Les laïcs ont-ils une conscience ?
par Voris : compte fermé
lundi 21 janvier 2008
Les laïcs se déterminent-ils en fonction de la raison ? Sont-ils dotés d’une morale ? A en croire le pape, la raison était dans le camp de l’Eglise lors du procès de Galilée. A écouter Nicolas Sarkozy, les valeurs morales de l’instituteur sont inférieures à celles de l’ecclésiaste.
Deux affirmations assez péremptoires, l’une du pape lorsqu’il était encore cardinal, et l’autre du président français, viennent propager l’idée que la conscience du prêtre, à la fois comme raison et comme morale, est supérieure à celle du laïc et de l’athée.
"A l’époque de Galilée, l’Eglise était restée beaucoup plus fidèle à la raison que Galilée lui-même. Le procès contre Galilée fut raisonnable et juste" :
Ces phrases ont été prononcées par le cardinal Joseph Ratzinger, dans son discours à Parme le 15 mars 1990. Rappelons que Galilée dut comparaître le 22 juin 1633 devant ses juges pour renier la vérité scientifique qu’il avait mise au jour, pour "abjurer" - comme s’il s’agissait-là de foi et non de science - sa croyance en des faits vérifiés ! Sa faute était de n’avoir pas respecté la commande du pape Urbain VIII qui lui indiquait dans quel sens il devait rédiger son ouvrage de science, de quelle manière il devait décrire la réalité. Condamné à la prison à vie (peine commuée en résidence à vie par le pape), Galilée verra son livre interdit. Et comble de l’obscurantisme, il devra s’humilier à lire publiquement le texte d’abjuration que le Saint-Office lui a dicté ! Le discours qu’il dut prononcer, agenouillé devant ses juges, ne montre pas ce que Joseph Ratzinger considère comme un procès "raisonnable et juste". Voici le texte :
"Moi, Galiléo, fils de feu Vincenzio Galilei de Florence, âgé de 7 ans, ici traduit pour y être jugé, agenouillé devant les très éminents et révérés cardinaux inquisiteurs généraux contre toute hérésie dans la chrétienté, ayant devant les yeux et touchant de ma main les Saints Évangiles, jure que j’ai toujours tenu pour vrai, et tiens encore pour vrai, et avec l’aide de Dieu tiendrai pour vrai dans le futur, tout ce que la Sainte Église Catholique et Apostolique affirme, présente et enseigne. Cependant, alors que j’avais été condamné par injonction du Saint Office d’abandonner complètement la croyance fausse que le Soleil est au centre du monde et ne se déplace pas, et que la Terre n’est pas au centre du monde et se déplace, et de ne pas défendre ni enseigner cette doctrine erronée de quelque manière que ce soit, par oral ou par écrit ; et après avoir été averti que cette doctrine n’est pas conforme à ce que disent les Saintes Écritures, j’ai écrit et publié un livre dans lequel je traite de cette doctrine condamnée et la présente par des arguments très pressants, sans la réfuter en aucune manière ; ce pour quoi j’ai été tenu pour hautement suspect d’hérésie, pour avoir professé et cru que le Soleil est le centre du monde, et est sans mouvement, et que la Terre n’est pas le centre, et se meut." Ce procès provoqua un recul de la philosophie et de la science : René Descartes, par exemple, dut renoncer par prudence, à faire paraître son Monde.
"A l’époque de Galilée, l’Eglise était restée beaucoup plus fidèle à la raison que Galilée lui-même"... N’empêche ! La raison de l’Eglise a attendu 1757 pour lever la mise à l’index qui pesait sur les thèses de Galilée. Heureusement, nos philosophes des Lumières n’ont pas attendu, en France, que la raison de l’Eglise les éclaire !
"Dans la transmission des valeurs, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance" :
Ces mots sont sortis de la bouche de Nicolas Sarkozy, dans un discours prononcé à Saint-Jean-de-Latran. Interrogé dans Le Figaro, le 26 décembre 2007, François Bayrou réagit en disant que sa conception de la laïcité est celle de Jules Ferry. "La morale de l’instituteur n’est pas inférieure à celle du prêtre", dit-il. En effet, Jules Ferry recherchait un équivalent moral de l’éducation religieuse, mais une morale qui ne soit pas un endoctrinement, une morale qui reprenne l’essentiel de la morale de tous les temps, qui ne choque aucune famille. Une morale simple, évidente, commune à tous les hommes, pouvant passer par des rites religieux, mais ne reposant sur aucun fondement religieux.
Non seulement cette infériorisation du laïc par rapport au prêtre est erronée, absurde et même choquante, mais il existe une morale laïque en dehors de toute religion. Le psychologue Lawrence Kohlberg a établi une échelle de morale à trois niveaux. Le niveau 1 correspond à l’obéissance par crainte de la punition et recherche de la récompense, le niveau 2 à la conformité sociale et au légalisme, le niveau 3, enfin, est la morale du contrat et la prise de conscience de règles morales entrant en contradiction avec la loi. Ce niveau 3 comprend un stade avancé, celui de l’adoption de principes éthiques universels. Seuls quelques rares individus tels Martin Luther King parviendraient à ce stade. La théorie de Kohlberg a été validée par d’autres chercheurs à quelques nuances près.
Cette théorie se complète de la distinction philosophique entre jugements de valeurs et jugements de faits qui permet de différencier clairement, l’affirmation "La Terre tourne autour du Soleil", qui est une énonciation de faits, des jugements de valeur tels celui-ci "Il ne faut pas tuer". La valeur n’est pas vraie et la vérité n’a pas de valeur. Le philosophe André Comte-Sponville reprend cette distinction fondamentale exprimée avant lui par Max Weber dans Le Savant et le Politique. La science ne peut fonder les valeurs en disant ce qui est bien et ce qui est mal. Et inversement, les jugements de valeur qui fondent l’action ne peuvent se réclamer de la science. Ainsi, la croyance en l’existence de gènes de la délinquance et de gènes de la pédophilie ne saurait être érigée en valeur scientifique. L’éthique s’insurge ici contre de tels jugements de valeurs qui prétendent s’ériger en faits et la raison du non-croyant réagit de façon salutaire.
Galilée, en mettant en avant une vérité, contredisant celle de l’Eglise, est apparu aux yeux de celle-ci comme entrant en concurrence avec la foi catholique alors qu’il n’y avait pas là des jugements de valeurs, mais de simples faits qui révélaient une vérité. En allant jusqu’au bout de son combat, Galilée a démontré toute la force et la nécessité de la morale laïque face au dogmatisme et aux préjugés.