Les Lapins crétins feront-ils la révolution ?

par Jacques-Robert SIMON
samedi 2 novembre 2019

 Michel Serres (1930-2019) a déclaré : "L'espérance de vie qu'ils [les occidentaux] ont gagné, ils la perdent à devenir con". De fait, il constatait que c’était exactement le temps passé de nos jours à regarder la télévision. Il ne mentionnait pas que, plus généralement, "les adultes passent en moyenne 5h07 minutes par jour devant un écran" et ils consultent en moyenne leur I-Phone 220 fois chaque jour. Devient-on en conséquence con ?

 Malheureusement, la situation est bien pire que celle supposée par M. Serres, il ne suffira pas de ne plus fixer avec une quasi-extase son écran pour ne pas sombrer dans le crétinisme.

 Aucun pays n’a réussi à dissocier une augmentation des émissions de gaz à effet de serre de sa croissance économique. La raréfaction, inévitable à moyen terme, de la plupart des matières premières (dont en premier lieu les combustibles fossiles) conduira à une baisse de la production de richesses mesurée par le PIB, donc à une baisse du ‘niveau de vie’. Le premier choc pétrolier de 1973 est d’ailleurs annonciateur du futur : la croissance annuelle en France la même année était de 6,34%, elle s’écroulera à un pourcentage négatif (-0,96%) l’année suivante pour ne jamais plus retrouver les valeurs des 30 années qui ont suivi la deuxième guerre mondiale.

 En moyenne et globalement, il y aura donc moins de produits et de richesses réelles à distribuer. Encore faut-il que les pauvres des pays riches acceptent de s’appauvrir davantage sous la férule de ‘premiers de cordée’ parés de tous les atours des bons génies car ce sont les trop nombreux pauvres qui sont les plus grands pollueurs, donc les plus nuisibles ! La raison ne suffira pas pour qu’ils acceptent le sacrifice.

 Le cerveau sait traiter maintes informations en même temps, mais si l’exposition est trop brève, il l’archive pour l’analyser par après. Le cerveau étudie et filtre selon des critères propres à chaque individu : son histoire personnelle, son vécu, son intérêt de l’instant, son objectif du moment. Lorsque le temps de perception est inférieur à 50 millisecondes, les images perçues restent subliminales, inférieures donc au seuil de conscience. La zone du cerveau qui gère les émotions (le système limbique) se trouve au centre du cerveau. C’est aussi le siège de nos intuitions, de nos croyances, il contribue à différencier le ‘bien du mal’. Le cerveau reptilien, situé près du cerveau limbique, a un temps de réponse quasi-instantané tout comme le cerveau limbique, il est utilisé pour les réflexes en particulier ceux liés à l’instinct de survie (la reproduction, la respiration, l’alimentation…). La partie externe du cerveau (le cortex), apparue longtemps après lors de l'évolution, a un temps de réponse bien plus lent de 3-4 secondes, il est à l'origine des fonctions cognitives complexes. 

 Confronté à une situation inattendue, un danger, une agression, un stress, c’est le cerveau reptilien qui est le plus réactif. Mais le fonctionnement du cerveau reptilien ne restitue pas une image fidèle de la réalité : il produit souvent des réponses inadaptées, se concentre sur un détail sans prendre en compte l’ensemble d’un problème, pousse à la personnalisation, fait des généralités d’exemples isolés, pousse à des raisonnements simplificateurs, amplifie la perception des éléments négatifs… Son emballement peut conduire à emporter le cerveau limbique et du coup ce sont les émotions qui empêchent le cortex, siège de l’intelligence, de traiter le problème.

 Le néocortex est absent chez les poissons, il est à l'état d'ébauche chez les reptiles, il est peu développé chez le Rat, le Chat ou le lapin, mais est normalement développé chez les Primates. Le néocortex, est le siège de l’analyse, du raisonnement, du langage et de la créativité. C’est là que sont prises nos décisions rationnelles. Le néocortex peut être curieux, nuancé et apte à prendre du recul… mais il est plus lent que les deux autres cerveaux. Les trois premières secondes lui permettent de se saisir d’un problème, mais une vue aboutie et rationnelle peut nécessiter des heures, des semaines, des années, une vie.

 En pratique la ‘raison’ est utilisée le plus souvent pour conforter des préjugés liés à un intérêt personnel ou collectif plus ou moins immédiat. La Raison est avant tout un moyen de domination et elle n’est présentée comme une quête de la vérité que par une ruse de l’esprit, inconsciente dans la plupart des cas. L’instinct de classe, que cette classe soit sociale, ethnique, culturelle, donne la direction dans laquelle aller et les enluminures de l’esprit permettent une acceptation plus facile par les autres de ses desseins personnels, de mesurer le chemin à parcourir, de déterminer si d’autres occasions ne sont pas préférables. L’instinct incline à la domination, la raison donne les raisons d’y céder… sauf exceptions bien entendu. Toutefois, la Raison est aussi le seul moyen de douter, c’est à dire d’approcher un peu la vérité. 

