Les Grecs seraient-ils les cobayes de l’U.E. ?

par Clark Kent
mardi 29 mai 2018

Pendant les huit dernières années d'une dépression interminable qui a déjà coûté à la Grèce le quart de son PIB, ce sont les salariés qui ont payé le prix fort en prenant de plein fouet la plus grosse partie de l'impact des réformes économiques exigées par Bruxelles pour rendre l’économie du pays « compétitive ».

Les salaires ont baissé en moyenne de 15% depuis 2010, mais c’est dans le secteur privé qu’ils ont chuté le plus massivement. Jusqu'en 2012, la rémunération minimale nette était de 731 euros par mois pour le travail à temps plein. Une loi promulguée en février de cette année l'a fait tomber à 586 euros par mois, mais comme la moitié des nouveaux emplois sont à temps partiel ou saisonniers, cette garantie n’en est même pas une. Les chiffres fournis par le ministère du Travail montrent que pour le tiers des salariés du secteur privé, les salaires s'élèvent en moyenne à 383 euros par mois.

Une enquête de la Fédération grecque des entreprises, un syndicat patronal, indique par ailleurs que les salaires du secteur public sont en moyenne 38% plus élevés que les salaires du secteur privé.

Mais il est peu probable que les travailleurs du secteur privé mènent une action : les conventions collectives ont été supprimées en 2012. Selon la Conférence Européenne des Syndicats, elles ne concernent plus qu’un tiers des salariés grecs.

Les baisses de salaires n’ont pas pour autant entraîné une baisse des prix des produits et services comme le voudrait la « loi du marché » chère aux économistes libéraux, tout simplement parce que, comme dans la plupart de pays européens, le « marché » n’est qu’une illusion, un trompe l'oeil qui masque un système de production-distribution organisé par des monopoles ou des oligopoles qui déclinent des marques faussement concurentielles comme Brel délinait "rosa, rosa, rosam, ,etc...". Quel que soit le cas, la rose reste la rose

Les nombreuses multinationales qui opèrent dans le pays n'ont pas baissé les tarifs de leurs produits : elles ont bénéficié des réductions de salaires. Elles ne sont pas devenues plus « compétitives », mais plus "profitables" en améliorant le taux de rémunération de leurs actionnaires individuels ou institutionnels.

Le risque statistique de passer sous le seuil de pauvreté a doublé depuis 2010 pour atteindre 35% de la population. En Europe, ce taux n’est dépassé qu’en Roumanie et en Bulgarie. Ce risque est presque deux fois plus élevé chez les adultes en âge de travailler que chez les retraités.

Le mois dernier, Alexis Tsipras (ce premier ministre grec issu de Syriza et élu sur sur un discours d'extrême-gauche) a été félicité par Angel Gurria, l’actuel Secrétaire Général de l’OCDE pour avoir équilibré le budget de son pays, passant d’un déficit budgétaire de 36 milliards d'euros il y a huit ans à résultat positif représentant 3,5% de son économie, assez pour rembourser ses primes de dette chaque année sans emprunter davantage. La Grèce est revenue à une croissance marginale après huit années de récession, et les exportations produisent maintenant un tiers des ressources contre un quart avant la crise. Il ne faut pas oublier que si le tourisme réceptif "importe" des voyages, les produits vendus (séjours et transport) sont des exportations.

La question est de savoir si cette reprise est durable, car si les indicateurs « macroéconomiques » sont au vert, la gestion des ménages, qui pour la population représente la réalité de leurs vécu, reste un désastre.

Aujourd'hui, le taux de chômage officiel (qui exclut toute personne ayant travaillé au moins une heure au cours de la semaine) de 20%, mais les observateurs indépendants estiment qu'il est beaucoup plus élevé : si on compte comme "chômeurs » ceux qui ont travaillé moins de quatre heures par semaine, le taux passe à 27%.

Les Grecs ont toujours accordé une grande importance à l'éducation, et ils sont toujours en tête des statistiques de l'Union Européenne pour l'obtention d’un diplôme d'études secondaires (95%) et l'obtention d’un diplôme universitaire (45%). Le revers de la médaille, c’est que le pays est champion en matière d'inadéquation des compétences. Les demandeurs d’emplois ont des compétences plus élevées que ce que recherchent les employeurs, et ils occupent des emplois pour lesquels ils sont surqualifiés, ce qui signifie que leurs compétences perdent de la valeur. Les investissements du pays en matière d’éducation sont anéantis par ce phénomène doublé d’une fuite des cerveaux important : plus d'un demi-million de Grecs ont émigré depuis 2008, selon les statistiques nationales.

Pourtant, pour rembourser ses dettes, comme l’exige l’U.E., la Grèce devra appliquer la recette que Juncker a donnée à Tsipras jusqu’à la fin de ce siècle.

Malheureusement pour la plus grande partie de la population, ces traitements de choc ressemblent aux expériences menées dans les années cinquante par des ingénieurs agronomes pour améliorer la fréquence de ponte des poules tout en diminuant les rations de nourriture. Ils avaient raccourci la durée des journées en les faisant vivre dans un univers de lumière artificielle et en accélérant progressivement l’alternance des jours et des nuits. L’expérience s’est terminée quand les œufs n’ont plus eu de coquilles. Alors, les élevages industriels ont su quelles limites ne pas dépasser.

 

L'expérience grecque est-elle un test pour mesurer les doses d'austérité à ne pas dépasser pour les appliquer à tous les élevages de citoyens industriels sans risque de voir disparaitre les coquilles ?

 


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