Les poussières du 11 septembre
par hommelibre
mardi 13 septembre 2011
Lu dans le Matin du jour sous la plume de Michel Audétat un article qui est entré en résonance : les sentiments inavouables devant les images des avions qui s’encastrent et explosent dans les tours, et leur effondrement. Qui peut dire exactement ce qu’il a ressenti à ce moment ?
J’en ai parlé avec de nombreuses personnes. Il est difficile de dégager quelque chose de très clair. Quelques pistes toutefois se sont dessinées.
A la télévision l’image n’est pas très sensuelle. Le son n’est pas multidirectionnel, l’odeur manque, les bruits globaux sont absents. Le visuel prime, sans donner cette épaisseur sensible, ce relief aux scènes vues, que confère le réel. On ne réalise pas les distances et il n’y a pas de vrai danger. Les reportages télévisés font donc perdre toute une dimension du réel. L’appréciation que l’on a des scènes que l’on nous donne à voir est très limitée.
Que cherche-t-on alors à regarder en boucle ces images qui restent toujours aussi prégnantes ? A digérer, certainement. Comme pour tout choc ou stress il faut passer et repasser sur l’événement pour peu à peu lui donner du sens et en désamorcer la part dangereuse. On doit faire des anticorps. Cela peut prendre des années.
Ensuite on tente de trier ce qui s’est passé en nous pour trouver une position à la fois individuelle et morale - la morale étant l’expression des limites admises par la société. Moralement, ces avions dans les tours, c’est mal. Très mal. Mais individuellement, c’est plus complexe. Sommes-nous terrorisés ou fascinés ? Ou les deux à la fois ?
La fascination est certaine. Et pourquoi sommes-nous fascinés, alors que sous nos yeux, sous nos yeux, des humains brûlent, se jettent par les fenêtres, s’écrasent comme des paquets de fruits bien mûrs, sont déchiquetés dans une explosion qui n’est pas un effet de cinéma, sont écrasés, réduits en bouillie, les os cassés s’enfonçant dans les chairs, le cerveau répandu, les chairs en feu ? Pourquoi insistons-nous à regarder ces deux avions - le premier, tout droit, le deuxième, en léger virage - qui en une seconde pénètrent dans les tours dans une grande boule rouge, jaune et blanche, alors que nous savons forcément qu’a cet instant des centaines de personnes meurent sous nos yeux ?
Nous regardons parce que nous ne voyons pas tout cela. Il n’y a pas de cri de souffrance, pas de blessé visible, pas de vue intérieure des incendies et des gens dont la peau carbonise et se décolle. C’est comme un film de Bruce Willis, sauf que c’est vrai. Les avions, les vivants qui se jettent par les fenêtres, le souffle de l’effondrement, le nuage dans les rues, les objets jetés dans tous les sens, c’est réel.
Quelle mise en scène ! Quel spectacle ! Quels tableaux vivants autour de la mort.
L’intensité de l’image, comme toute intensité, est fascinante. Des sentiments contradictoires et complexes cohabitent en nous. Il y a, pour certains, la satisfaction de voir le « gros » mis à terre par le « petit » - un peu comme l’affaire DSK-Diallo. La revanche du petit, la fragilité du gros, sont comme des revanches sur les frustrations de la vie, sur les blessures du quotidien, sur les multiples humiliations subies et jamais réparées. L’attentat, parce qu’il touche si haut, si gros, a en partie un effet de catharsis, de libération par procuration.
Il y a aussi l’incroyable audace de voir casser les jouets que l’on a fabriqués. L’article rappelle le plaisir que l’on a à détruire un château de sable après l’avoir terminé. Et là, c’est unique : oser lancer délibérément un gros avion dans un gratte-ciel, c’est fort !
Il y a encore l’effondrement en quelques secondes. Métaphore de la vie et de la fortune, si longue à construire, si arrogante dans ses succès, si peu de chose au fond. Si rapide à perdre. L’effondrement des tours signifierait symboliquement qu’il y a une justice : le succès insolent jeté à la face des pauvres et des petits a une fin.
C’est peut-être même un modèle inconscient, un pattern d’échec :
« Poussière, tout n’est que poussière ».
C’est aussi un rappel à l’impermanence. Vivons, vivons maintenant, aimons ceux que nous aimons, car dans une heure tout peut être fini. Les tours augmentent notre désir de vivre. Sans drame la vie est terne, et nous la remplissons de nos batailles fabriquées pour contourner l’ennui. Combien d’entre les humains peuvent se satisfaire du bonheur, ou créer leur propre bonheur ?
Quel paradoxe : être si peu de chose - et en même temps quelque chose de si extraordinaire : nous sommes la vie qui se développe et s’organise, grandit, chante, rit, jouit. Et meurt aussi en si peu de temps. Cela me rappelle cet homme qui lui aussi a construit un palais :
« Sur cette terre, comme l'ombre nous passons. Sortis de la poussière, nous y retournerons. »
Après il faut se positionner. Dire que c’est mal. La morale de la société n’accepterait pas que nous trouvions ce spectacle fantastique.
Après il faut dire si l’on croit la version officielle ou au complot. Le complot, c’est l’expression du désaveu de la puissance des tours et du système qui les a construites. Si les puissants sont capables d’organiser un tel complot, alors les puissants s’effondrent une deuxième fois, moralement, comme si l’effondrement des tours n’avaient pas suffi à rassasier notre besoin de justice.
Le complot, je n’y souscris pas. Je m’intéresse bien aux questions et aux doutes. Mais j’ai quelques difficultés à entrer dans cette logique du complot. Le magazine Science & Vie de septembre contient un dossier qui démonte scientifiquement les éléments du complot. C’est crédible. De plus, un complot d’une telle ampleur aurait mobilisé beaucoup de personnes. Des centaines de personnes pour mettre en place une telle logistique, et des explosifs dans les tours. Il y a fort à parier qu’en 10 ans, la mèche aurait été vendue. Par contre l’idée que le gouvernement ait pu avoir vent de l’attentat et ait laissé faire, pour en tirer profit et aller guerroyer au Moyen-Orient, je ne dis pas non. L’équipe de Bush était capable de gros mensonges.
Quant à savoir si cet attentat a changé le monde, j’ai le sentiment que le monde changeait déjà avant. La multipolarité politique était en route depuis 1989. La décolonisation, puis la délocalisation, avait fragilisé les économies. Les sphères d’influence changeaient. La représentation de l’humain était en mutation profonde. Le 11 septembre a plutôt freiné ce processus.
La bombe sur Hiroshima, celle sur Nagazaki, ouvraient la porte à un autre monde. La marche sur la Lune et la conquête de l’espace abolissaient les frontières. Le monde a changé entre 1940 et 1990, bien plus que suite à l’attentat du 11 septembre. Je comprends les célébrations et l’importance de la mémoire et ses rituels. Mais si son importance médiatique est incontestable, je crains que l’on ne surévalue sa dimension « prophétique » et politique.