Les lacunes d’un professeur chargé d’apprendre aux autres à « tenir leur classe »
par Paul Villach
jeudi 2 octobre 2008
Serait-ce le premier effet de la campagne publicitaire bien orchestrée autour du film « Entre les murs » dont on a rendu compte lundi 29 septembre 2008 sur Agoravox ? Le Figaro.fr du 30 septembre révèle que « des cours pour apprendre aux profs à tenir leur classe » seraient bientôt organisés par le rectorat de Créteil en réponse à une demande formulée par un professeur de l’académie qui y va lui aussi de son couplet tiré de son expérience dans un livre intitulé : « Au secours ! Sauvons notre école ! » (1). Les cris d’alarme, on le voit, commencent à monter de toutes parts. Ce professeur est même invité à organiser ces cours pour 1 900 stagiaires de l’académie. Ils devraient débuter dans quinze jours.
On ne peut qu’applaudir à cette mesure de bon sens dont on s’étonne que personne n’en ait eu l’idée plus tôt. On reste toutefois interdit à la lecture d’une des recommandations de ce professeur qui ne paraît pas bien connaître le fonctionnement de l’Éducation nationale. Selon le Figaro.fr, il « veut aussi apprendre aux enseignants à réhabiliter l’exclusion : « il n’y a aucune raison, dit-il, de garder un élève qui a commis des fautes graves. »
Une hostilité ancienne des chefs d’établissement
On rêve. Ignore-t-il que l’exclusion ponctuelle de la classe trouve d’abord ses plus farouches adversaires dans la chaîne hiérarchique elle-même, au mépris des textes ? Cette crispation est révélatrice. Qualifiée de « punition scolaire » – premier échelon des mesures disciplinaires – « l’exclusion ponctuelle de la classe », assortie pour son application, il est vrai, de quelques précautions de bon sens comme un manquement grave et un usage exceptionnel, rencontre depuis toujours l’hostilité des chefs d’établissement. Jouant de l’ignorance de leurs « chers collègues », certains ont même longtemps osé imperturbablement écrire dans leurs consignes générales données à la pré-rentrée de septembre : « Il est rappelé que les exclusions de cours ne sont pas autorisées. » Or, ceci contredit la circulaire du 11 juillet 2000. Ce rejet hiérarchique d’une mesure de bon sens ne trouve son explication que dans la menace qu’elle fait peser sur la stratégie traditionnelle des chefs d’établissement que notre professeur de « tenue de classe » méconnaît apparemment et qui a conduit à ces « stimulantes joutes verbales » célébrées sans vergogne par la publicité du film Entre les murs.
Une nouvelle donne
Autoriser un professeur à exclure de sa classe l’élève, qui la perturbe gravement, modifie forcément la donne.
1- D’abord, le professeur n’est plus le « dompteur » impuissant qu’on ligotait savamment dans la cage face aux fauves : il devient juge, lui aussi, de l’observation des règles élémentaires d’une classe ; les autres élèves comprennent alors que le professeur est le maître et non plus le valet que le chef d’établissement peut désavouer à sa guise.
2- Le transgresseur doit, d’autre part, être pris en charge par l’administration sans qu’elle puisse contester mécaniquement la décision du professeur. Quelle barbe !
3- Les responsabilités de l’incident ne peuvent plus être imputées seulement au professeur qui exerce ses prérogatives, mais à l’élève qui refuse de se soumettre aux règles de la classe.
4- Le problème posé désormais n’est plus - ce qui était commode pour masquer la réalité de la déviance scolaire - l’incapacité du professeur à « tenir sa classe », mais l’asociabilité d’un élève qui, bien que, coûtant dans un collège environ 8 000 euros par an à la société, entend, avec le soutien de ses parents parfois, voire de l’administration, faire régner son caprice dans l’établissement, au détriment de tous.
5- Et forcément, l’administration se retrouve devant un problème autrement plus redoutable à traiter que l’humiliation des professeurs qui lui a tant rendu service par le passé pour régner sans partage sur un corps enseignant asservi : que faire, en effet, d’un élève qui revendique son asociabilité, soutenu par des parents souvent dépassés et donc souvent complaisants ?
Mais l’administration a la chance de ne pas manquer de courtisans pour venir à son secours et culpabiliser le professeur malotru qui ose user de l’exclusion ponctuelle, en lui reprochant de se décharger d’un problème sur autrui quand il n’y a que simple respect des responsabilités attribuées à chacun. Ils oublient, ces « chers collègues », que la mission d’un professeur est d’enseigner et qu’un chef d’établissement « est responsable de l’ordre dans l’établissement », qu’il doit « veiller au bon déroulement des enseignements » « et au respect des droits et des devoirs de tous les membres de la communauté scolaire », selon les textes (Décret du 30.08.1985 modifié).
La seule réponse appropriée
Cette exclusion temporaire, à bien y réfléchir, est en tout cas la seule mesure qui puisse, et pour l’élève transgresseur et pour les autres élèves, rappeler « les règles de la classe » qui s’imposent à tous. Celui qui les refuse n’a pas sa place en classe. Sur un terrain de football, même M. Zidane doit éviter de s’essuyer les crampons sur un partenaire ou de lui asséner un coup de tête, sous peine de « carton rouge ». Puisque le football, dont on a les oreilles bassinées à longueur de temps, fait partie aujourd’hui de la culture obligée, qu’il serve au moins à faire admettre cette évidence !
1- C’est même la seule punition dont un professeur devrait faire usage. Être en classe doit être considéré comme une chance et même un privilège, si l’on se réfère au sort réservé aux enfants avant la création de l’École obligatoire. Et ce droit comporte un devoir, celui de respecter les règles de la classe. Leur transgression, en quelque manière que ce soit, est une rupture de contrat et implique donc la seule sanction qui convienne : une exclusion d’abord ponctuelle, avant d’envisager une autre réponse en cas de transgressions répétées.
Les devoirs supplémentaires ou les retenues sont inappropriés. Outre qu’ils sont de nature à aggraver la situation, ils ont pour effet dommageable d’inculquer une vision négative du travail, « le travail forcé », alors que le travail doit être au contraire valorisé, puisque c’est par lui que hommes et femmes peuvent se libérer des nécessités et des servitudes et se réaliser.
2- On voudrait volontiers souhaiter, comme la circulaire, que cette mesure d’exclusion ponctuelle soit exceptionnelle. Mais nul ne peut en décider à l’avance : la situation locale seule y conduit ou non. Dans un établissement où les conditions de travail sont par tradition respectées – Dieu merci, il y en a ! –, nul doute qu’une exclusion ponctuelle sera exceptionnelle. Mais dans un bahut à vau-l’eau où la démagogie a conduit les élèves à prendre des libertés avec les règles, l’exclusion ponctuelle devra forcément être plus fréquente.
« Vous n’avez pas le droit de... » est la formule souvent brandie par les chefs hiérarchiques pour intimider le professeur. A cette menace, une seule réponse : « En matière des droits de la personne, j’ai tous les droits ! » Un professeur ne cesse pas d’être d’abord un citoyen avec les droits de la personne qui s’attachent au statut de citoyen : les transgressions dans les classes aujourd’hui s’accompagnent le plus souvent de comportements injurieux : et l’injure est un délit. Est-ce bien ce qu’on va apprendre aux jeunes novices de Créteil qui aspirent encore à enseigner dans l’Éducation nationale ? L’ignorance, dont paraît faire preuve le professeur qui en est chargé, fait craindre le pire. Paul Villach
(1) Sébastien Clerc, « Au secours ! Sauvons notre école ! », Oh Édition.