption visible d’un dysfonctionnement politique, social ou économique que les institutions n’ont pas su prévoir, entendre ou résoudre.

Chaque société produit des évolutions dont elle ne mesure pas immédiatement les conséquences. Elle imagine que les pratiques existantes vont perdurer et que l’instruction transmise aux enfants suffira à reproduire le même ordre politique, social et économique.

Mais nous ne pouvons pas transmettre à la génération suivante l’intégralité de nos connaissances, de nos expériences et de nos erreurs. Chaque génération reçoit une partie de notre héritage et construit la suite avec ce qu’elle en a compris, dans un environnement déjà transformé par l’ensemble des actions humaines antérieures.

Nous pouvons comprendre ce mouvement général, mais nous ne pouvons pas en déterminer précisément l’aboutissement. Si nous pouvions connaître toutes les conséquences futures de nos décisions, nous disposerions du déterminisme. Or notre liberté relative vient précisément de notre ignorance : nous devons choisir sans jamais posséder toutes les informations ni toutes les connaissances nécessaires.

Les religions, les idéologies et les théories politiques ont souvent cru pouvoir enfermer l’avenir dans quelques textes, quelques principes ou quelques vérités définitives. Elles se trompent lorsqu’elles prennent une explication partielle du monde pour l’explication totale de son devenir.

Même l’intelligence artificielle ne peut déterminer l’avenir. Elle peut analyser davantage de données, repérer des régularités et construire des scénarios. Mais elle ne peut connaître les découvertes futures, les réactions humaines inattendues ni les événements qui modifieront les données sur lesquelles reposaient ses prévisions.

Nous progressons donc dans l’ignorance en essayant continuellement de la réduire.

Manifester, c’est remettre les conventions en discussion

Nous débattons en permanence des conventions établies au cours des siècles : la propriété, le salaire, la monnaie, l’impôt, les institutions, la représentation politique et la répartition des richesses.

Les manifestations apparaissent lorsque ces conventions ne correspondent plus suffisamment à la réalité vécue.

Il est donc insuffisant de considérer une manifestation comme un simple problème d’ordre public. La répression peut rétablir provisoirement la circulation et protéger les personnes ou les biens. Elle ne répond pas à la question qui a conduit des milliers de citoyens dans la rue.

Elle ne répond pas davantage à l’existence récurrente des casseurs. Ceux-ci sont aussi, à leur manière, un symptôme de la société qui les a produits, même si leurs actes doivent être empêchés et sanctionnés.

La mise en scène permanente des violences fait le bonheur des commentateurs et de certains responsables politiques. Elle permet de parler longuement des conséquences visibles sans examiner les causes économiques, culturelles et politiques beaucoup plus difficiles à expliquer.

Pourquoi parler de Don Quichotte ?

Si j’accorde une telle importance aux manifestations, pourquoi qualifier certaines d’entre elles de manifestations de Don Quichotte ?

Parce que Don Quichotte se bat courageusement, mais se trompe d’adversaire. Il attaque des moulins en croyant affronter des géants.

Les manifestants désignent souvent un responsable immédiat : le gouvernement, le président, le ministre, le patron, le commerçant, le distributeur ou le percepteur. Mais ils interrogent beaucoup plus rarement la convention monétaire et comptable qui organise l’ensemble de leurs rapports.

La monnaie n’est pas une richesse matérielle. Elle ne produit ni nourriture, ni logement, ni médicament, ni machine. Elle constitue une convention fondée sur la confiance, qui permet de mesurer, d’échanger, d’autoriser, d’interdire et de s’approprier.

Cette convention n’a pas été principalement élaborée par les pauvres ni par ceux qui manifestent aujourd’hui. Elle est le produit d’une longue histoire dominée par ceux qui possédaient les terres, les armes, les ressources, puis le capital.

Les manifestants combattent donc les conséquences d’une organisation dont ils connaissent rarement le mécanisme complet.

Quand les syndicats organisaient le rapport de force

Après la Seconde Guerre mondiale, la représentation syndicale occupait une place importante dans la construction des conventions sociales.

Les syndicats négociaient avec le patronat la répartition de la richesse produite dans une collaboration contrainte. Les intérêts demeuraient opposés, mais ils étaient représentés par des organisations disposant de statuts, de militants, d’une mémoire, d’objectifs et d’une responsabilité collective.