 Il est devenu possible d’exprimer avec 140-280 caractères ses idées, ses opinions, voire des décisions d’État. Chaque jour en France, plus de 4 millions de Tweets sont envoyés. Dans le même temps, plus de 5000 SMS de 160 caractères sont envoyés par seconde. Les informations échangées sont sommaires et rapidement ensevelies par d’autres informations tout autant insignifiantes. Il n’y aurait guère à s’offusquer de ce qui tient avant tout au bavardage si le nombre de personnes d’un réseau soit à même de conforter l’information initiale même fausse, même stupide, même quelquefois criminelle. La mise à l’écart du néocortex par la frénésie de communication, qui sert elle aussi à renforcer son sentiment de puissance, ne permet même plus d’espérer de chercher la vérité : ce qui est vrai est ce qui est cru, ce qui rend fort. Des Lapins crétins s’auto-engendrent en habitant un monde imaginaire, virtuel n’ayant plus grand-chose à voir avec le réel : le paraître prime tout, les émois sont les seuls facteurs d’action, les faux semblants remplacent les vérités. Il faut cependant noter que le nouveau monde ne diffère que peu de l’ancien forgé par deux millénaires de croyances qui permettaient de canaliser les rebellions vers l’espoir d’un au-delà bienfaisant, si ce n’est par les moyens technologiques engagés : écrans contre vitraux.

 L’Homme donné comme le plus puissant du monde a à son palmarès plus de 10 000 Tweets relatant son humeur, ses colères mais aussi ses décisions de Président. Christine Lagarde critique la manie de Donald Trump de tweeter en déclarant :« Cela [un poste de chef d’état] exige de la considération, de la réflexion, du calme, des décisions mesurées et rationnelles ». Ceci étant la politique d’un homme posé et cultivé comme Obama ne diffère guère de celle d’un clown grossier : l’économie comme le chômage se portent bien, pour la diplomatie l’un a fait tuer Ben Laden, l’autre Al-Baghdadi, ce qui montre une certaine continuité.

 Les lapins crétins ne peuplent pas seulement ceux qui se trouvent au fin fond de leurs terriers, s’ils sont fortunés ils peuvent occuper les places les plus prestigieuses, voire la toute première. Les lapins crétins ne sont pas foncièrement méchants mais ils montrent une monstrueuse bêtise, ce qui peut avoir des effets encore pires. Augmenter le rythme des échanges, ne pas avoir de repos entre deux sonneries de téléphone, passer d’un jeu vidéo à un autre, faire vibrer la fibre sentimentale à chaque événement ou non-événement politique, tout ceci, et beaucoup d’autres, permet de transformer un humain pensant en vibrion colérique toujours à la recherche d’une querelle.

 Mais le pire reste à souligner. Peu à peu, mais de plus en plus rapidement, la précarisation des travailleurs est mise en œuvre avec une ardeur qui frôle la frénésie. En France, de l’ordre de 3,4 millions de personnes ont un statut précaire passant de CDD en Intérim, 30% des CDD ne durent qu’une seule journée, le statut de micro-entrepreneur (représentant plus de 1 million de personnes) a permis l’institution d’un quasi-esclavagisme légal, les fonctionnaires sont présentés comme des privilégiés et la destruction des fleurons industriels français (EDF, SNCF, ONF, CEA…) n’a pas d’autre but que de déstabiliser ceux qui s’étaient acquis un statut par leur courage et leur compétence…

 Les Lapins crétins, maîtres des réseaux sociaux, peuvent-ils mettre fin à l’esclavagisme qui se dessine ? Peuvent-ils devenir les indispensables accélérateurs de la transition énergétique et écologique ?

 Les solutions politiques n’ont aucun sens puisque le but non avoué de la crétinisation des masses est justement de créer des États privés en décrédibilisant les États actuels, en particulier les démocraties. Dans ces nouveaux états, les responsables n’ont plus de programme autre que faire prospérer leur entreprise, ils ne sont plus élus, ils sont nommés par un conseil d’administration. Il est impératif que les ‘gens qui ne sont rien’ se rendent compte de leur impuissance politique et de leur toute puissance économique. Par exemple, bannir la consommation de C@ca-C@la (40 milliards de chiffre d’affaires) pendant une journée, une semaine, un an, si une revendication clairement énoncée n’est pas prise par l’ensemble des acteurs mondiaux, politiques ou pas, est un objectif crédible. Le respect scrupuleux des accords de Paris (COP-21) peut fournir une telle revendication qui pourrait faire consensus. Il ne s’agit donc pas de punir C@ca-C@la à cause de quelque méfait, il s’agit de prouver concrètement que ce sont les consommateurs qui sont les maîtres du monde et non pas ceux qui le revendiquent actuellement. Pourquoi cette entreprise multinationale plutôt qu’une autre ? Juste pour montrer que n’importe laquelle des puissances financières ou industrielles peut s’effondrer si les Lapins crétins s’organisent pour le faire.


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