Les paradoxes du glyphosate

par Bella Ciao
samedi 30 septembre 2017

Je ne reprendrai pas ici le dossier de la toxicité et de la dangerosité du glyphosate proprement dit (les préparations commerciales sont efficaces en raison des coformulants et adjuvants permettant de casser les barrières de protection des organes verts, feuilles surtout, afin de faire pénétrer le glyphosate dans le phloème des plantes, les ‘’surfactants’’ évidemment nocifs). Il est controversé, et conflits d’intérêts ou pas, les scientifiques (biologistes, toxicologues et statisticiens) sont réellement divisés sur les méthodologies à partir desquelles sont tirées les conclusions.

En revanche, puisque le CIRC (et donc la FAO) considère que le glyphosate est ‘’probablement cancérogène’’, il convient de connaître la liste des produits et nutriments bénéficiant du même classement. Ainsi, lorsque le président d’une ONG dit aux pouvoirs publics qu’en raison de ce classement ‘’il faut interdire le glyphosate’’, la même logique voudrait qu’il interpelle les autorités afin d’interdire les viandes rouges…

Il est clair que le buzz déclenché par les atermoiements gouvernementaux est plus lié à l’image industrielle maintenant attachée à cette molécule, mise sur le marché après homologation (aujourd’hui on dit autorisation de mise sur le marché) il y a une quarantaine d’années par Monsanto. Ce n’est pas l’agrochimiste Monsanto de l’époque que le grand public dénonce mais l’agrochimiste devenu ‘’semencier’’ depuis. Obtenteur de variétés par transgenèse, c’est-à-dire création de plantes génétiquement modifiées (PGM), les OGM pour le public et qui associe les tolérances et résistances des plantes cultivées au glyphosate à l’utilisation en plein de ce dernier dans les cultures à désherber.

La molécule est passée depuis longtemps dans le domaine public et le Roundup de Monsanto n’est que l’une des trente-sept spécialités herbicides autorisées à la vente à base de glyphosate. Dix-sept industriels et détenteurs d’autorisation sont sur ce marché. Ce n’est donc pas par l’herbicide total glyphosate mais par l’étendue potentielle de son utilisation grâce aux plantes OGM rendues tolérantes à l’herbicide que le ‘’scandale’’ est dénoncé…

 

Enfin, il convient de mentionner que face à l’écrasant lobbyisme anti pesticides des citoyens et consommateurs (dont tous ne racontent pas ce qu’ils font dans leur jardin… ou dans leur intérieur contre les araignées et contre tout ce qui les inquiète venant de ce monde des insectes, ni les applications antipuces et anti-tiques sur leurs animaux de compagnie), la communication de la phytopharmacie et de l’agrofourniture tout comme celle de la FNSEA sont contre productives. Pourtant, Christiane Lambert, la présidente de la FNSEA, polycultrice-éleveuse, n’a pas le profil ‘’agro-industriel’’ de feu son prédécesseur. Elle a même été présidente de FARRE, le Forum de l’Agriculture Raisonnée et Respectueuse de l’Environnement devenu le Forum des Agriculteurs Responsables, Respectueux de l’Environnement (un réseau qui fut créé en 1985 à l’initiative d’un agronome, haut-fonctionnaire, mais qui, chercheur, fut dans les années soixante-dix le chantre de la lutte intégrée en arboriculture fruitière.)

L’image que donne la FNSEA, peut-être malgré elle, est celle du conservatisme technique efficace en céréaliculture et cultures industrielles (oléo protéagineux, betteraves à sucre) quel que soit le coût environnemental.

 

Le glyphosate inséré dans un système de culture visant le vertueux.

Et c’est là que s’amorce le paradoxe du glyphosate dont j’ai fait mon titre et que j’illustrerai mieux plus loin. En effet, ce qui est évoqué ainsi est l’utilisation d’un herbicide total pour ‘’nettoyer’’ un prochain lit de semence, le plus souvent derrière un couvre-sol qui est une culture intermédiaire ‘’piégeant’’ les nitrates (donc à but… écologique) et permettant de capturer l’eau de pluie sans ruissellement, cela sur des surfaces non pâturées… donc généralement sur des exploitations spécialisées en céréaliculture et cultures industrielles. C’est le fameux modèle pour lequel il est actuellement indiqué par le syndicat agricole majoritaire et par les autorités qu’il faut un certain temps pour évoluer et trouver des techniques de substitution, voire déjà des substances herbicides de substitutions.

Un mot sur ces dernières. Ayant les mêmes propriétés que le glyphosate il y a son demi-frère, le sulfosate (voir pages 234 à 237 du document http://www.eau-seine-normandie.fr/sites/public_file/docutheque/2017-06/guide_substances_toxiques_2008.pdf, accompagnés de surfactants (pour la pénétration dans les organes verts), probablement bien plus nocifs que nos deux substances phosphonates, et tous deux dégradés en un métabolite ‘’AMPA’’ dont l’accumulation possible est considérée comme moins acceptable en matière d’écotoxicologie ; et il y a le glufosinate. Les deux premiers sont systémiques et leur circulation descendante permet d’agir sur les systèmes racinaires. Le glufosinate actuellement autorisé en France (le Basta F1) est un défanant, un herbicide de contact. La caractéristique commune à ces trois substances herbicides est leur non sélectivité.

 

Paradoxe : contribution du glyphosate à une démarche agroécologique.

