Les Hommes, les Peuples et l’Histoire. Le monde à l’aube d’une nouvelle ère ?
par Hamed
vendredi 6 mars 2026
« L'Histoire du monde n'est pas le théâtre du bonheur. Les périodes de bonheur y sont les pages blanches. » – Hegel, Leçons sur la philosophie de l'Histoire
I. Le Temps, l'Essence et le sens de l'existence
Comment comprendre le monde aujourd'hui ? Les guerres en Ukraine, à Gaza, en Iran ; le vacillement de la puissance américaine ; l'Europe désemparée cherchant à se réarmer sans boussole stratégique – tout cela semble relever du chaos, de l'incompréhensible. Et pourtant, ce chaos apparent est en réalité ordonné. Ce que nous percevons comme désordre est le signe visible d'un mouvement profond, d'une mutation en cours que les acteurs de l'Histoire vivent sans en comprendre le sens. C'est précisément ce sens que nous cherchons ici à déchiffrer.
Blaise Pascal écrivait que « l'Homme est un milieu entre rien et tout ». Cette formule vertigineuse contient en germe toute une philosophie de l'existence : l'être humain n'est ni néant ni totalité, mais tension permanente entre les deux. Et c'est le Temps – ce mystérieux écoulement que nous sentons sans jamais le voir – qui donne à cette tension sa forme concrète. Depuis le Moyen-Âge où l'humanité ne comptait guère plus de 400 millions d'âmes jusqu'aux 8,2 milliards d'aujourd'hui, la même Terre a vu se transformer radicalement les conditions de l'existence humaine. La seule variable ? Le Temps, et ce que l'humanité en a fait.
Albert Einstein nous a appris que le temps n'est pas absolu : il se dilate ou se contracte selon la vitesse et la gravité. Mais au-delà de la physique, c'est sa dimension existentielle qui nous importe ici. Le Temps est notre seul repère dans l'Histoire. Sans lui, l'homme ne peut se savoir. Il est la condition même de la conscience. Platon, dans le Timée, le définissait comme « l'image mobile de l'éternité immobile » – ce qui revient à dire que le Temps est la façon dont l'éternel se rend perceptible aux êtres finis que nous sommes.
C'est dans ce cadre qu'il faut situer la grande question : l'Histoire a-t-elle un sens ? Hegel fut le premier penseur à lui conférer une rationalité propre. Pour lui, l'Esprit du Monde se déploie à travers les événements, utilisant les passions et ambitions des individus – ce qu'il appelait la ruse de la Raison – pour accomplir ses fins à leur insu. Mais la démarche proposée ici va plus loin. Si l'Histoire a un Esprit au sens hégélien, elle a aussi une Âme, une Essence qui ne se réduit pas à la seule dialectique de la Raison. Ce n'est pas de la religion au sens institutionnel : c'est la RELI-GION au sens étymologique – le lien, du latin religare, qui unit l'homme à une Essence qu'il ne maîtrise pas mais dont il peut percevoir le message.
Cette vision rejoint Ibn Khaldoun qui, au XIVe siècle, observait dans sa Muqaddima que les civilisations suivent des cycles prévisibles de montée, d'apogée et de déclin – non pas par hasard, mais en vertu de lois profondes que la raison peut identifier. Elle rejoint aussi Spinoza, pour qui Dieu et la Nature ne font qu'un – une force immanente qui traverse toute chose et que l'homme, s'il en prend conscience, peut commencer à comprendre. Pouvons-nous comprendre le sens de notre existence, et donc du Temps ? Ou plus encore, le « Temps du Temps » – car même le Temps a une Âme, une Essence – et, s'il en est ainsi, on peut commencer à comprendre l'Histoire de notre Histoire, dans le sens de dépasser ce que Hegel et nombre de philosophes dénomment la philosophie de l'Histoire.
II. Le Moyen-Âge, les Croisades et la rétribution de l'Histoire
Le Moyen-Âge est souvent présenté comme une parenthèse obscure entre la grandeur antique et la Renaissance. C'est une lecture superficielle. Cette période de huit siècles fut un stade de pacification nécessaire dans la formation de l'humanité – un creuset douloureux où se forgèrent, dans la souffrance même, les conditions du monde à venir. Les serfs, les vilains, les peuples maintenus dans un état proche de l'esclavage par les seigneurs et l'Église constituaient une accumulation de tensions qui ne pouvait qu'exploser. L'Église faisait tout pour maintenir la régression et ses propres privilèges. Le monde était brut et ignorant, les centres de lumière rares. Et pourtant, c'est au cœur de cette obscurité que naissent les esprits les plus lumineux : Averroès à Cordoue, Thomas d'Aquin à Paris, Dante à Florence. C'est dans la nuit la plus profonde que les étoiles sont les plus visibles.
