Les pathologies sont les garantes de la survie – la vie – des industries du médicament…

par Michel J. Cuny
mercredi 9 septembre 2015

Le Médiator nous a permis d’aller à la découverte de certaines peines de cœur… hypertensions artérielles pulmonaires, valvulopathies cardiaques. Lors de ses tout derniers moments, il a été assisté, un peu malgré elle, par Geneviève Derumeaux, qui avait autrefois travaillé auprès de Georges Chiche, l’auteur de la première alerte mettant en cause les liens éventuels du Médiator avec une valvulopathie cardiaque…

Les années ont passé : la professeure Geneviève Derumeaux était, depuis janvier 2010, présidente de la Société française de cardiologie. Durant les mois précédant immédiatement son élection, elle avait été appelée par les Laboratoires Servier pour se mettre en situation de tenir – dans un délai de 48 heures – la place du professeur Moulin devant la Commission nationale de pharmacovigilance du 29 septembre 2009 et y faire la présentation des données préliminaires de l’étude "Regulate" à l’élaboration de laquelle elle avait largement collaboré.

Interrogée par le président François Autain sur la question de l’indépendance – que certains voudraient exiger – des experts par rapport à l’industrie du médicament, la présidente de la Société française de cardiologie apporte la réponse suivante :
« L’indépendance, c’est un vœu pieu. Qui peut dire qu’il est complètement indépendant ? Qui peut dire qu’il n’a jamais eu de relation avec l’industrie ? Je vois des articles, je vois des documents, ou je vois les auteurs que je connais, qui disent : "Je n’ai aucune déclaration avec l’industrie." Je les rencontre dans les congrès ; ils sont venus grâce à l’industrie ; c’est une relation avec l’industrie ; peut-être l’ont-ils oublié ; c’est un petit peu dommage.  »

Où serait le dommage ? Peut-être dans le fait qu’ils en oublieraient un peu facilement que, au-delà de l’éventuelle pureté d’âme qu’ils croient manifester au titre sans doute d’un souci affecté pour certains idéaux dont ceux qui se rattachent à la question de la santé personnelle et publique, ils désertent le champ de l’aventure industrielle, le champ de l’innovation…

Sur ces questions-là, Geneviève Derumeaux n’a certainement pas l’habitude de tergiverser, elle :


« Les patients, par leur pathologie, permettent la survie – la vie – des industries pharmaceutiques, et les médecins prennent en compte les progrès de l’industrie et doivent traiter les patients.  » 

Soyez donc malades, braves gens ; il en restera toujours quelque chose !...

Après avoir avancé que les patients seraient un peu les enfants du corps médical et de l’industrie pharmaceutique, elle bifurque vers une image différente et tout aussi inquiétante :
« Les patients me paraissent un trépied de ce triangle excessivement important à prendre en compte, parce que, je pense, on doit leur redonner une parole. Quel est leur désir d’innovation ?  » 

Effectivement, c’est là qu’il faut aller les chercher, les citoyennes et citoyens… Quand ils (elles) sont malades… Peut-être même en s’asseyant au pied de leur lit d’hôpital. Et pour leur demander quoi ?... à ceux qui “permettent la survie – la vie – des industries pharmaceutiques ? Mais pour leur demander ceci, tout simplement, qui fait le souci de Geneviève Derumeaux  :
« Quel est donc le désir de coût supplémentaire par rapport à la prise en charge d’une pathologie ?  »

Dans ce cas, il y a fort à parier que le sondage (par la voix, rassurons-nous) va grimper très haut du côté des euros (de la Sécurité sociale), et qu’il va falloir rameuter les vrais responsables des cordons de la bourse (Bourse de Paris ?) pour faire face au désir d’innovation  :
« Quel est – là, c’est le rôle des politiques, de ne pas nous laisser finalement seuls face aux patients en bout de ligne – le choix du traitement qu’on doit leur donner ?  »

Or, la matière première humaine, la chair humaine, a un double mérite : on s’en sert assez facilement quand elle se voit malade ; elle demande à ce que l’on se serve d’elle – pour la bonne cause ; et si on se sert vraiment trop mal d’elle, c’est son second mérite, elle crie très fort : ça s’appelle les "effets secondaires". Voilà pourquoi, ces chers malades, comme le déclare la présidente de la Société française de cardiologie
« doivent intervenir à tous ces points, parce que c’est eux qui vont être la base d’expérimentation de ce nouveau traitement, mais qui doivent continuer à être acteurs dans les évaluations des effets secondaires  ».

Il est bien vrai que, n’en déplaise à la Société française de cardiologie, tout ceci nous fait tout de même un petit peu mal au cœur.

(Extrait de Michel J. Cuny, Une santé aux mains du grand capital ‒ L’alerte du Médiator, Éditions Paroles Vives 2011)


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