Mais, nous sommes encore avec ces exemples, dans des systèmes de cultures classiques, conventionnels. Il existe des itinéraires culturaux et donc des systèmes approchant l’agroécologie par un souci agronomique (voire pédologique) de préservation des sols. Préservation physique (résistance à l’érosion éolienne, résistance à l’érosion pluviatile…) et physico-chimique (moindre effraction de la structure colloïdale…), maintien ou restauration de l’activité biologique (entretien organique des couches de surface, non-agression des détritiphages et des lombrics…). Ce sont les systèmes de culture non labourés, soit à techniques aratoires simplifiées, soit à ‘’semis direct », soit regroupés sous le nom d’agriculture de conservation. Hors agriculture, on pourrait associer à ces systèmes la forêt et les productions légumières et fruitières en permaculture.

Dans tout cela, quid du glyphosate ? Car on est vraiment là en face d’un premier paradoxe concernant le glyphosate. Une image largement popularisée fait de lui le médiateur de tout ce que l’on redoute et refuse aujourd’hui (plus en milieu urbain, plus en strates cultivées, voire intellectuelles de la population) de la pollution de l’environnement liée l’agriculture intensive, ‘’industrielle’, de la ‘’malbouffe’’, d’une ambiance anxiogène largement répercutée des médias vers les réseaux sociaux ; bref… l’enfant de Monsanto. Or, dans les cas présentés d’une agroécologie prenant en compte le sol non plus comme le substrat, et seulement le substrat, d’implantation des cultures, mais comme un partenaire vivant de la technique agronomique, le glyphosate est un élément des itinéraires de mise en culture. Un élément contribuant à ’’de l’écologie’’… Un élément dont on ne sait pour le moment pas comment s’en passer en dehors des choix de l’agriculture biologique qui ne sont pas nécessairement des itinéraires de ‘’conservation’’ des sols.

 

Encore plus paradoxal.

Allez, prenons un autre exemple, emblématique de ce paradoxe : au vignoble, la lutte contre le court-noué de la vigne, affection virale qui met en danger le patrimoine viticole végétal. Le virus est introduit dans le système racinaire de la vigne par un ver microscopique et perforateur : un nématode. S’agissant d’une virose, il n’existe évidemment pas de moyen de lutte curatif. Les seuls moyens de lutte jusqu’ici mis en œuvre concernaient évidemment ce vecteur du virus. Le nématode se conserve au moins quatre ans dans un sol pourtant débarrassé de tout organe végétatif de plantes du genre Vitis.

Jusque vers le milieu des années 2000, on disposait de fumigants introduits dans le sol, véritables ‘’biocides’’ tendant à temporairement stériliser le milieu.

La technique de lutte préventive consistait donc à arracher la parcelle de vigne par trop atteinte par le court-noué et à imposer au sol un repos végétatif, du moins ‘’viticole’’ variant de sept à dix années. Afin de ‘’dissuader’’ le nématode de se maintenir, on mettait les parcelles en culture ‘’agricole’’ en intercalant de l’avoine, une légumineuse, une crucifère genre moutarde, ce qui pour un vigneron coûtait au moins autant en frais de mise en culture et d’entretien que ça rapportait en récolte…

Le glyphosate a amené un vrai plus dans cette lutte préventive. En effet, pulvérisé sur les rangs après vendange, juste avant le retrait de sève, il permet de ‘’dévitaliser’’ la parcelle. Il détruit ainsi le substrat alimentaire du nématode (un débroussaillant, le trichlopyr, a également été autorisé). Par la suite, après arrachage des rangs, il faut extirper soigneusement tout résidu de Vitis présent dans le sol. La parcelle est mise en culture comme expliqué plus haut. On peut espérer replanter à l’année N+5 (au mieux). État des lieux du conseil avant interdiction des fumigants nématicides : http://www.phytoma-ldv.com/article-21436-LUTTE_CONTRE_LE_COURT_NOUE_La_devitalisation_des_ceps_avant_l_8217_arrachage_une_mesure_preventive_d_8217_un_grand_interet

Aujourd’hui, dans cette méthode de lutte, le seul produit chimique autorisé [*] est le glyphosate (peut-être le glufosinate l’est, c’est à vérifier) dont la toxicité et l’écotoxicité, la ‘’dangerosité’’… sont minimes au regard de ce qu’étaient les fumigants. Dévitaliser chimiquement garde, ô paradoxe, de ce fait un aspect respectueux de l’environnement, un aspect ‘’écologique’’.

 

Au terme de ce papier, il peut sembler qu’il s’agisse (presque) d’un plaidoyer pro domo en faveur du glyphosate. Tel n’est pas le cas : il s’agit simplement d’expliquer le pourquoi des réactions des professionnels et somme toute, dans un univers de réseaux numériques où tout et son contraire, parfois le meilleur mais souvent le pire, vous arrivent de façon brute et avec l’apparence de la seule vérité.

Raison garder dans une ambiance trop souvent angoissante…

 

[*] ’évaluation des dossiers d’AMM confiés à la France (substances actives) ou relevant de la décision nationale (préparations phytopharmaceutiques ou ‘’spécialités commerciales’’ à base d’une ou plusieurs substances actives ‘’inscrites’’ aux annexes des directives UE après avoir relevé de l’INRA (Laboratoire de phytopharmacie) et des services de la Direction générale de l’Alimentation du Ministère de l’Agriculture (document intéressant datant de 2004 : http://www.aredvi.asso.fr/AREDVI_public/MA/inra-141204/pdf/Actualites_reglementaire.pdf ) a été confiée à l’AFSSA devenue ANSES, l’autorité ministérielle conservant la décision ultime d’autorisation. Puis l’ANSES s’est vue confier l’intégralité du processus, de l’évaluation à l’autorisation éventuelle de mise sur le marché, mais aussi les dossiers de retrait hors décisions strictement politiques ou en application de directives UE. Le lien qui précède conduit à un exposé assez sommaire de ces procédures, avant transfert total à l’ANSES et avant interdiction des fumigants nématicides.

 


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