La Peste noire, entre 1300 et 1400, décima un tiers de l'Europe. Les historiens en débattent les origines, certains l'attribuant aux Croisés revenus du Proche-Orient. Mais au-delà de la causalité épidémiologique, une question philosophique s'impose : pourquoi ? Pourquoi les Croisades elles-mêmes ? L'appel d'Urbain II en 1095, les crises démographiques et économiques de l'époque, les ambitions politiques des rois chrétiens – tout cela explique les Croisades sans les justifier. Car ce que l'historiographie occidentale oublie systématiquement, c'est que ces raids ont été menés sur des terres qui n'avaient pas demandé à recevoir les armées franques. Les peuples d'Islam n'ont pas demandé à ce qu'on vienne chez eux.
La Mort noire peut être lue comme ce que les Grecs anciens appelaient la Némésis – la rétribution divine qui rééquilibre l'hubris humaine. Ce n'est pas une lecture moralisatrice : c'est l'application d'un principe selon lequel toute injustice collective appelle, tôt ou tard, une correction que l'homme seul ne peut produire. Bossuet, dans son Discours sur l'histoire universelle, parlait de ces « jugements » qui châtient les nations dans leur orgueil. Dans la pensée islamique, la notion d'istidraj désigne le fait que Dieu laisse les peuples injustes prospérer un temps avant de les saisir. Et Ibn Khaldoun observait que c'est toujours l'excès – dans la richesse, dans la domination, dans l'arrogance – qui précipite le déclin des civilisations.
L'Histoire de l'homme recèle une infinité de cas où une Force plus grande que lui se substitue à lui quand celui-ci ne peut réparer le préjudice fait par l'homme à l'homme. Le problème n'est pas qu'il y ait eu un tribut à payer – c'est pourquoi il y a eu les Croisades. Et les Croisades ont été une nécessité de l'Histoire, comme ce qui a prévalu ensuite pour y mettre fin. Il faut déchiffrer, comprendre le message de l'Histoire dans la marche du Monde. L'homme n'est pas seulement un témoin de cette marche : il en est aussi un acteur, qui peut comprendre – s'il s'en donne la peine – la logique profonde qui le traverse.
« Ce n'est pas nous qui parlons du passé, c'est le passé qui parle à travers nous. » – Paul Ricœur, Temps et récit
III. D'où l'Europe a tenu sa puissance – et comment elle l'a perdue
Vint le temps de la Renaissance, puis le Siècle des Lumières, et l'Europe repartit à ses expéditions d'antan – mais cette fois en visant des continents entiers. L'Amérique du Sud et du Nord, l'Afrique, l'Australie et l'Asie. La pression démographique et les avancées scientifiques lui donnèrent les moyens d'imposer sa puissance sur tous les peuples du monde. Une minuscule Europe, mosaïque de nations et de langues, se transforma en centre de décision qui allait régir les destinées du monde pendant quatre siècles. Rien dans le monde ne se ferait sans elle.
Comment comprendre cela ? Une destinée, une histoire, une nécessité – c'est en fait tout cela, l'Europe. Cela a existé pour les empires passés : l'empire romain, l'empire byzantin, l'empire arabe. Il arrive toujours, à un moment de l'Histoire, qu'un peuple, une grande nation, un peuple-continent domine et surplombe les autres. Ce n'est pas en soi extraordinaire. Ce qui l'est davantage, c'est la durée et l'étendue de cette domination, et surtout la façon dont elle a pris fin. Arnold Toynbee, dans son monumental A Study of History, montrait que les civilisations s'imposent non par la force seule, mais parce qu'elles répondent à des défis que d'autres ne peuvent résoudre à ce moment précis. L'Europe a répondu au défi de la modernité. Elle en a aussi payé le prix.
Car tout processus a une fin. Toute colonisation, tout système d'oppression et de discrimination, engendre nécessairement une résistance et un désir de libération. C'est une Loi de l'Histoire. Sans elle, l'humanité entrerait dans le domaine de l'animalité : un animal peut être domestiqué, mais pas un homme pensant. La pensée est à la fois une prison et une libération. Et il arrive toujours un concours de circonstances nécessaires qui vient délivrer l'homme de ses chaînes. Aimé Césaire, dans son Discours sur le colonialisme, posait la question avec une clarté foudroyante : la civilisation qui se permet de coloniser est-elle encore une civilisation ? Et Frantz Fanon, dans Les Damnés de la Terre, montrait que la décolonisation n'est jamais un simple transfert de pouvoir – c'est une re-création de l'humain.