À partir de la fin des années 1990, le paysage patronal change. Sous la présidence d’Ernest-Antoine Seillière, le CNPF devient le MEDEF en 1998. Le mot « patronat » disparaît au profit de « l’entreprise ». La négociation collective nationale et interprofessionnelle perd progressivement du terrain au bénéfice d’un dialogue davantage décentralisé vers les branches et les entreprises.

L’arrivée de Laurence Parisot en 2005 confirme également la montée du secteur des services, de la finance, de la communication et d’une représentation plus libérale de l’économie.

Pendant ce temps, syndicats et partis politiques font l’objet d’un dénigrement continu. Ils sont décrits comme inefficaces, archaïques, bureaucratiques ou privilégiés. Les syndicalistes deviennent presque des « nantis » aux yeux d’une partie de l’opinion.

Or un syndicat n’est pas seulement le rassemblement provisoire d’individus défendant leur intérêt immédiat. Il possède une mission sociale et économique. Il transforme des mécontentements individuels en revendications collectives, puis ces revendications en négociations et éventuellement en conventions.

De la démocratie collective à l’espérance dans l’entreprise

Les citoyens ont progressivement abandonné les organisations où pouvait s’exercer leur responsabilité collective.

Ils ont déserté les syndicats et les partis, puis leur ont reproché de ne plus être représentatifs, puissants ni efficaces. Ils attendent désormais davantage de l’entreprise, du chef, du président ou de l’homme providentiel.

Ils passent ainsi d’une participation imparfaite à la démocratie collective à l’espérance d’une décision verticale prise par quelqu’un de plus puissant qu’eux.

L’entreprise est supposée créer les emplois, verser les salaires, protéger les carrières et assurer le niveau de vie. Mais sa fonction dans le système capitaliste reste de préserver et, si possible, d’accroître son capital en réduisant ses coûts.

Le contexte international, les guerres, l’énergie et la concurrence ajoutent leurs effets sur les prix. L’exaspération finit par s’exprimer dans la rue.

Nous vivons alors un paradoxe : des citoyens abandonnent les institutions de leur expression collective, puis se plaignent de ne pas être entendus.

C’est comme une personne qui ne verse rien dans son verre et se plaint ensuite de n’avoir rien à boire.

Les Gilets jaunes face aux moulins du capital

Les mobilisations des Gilets jaunes ont exprimé une souffrance et une colère réelles. Elles ont également révélé les limites d’une mobilisation spontanée, fragmentée et dépourvue d’une organisation commune durable.

Cette absence de structure faisait sa force initiale : personne ne pouvait facilement la contrôler ni parler en son nom. Mais elle constituait également sa faiblesse : comment négocier, construire un projet et contrôler son application lorsque personne ne dispose d’un mandat collectif reconnu ?

Une nouvelle mobilisation peut compléter aujourd’hui la série. Mais les Don Quichotte ne sont pas ceux qui manifestent parce qu’ils auraient tort de se révolter. Ils le deviennent lorsqu’ils attaquent seulement le gouvernement ou le prix affiché sans identifier le moulin qui reproduit continuellement leur difficulté.

Ils réclament une augmentation des salaires, une baisse des taxes, des aides ou des chèques. Ils peuvent les obtenir. Mais, dès qu’ils les consomment, les sommes versées deviennent le chiffre d’affaires des entreprises. Elles permettent de reconstituer les coûts, de payer les marges et d’augmenter le capital.

Le gouvernement distribue ; le consommateur dépense ; le capital récupère.

Les manifestants demandent alors une nouvelle distribution et la boucle recommence.

Le salarié rachète ce qu’il a produit

Les salariés vivent dans une organisation capitaliste dont ils dénoncent légitimement les effets dommageables, mais ils connaissent rarement la manière dont le capital est produit par leur travail et leur consommation.

Le capital avance les salaires nécessaires à la production. Les salariés produisent les biens et les services, puis utilisent leurs revenus pour les acheter. Leur consommation devient le chiffre d’affaires qui reconstitue les salaires avancés, les matières, les machines, les prélèvements, les intérêts, les revenus des dirigeants, les marges et le capital.

La boucle peut être résumée ainsi :

Capital avancé → salaires et production → consommation → chiffre d’affaires → reconstitution et augmentation du capital.

Une augmentation salariale peut améliorer immédiatement la vie. Mais elle ne transforme pas cette boucle. Si la production n’augmente pas dans les mêmes proportions ou si elle provient de l’étranger, la hausse des revenus peut également alimenter les prix, les importations, les marges ou l’endettement.

