Les étranges excuses de Mme Kosciusko-Morizet
par Paul Villach
jeudi 10 avril 2008
Jugée responsable par l’UMP de l’adoption d’un amendement indésirable de l’opposition qui limite la culture des OGM, Mme Kosciusko-Morizet a explosé, mercredi 9 avril 2008 et réservé une avoinée à ses accusateurs : elle a reproché à l’UMP non seulement d’être divisée sur le sujet, mais de n’avoir pas été suffisamment présente à l’Assemblée dans la nuit de l’incident.
Volée de bois vert et repentance apparente
Selon Le Monde, la secrétaire d’État, n’a pas mâché ses mots : « J’en ai marre d’être confrontée à une armée de lâches. (...) J’appelle chacun à prendre ses responsabilités, répond-elle à ceux qui l’ont mise en cause. Il y a un concours de lâcheté et d’inélégance entre Jean-François Copé, qui essaie de détourner l’attention pour masquer ses propres difficultés au sein du groupe, et Jean-Louis Borloo, qui se contente d’assurer le minimum. Si le travail de préparation préalable avait été fait dans le groupe, cela ne se serait pas produit. Ce n’est pas normal qu’il y ait eu si peu de députés de la majorité en séance. Manifestement, Copé n’arrive pas à tenir le groupe. Quant à Jean-Louis [Borloo], j’attends avec impatience qu’il vienne exprimer la parole unique du gouvernement dans l’hémicycle. Quand il veut, il vient. »
Cette sortie peu diplomatique a justifié, ce même mercredi 9 avril, une réunion précipitée de l’UMP au cours de laquelle le Premier ministre a exigé de sa secrétaire d’État des excuses publiques envers les deux personnalités prises à partie, sous peine d’en tirer les conséquences si elle n’obtempérait pas.
Elle s’est exécutée aussitôt dans un communiqué publié par l’AFP. Selon Le Monde.fr du même 9 avril à 16 h 10, elle « (a présenté) ses excuses à Jean-Louis Borloo et à Jean-François Copé » : « Les propos qu’on me prête, prétend-elle, aujourd’hui dans le journal Le Monde ont été déformés. (...) Je comprends d’ailleurs très bien qu’ils aient pu les heurter, poursuit-elle. Par ailleurs, je suis à la disposition du groupe parlementaire UMP pour m’expliquer et lui témoigner ma solidarité. (...) Je redis toute mon estime et mon affection à Jean-Louis Borloo avec lequel je suis heureuse de travailler. »
Une première lecture
On est d’abord tenté par une première lecture qui paraît s’imposer avec évidence. La fonction ministérielle n’en ressort pas grandie. On ne peut, en effet, donner meilleur contre-exemple de l’idée qu’on se fait du courage quand on dénonce la lâcheté chez les autres. On se souvient de la formule de Jean-Pierre Chevènement, démissionnant le 2 février 1983 du ministère de la Recherche pour dénoncer le revirement de la politique économique du gouvernement : « Un ministre, ça ferme sa gueule, si ça veut l’ouvrir, ça démissionne ». Ça avait une autre allure ! Cette rigueur, qui fait honneur à celui qui en fait sa règle de conduite, fonde la confiance que des électeurs peuvent mettre en lui : ils savent qu’une telle personnalité ne transige pas avec ses idéaux.
Force est de constater que cette tenue n’est plus de saison. Plutôt manger son chapeau et s’humilier devant le pays que de quitter les palais de la République et les si doux avantages qui s’y attachent.
1- On obtempère dans la minute comme un valet à l’ordre venu d’en haut. En se montrant décidé à en tirer les conséquences, le Premier ministre, il est vrai, avait clairement enfermé sa secrétaire d’État dans un choix binaire : ou des excuses ou la démission.
2- On ne sauve même pas les apparences : on met le même excès dans la flatterie que dans la dénonciation. Le lâche et l’inélégant d’hier devient subitement aujourd’hui objet d’estime et d’affection : on est même heureux de travailler à ses côtés.