Deux pays naissaient au XIXe siècle et devenaient deux grandes puissances : l'Allemagne et le Japon. Arrivés en retard au partage du monde, ils cherchaient à compter sur l'échiquier géopolitique mondial. Et ce qui avait été construit par l'Europe pendant quatre siècles fut détruit en trois décennies par ces mêmes puissances entrant en guerre avec celles qui les avaient devancées. Deux guerres mondiales qui furent, à l'instar de la Mort noire, un tribut à payer pour déconstruire ce que la colonisation avait construit. C'est le « retour du balancier de l'Histoire » : une tendance extrême finit toujours par engendrer sa propre opposition. Paul Kennedy, dans The Rise and Fall of the Great Powers, théorisait ce mécanisme comme la surextension impériale – le moment où une puissance s'étend au-delà de ses capacités réelles, déclenchant le processus de son propre déclin. L'humanité ne peut rester indéfiniment dans l'état où des peuples en domineront d'autres. Si cela eût été, il n'y aurait pas eu d'humanité – ce seraient des troupeaux humains qui en domineraient toujours d'autres.
« L'arc de l'univers moral est long, mais il tend vers la justice. » – Martin Luther King Jr.
IV. Les Hommes, les Peuples ne font pas seuls l'Histoire
Si l'on veut comprendre l'Histoire de l'humanité, l'Homme doit se dévoiler la face. Le problème n'est pas de dénigrer tel ou tel peuple, mais de comprendre la dynamique qui a fait avancer et continue de faire avancer l'humanité. Et rien n'est fortuit : tout relève d'un Plan qui transcende l'homme. Les êtres humains ne décident pas seuls de leurs destinées ; tout au plus se perdent-ils dans les conjectures terrestres, sans appréhender l'essence de l'Histoire.
Il y a donc des buts que s'assigne l'Histoire, qui déterminent les conjonctures – dussent-elles être révoltantes – pour faire avancer l'histoire de l'humanité. En d'autres termes, l'Homme est agissant, mais il y a toujours une autre Force plus agissante qui le transcende et change ses actions en d'autres actions. Cette pensée peut être appréhendée par l'intelligence humaine, sauf si l'homme la refuse parce qu'elle contredit ses aspirations à la domination. Hegel l'avait pressenti avec sa ruse de la Raison : les individus croient poursuivre leurs intérêts, mais l'Esprit du Monde les utilise pour accomplir autre chose. Karl Marx, à sa façon, l'avait dit aussi : les hommes font leur propre histoire, mais pas dans des circonstances qu'ils ont choisies.
L'humanité évolue entre le bien et le mal. C'est cette dualité qui donne le sens même à l'humain. C'est la lutte contre le mal qui se concrétise par l'action et la capacité de l'homme à agir sur le monde et sur lui-même. Et ce qui est vrai à l'échelle de l'individu l'est à l'échelle des peuples : il y a toujours des raisons qui expliquent ce qui leur arrive de bon ou de mauvais. Il y a toujours une force qui leur fait affronter les épreuves qu'ils traversent.
Un diagnostic s'impose ici avec une acuité particulière : dans nombre d'États aujourd'hui, les peuples gardent l'esprit de dominé, même quand ils voyagent en avion ou communiquent sur internet. Frantz Fanon appelait cela la colonisation intérieure : le colonisé finit par intérioriser le regard du colonisateur, par se voir avec ses yeux, par mesurer sa propre valeur à l'aune des catégories imposées de l'extérieur. Albert Memmi, dans Portrait du colonisé, ajoutait que cette intériorisation survit longtemps à la fin de la colonisation formelle. Antonio Gramsci nommait ce phénomène l'hégémonie culturelle : la domination qui ne passe plus par la force armée mais par la diffusion de valeurs et de représentations qui font accepter l'ordre établi comme naturel et inévitable. C'est la forme la plus durable – et la plus insidieuse – de la domination.
C'est pourquoi la vérité centrale de cet essai doit être formulée avec force : les Hommes, les Peuples ne font pas seuls l'Histoire. L'Histoire dans sa marche profonde – cette Histoire avec un grand H qui est tout, y compris la Providence – vient à l'insu des hommes et des peuples leur assurer le sens de l'humain en eux et à l'humanité entière. Elle se substitue aux hommes quand ceux-ci ne peuvent réparer le préjudice que leur ont fait d'autres hommes. Et c'est là le principe relevant de l'essentialité même de l'existence.