Les manifestants combattent donc un résultat sans disposer nécessairement d’un modèle permettant de modifier sa cause.

Nous recréerions probablement le capitalisme

La difficulté la plus profonde n’est pas seulement économique. Elle est culturelle et psychique.

Nous sommes nés, élevés et instruits dans le capitalisme. Depuis l’enfance, nous apprenons à rechercher un emploi, un salaire, une propriété, une épargne et, si possible, un rendement. Nous imaginons la réussite à l’intérieur des catégories produites par ce système.

Si l’on demandait demain aux citoyens de construire spontanément une nouvelle organisation économique, beaucoup recréeraient probablement le capitalisme sans le savoir. Ils conserveraient la monnaie comme capital, le salaire comme moyen d’accéder à la vie, le prêt à intérêt, la propriété des moyens de production et la recherche de plus-value.

Ils changeraient peut-être les dirigeants ou la répartition, mais reproduiraient le même mécanisme.

C’est pourquoi la sortie du capitalisme ne peut provenir seulement d’une colère, même légitime. Elle exige une réflexion collective, une organisation politique et syndicale, un modèle économique et un apprentissage culturel.

Dans le monde syndical, politique, philosophique et économique existe depuis longtemps la recherche d’une sortie du capitalisme et d’une émancipation du travail. Mais cette recherche reste fragmentée et propose le plus souvent d’améliorer la situation des salariés sans abolir le salariat comme relation de dépendance au capital.

Manifester est nécessaire, mais ne suffit pas

Une manifestation est une alarme. Elle signale qu’une partie de la société ne supporte plus ce qu’elle vit.

Mais une alarme n’est pas un projet.

Sans organisation, sans connaissance du circuit économique et sans modèle de remplacement, la colère est condamnée à demander au système les ressources qu’il récupérera ensuite par son propre fonctionnement.

Les manifestants ne sont donc ni ridicules ni inutiles. Ils ont souvent raison de signaler l’insupportable. Mais ils deviennent les Don Quichotte de la vie politique lorsqu’ils frappent les conséquences en laissant intact le mécanisme qui les produit.

Il ne suffit pas de combattre les moulins.

Il faut comprendre ce qui les fait tourner, décider collectivement de ce qu’ils doivent produire et construire l’organisation capable de remplacer leur propriétaire.

Sans cela, les gouvernements continueront à distribuer quelques ressources pour apaiser les colères, les citoyens les dépenseront et le capital les récupérera avec sa marge.

La manifestation suivante pourra alors commencer.

À qui s’adressent les manifestants ?

Mais à qui s’adressent aujourd’hui ces manifestations ?

Officiellement, elles interpellent le gouvernement en place. Politiquement, elles s’adressent déjà à ceux qui prétendent lui succéder. Or la plupart des candidats qui se sont exprimés annoncent, sous des présentations différentes, la poursuite des restrictions budgétaires, de la réduction des dépenses publiques et de la recherche de compétitivité engagées sous la présidence d’Emmanuel Macron.

Ils changeront les mots, les priorités et les catégories appelées à supporter les économies. Ils présenteront comme une rupture ce qui sera souvent un réaménagement de la politique actuelle destiné à lui donner l’apparence de la nouveauté.

La France insoumise constitue la principale exception en refusant l’austérité et en proposant une relance par les salaires, les prestations et les services publics. Mais elle ne modifie pas davantage la boucle fondamentale : les revenus supplémentaires seront consommés, deviendront le chiffre d’affaires des entreprises et participeront à la reconstitution du capital.

Les manifestants risquent donc d’avoir perdu leur bataille avant même l’élection s’ils obtiennent seulement le remplacement des gouvernants sans imposer l’examen du modèle économique qui guide leurs successeurs.

Ils pourront faire reculer une mesure, obtenir une aide ou provoquer la chute d’un gouvernement. Mais si aucun projet ne transforme le mécanisme qui produit les restrictions contestées, celles-ci reviendront sous une autre appellation.

Les Don Quichotte manifesteront alors contre des moulins imaginaires sans voir la machinerie comptable qui les fait tourner.

Il est vrai qu’avec la transition écologique, les moulins à vent pourraient enfin retrouver une place réelle dans le paysage. Mais encore faudrait-il que Don Quichotte cesse de les combattre et comprenne qui les possède, qui les finance, ce qu’ils produisent et à qui revient leur rendement.

 


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