3- Et comme il faut quand même trouver un semblant d’explication rationnelle à cette conduite contradictoire et indigne, on use d’un leurre en jetant la responsabilité de l’incident sur autrui : ce n’est pas moi, c’est l’autre ! On accuse le journal auquel on a accordé une interview, d’avoir « déformé ses propos ». On ne précise pas évidemment comment les propos mesurés, qu’on prétend avoir tenus, ont pu se couler, dans les colonnes du journal, en formules à l’emporte-pièce comme « armée de lâches », « concours de lâcheté et d’inélégance », « Jean-Louis Borloo qui se contente d’assurer le minimum », « Copé n’arrive pas à tenir son groupe ». Un journaliste a certes de l’imagination : se risquerait-il à prêter à un ministre, au style direct, des accusations aussi ciselées, que même une colère soudaine ne donne pas le temps de calibrer ? Il faut que le ressentiment vienne déjà de loin et qu’on cultive dans les sphères du pouvoir un langage cru.
4- On suppose enfin que si de tels propos avaient dépassé la pensée de la secrétaire d’État, l’élégance et le courage qu’elle apprécie tant, n’étaient-ils pas de prendre soi-même les devants et de s’excuser en faisant valoir un moment de fatigue bien compréhensible ? L’erreur est humaine. Non, il a fallu l’injonction sans condition du Premier ministre pour la voir se résoudre à s’humilier honteusement plutôt que de démissionner.
Une deuxième lecture
Mais pour l’honneur de Mme Kosciusko-Morizet, petite-fille d’ambassadeur élevée, on le suppose, dans les finesses du langage, ses excuses ne peuvent-elles se prêter à une deuxième lecture plus subtile ?
L’avoinée envoyée continue à lui paraître justifiée et elle sent que sa politique écologique est en danger. Plutôt que de démissionner, elle préfère donc rester en poste pour sauver encore ce qui peut l’être. Seulement le Premier ministre l’oblige dans ce cas à s’humilier. Comment s’en tirer ? En satisfaisant aux formes d’excuses demandées tout en ruinant leur contenu par l’ironie qui permet de dire le contraire de ce qu’on pense en laissant un indice pour le deviner. Quel est ici l’indice ? Un paradoxe violent : l’injure n’est pas seulement retirée ou regrettée, mais le lâche et inélégant d’hier devient par enchantement aujourd’hui le prince charmant, objet d’estime et d’affection qu’on couvre de mamours à l’excès. Pareille contradiction apparente discrédite la sincérité des excuses. Et il en va de même du reproche fait au Monde d’avoir déformé ses propos, contre toute vraisemblance et sans le moindre commencement de preuve.
C’est ici qu’on songe à l’anecdote citée par Paul Watzlawick, autrement plus tragique, mettant aux prises Sigmund Freud et la Gestapo avant qu’il soit autorisé à quitter Vienne en 1938 (1). Pour sa propagande, la Gestapo avait exigé de Freud qu’il lui signât une attestation assurant qu’elle l’avait traité « avec tout le respect et la considération dus à (sa) réputation scientifique. » Ne pouvant s’y dérober sous peine de mettre sa vie en péril, Freud avait ruiné cette attestation par un paradoxe comparable, indice d’ironie. Il avait demandé l’autorisation d’ajouter de sa main une simple phrase : « Je puis cordialement recommander la Gestapo à tous. » Vu les crimes dont elle se rendait alors coupable aux yeux de tous dans Vienne, cette surenchère dans l’éloge ne pouvait tromper personne : elle annulait par ironie son contenu.
Pour l’honneur de la politique, il reste à souhaiter que cette deuxième lecture soit la bonne, même si elle risque d’être peu audible de la plupart. Paul Villach
(1) Paul Watzlawick, J. Helmick Beavin, Don D. Jackson, Une logique de la communication, éditions le Seuil, coll. Points, 1972.