« La liberté n'est pas l'absence de nécessité, mais la conscience de la nécessité. » – Spinoza, Éthique
V. Le monde aujourd'hui : le balancier s'est enclenché
Ces dernières années, l'accélération de l'Histoire avec les guerres en Ukraine, à Gaza et autour de l'Iran est en train de bouleverser l'ordre géostratégique mondial. L'ordre de puissance détenu encore par l'Occident est réellement ébranlé. Et c'est ce qui explique la fuite en avant de Washington et de Tel-Aviv dans la guerre. Ces guerres ne sont pas des crises isolées : elles sont les symptômes visibles d'une mutation profonde, les signes que le cycle hégémonique ouvert en 1945 touche à sa fin.
En Ukraine, c'est l'architecture de sécurité européenne héritée de la Guerre froide qui s'effondre. L'élargissement de l'OTAN jusqu'aux frontières russes – que le stratège américain George Kennan avait prédit être une erreur tragique dès 1997 – a produit exactement ce qu'il était censé prévenir. À Gaza, c'est la promesse non tenue de la décolonisation qui revient comme un spectre : l'occupation d'un peuple pendant plus de soixante-quinze ans, couverte par la puissance américaine, est précisément le type d'injustice que la Loi de l'Histoire ne laisse pas indéfiniment sans réponse. En Iran, c'est la tentative de contrôler le Moyen-Orient qui atteint ses limites – exactement comme les peuples colonisés d'Afrique et d'Asie avaient refusé, au XXe siècle, de rester sous tutelle.
Israël, sur cinq fronts simultanés – Liban, Syrie, Yémen, Iran, territoires palestiniens –, ne manifeste pas une puissance sereine : il révèle un État acculé par les forces de l'Histoire, qui fait feu de tout bois parce que la logique profonde du temps lui est défavorable. C'est le schéma classique de la surextension impériale décrit par Paul Kennedy. Les empires en déclin ont toujours multiplié les interventions militaires en périphérie – Rome au IVe siècle, l'Empire ottoman au XIXe, l'URSS en Afghanistan – précisément parce qu'ils sentaient leur centre de gravité se dérober. L'hyperactivité militaire est souvent le symptôme du déclin, non de la puissance. Ni les États-Unis, ni l'Europe, ni Israël ne peuvent arrêter la marche de l'Histoire pour la raison très simple que s'ils sont devenus ce qu'ils sont, ils le doivent eux-mêmes à cette marche. Et toute puissance ne dure qu'un temps.
L'Europe, de son côté, cherche à s'armer contre la Russie mais n'a plus confiance en l'Amérique de Trump. Cette désorientation est philosophiquement révélatrice : pendant quatre-vingts ans, elle avait délégué sa souveraineté stratégique à Washington. La simple remise en question de ce pilier suffit à révéler que l'ordre occidental n'était pas fondé sur une légitimité historique profonde, mais sur un rapport de force conjoncturel né de 1945. L'émergence d'un monde multipolaire – avec la montée de la Chine, de l'Inde, du Brésil, le renouveau de l'Afrique – n'est pas simplement un rééquilibrage géopolitique. C'est, dans la logique développée ici, une correction de l'Histoire : après des siècles où le destin de l'humanité fut confisqué par un seul foyer de civilisation, quelque chose se redistribue. Non par vengeance, mais par nécessité : l'humanité ne peut se réaliser pleinement que si toutes ses composantes participent à son récit commun.
Ce que cet essai propose, au fond, n'est ni du triomphalisme ni du catastrophisme. C'est une philosophie de l'espérance lucide. Lucide, parce qu'elle ne nie pas la violence et la souffrance du présent. Espérante, parce qu'elle inscrit ces souffrances dans un mouvement plus large qui tend – lentement, douloureusement, mais inéluctablement – vers plus de justice et d'humanité partagée. Paul Ricœur écrivait que « la civilisation universelle ne peut être que le fruit de la contribution de toutes les cultures ». C'est vers cela que l'Histoire, dans sa marche profonde, nous conduit – à condition que les hommes sachent lire ce qu'elle leur dit.
Tout laisse à penser que le monde est à l'aube d'une nouvelle ère. Et c'est ce que l'on doit comprendre dans ces événements d'aujourd'hui qui surprennent et apparaissent chaotiques, alors qu'ils sont en réalité ordonnés. L'Histoire ne laisse jamais le dernier mot à la domination. C'est sa loi la plus profonde, et peut-être la seule promesse qu'elle nous ait jamais faite.
« Notre première obligation est envers la vie, notre seconde envers la vérité, notre troisième envers la joie. » — Albert Camus
Medjdoub Hamed
Chercheur