Les traders des génies ?
par Imhotep
vendredi 4 septembre 2009
Il y a quelques temps j’avais écrit un article à la suite du bonus quelque peu démesuré d’un trader d’une filiale de Citi Group. Quelques bons savants m’avaient expliqué que j’avais tout faux, que ces traders étaient des génies et que s’ils faisaient gagner de l’argent à leur employeur ils méritaient bien une part du gâteau.
Hormis que c’est oublier qu’il y a toute une chaîne dans la vie économique et pour qu’un spéculateur sur le pétrole gagne quelques billets à l’odeur de brut, il faut qu’il y ait un vendeur et un acheteur et pour que ce vendeur vende son produit ils faut une palanquée de petites mains qui gagent des clopinettes à extraire, transformer et transporter cette or noir et que de l’autre côté il faut qu’il y ait d’autres petits salariés à petits salaires qui mettent du carburant dans leur modeste trottinette ou du gazoil dans le bus qu’ils prennent pour aller gagner leur clopinettes, ou qu’ils achètent un produit bas de gamme en plastique. C’est oublier aussi que ce spéculateur joue avec de l’argent qui ne lui appartient pas et qu’il a fallu que des petites mains aient mis leur paye dans ces banques pour faire des capitaux et que d’autres petits fussent actionnaires. En fait c’est oublier que ces spéculateurs ne suent pas plus qu’un chauffeur routier ou un fondeur devant un four allumé déversant du métal en fusion mais en revanche gagnent un petit peu plus. Ils ne sont qu’un microscopique maillon de la chaîne mais ont des gains macroscopiques.
Ce que j’écrivais alors c’est qu’un trader ne faisait qu’une chose : prendre une décision acheter ou vendre ou bien attendre . Et que tout cela n’était qu’un coup de poker car personne n’a en main les cartes pour prendre une décision fondée. Et globalement quand la bourse monte tous les traders gagnent. Et quand elle descend cela peut aussi être le cas. . Un va gagner plus une année qu’un autre et un autre prendra sa place l’année suivante. Ce n’est qu’une question de chance.
D’autres m’avaient fustigé quand je parlais de logiciels qui faisaient tout à la place des traders et souvent amplifient les phénomènes. Ils me regardaient de haut, eux si savants. Or non seulement ces logiciels existent et « prennent » des décisions (plutôt passent des ordres) à la place des traders mais il semble que cela empire. Voici des informations qui nous font entrer dans un monde à la Orwell.
Le Monde nous donne un article très intéressant. Le BATS (Better Alternative Trading System) a été créé en 2006 par une quinzaine d’informaticiens et d’ingénieurs du Midwest, comme une petite start-up ordinaire. En un an, la société s’est fait un nom auprès des hedge funds, grâce à ses faibles coûts et à sa vitesse d’exécution : 1 à 3 millisecondes par transaction. Aujourd’hui, le BATS traite plus de 1 milliard d’actions par jour. Pour le mois de juin 2009, la valeur de ses transactions a atteint 540 milliards de dollars.
De quoi s’agit-il donc ? Il s’agit de temps : time is money. Cette expression anglo-saxonne n’aura jamais mieux méritée d’être citée. Le nouveau terme est le flash order. Il faut aller le plus vite possible. Plutôt que de faire un résumé bâclé voici une partie de l’article : Depuis l’informatisation complète des transactions boursières, l’arme suprême des spéculateurs est la vitesse. Les programmes d’achat et de vente ultrarapides, basés sur des algorithmes toujours plus complexes et tournant sur des ordinateurs toujours plus puissants, sont devenus des outils décisifs. On assiste à une féroce course à l’armement entre opérateurs. En 2008, plus du quart des transactions boursières aux Etats-Unis ont été réalisées grâce à des algorithmes. Le temps de latence (délai entre l’émission d’un ordre et sa réalisation) est de l’ordre de la milliseconde, et les profits ainsi réalisés se chiffrent en milliards de dollars par an.
Les superordinateurs scannent des dizaines de plates-formes en quelques millisecondes, pour détecter les tendances du marché, puis passent des ordres à la vitesse de la lumière, laissant sur place les investisseurs traditionnels, beaucoup plus lents.
Ils peuvent aussi détecter le cours plafond fixé par un acheteur (prix au-dessus duquel il arrête d’acheter un titre). Aussitôt, ils raflent toutes les actions disponibles avant que l’acheteur légitime ait eu le temps d’agir, et les lui revendent plus cher, généralement au cours maximal - c’est-à-dire 1 centime en dessous de son plafond.
Comme on le voit ce sont des algorithmes qui décident et plus le trader. Il s’agit de savoir quelle est la tendance et d’en profiter plus vite que son voisin. Où est le génie ? En quoi ces traders méritent-ils ne serait-ce qu’un dollar ? Du reste cette technique peut être assimilée à un délit d’initié comme le déclare un sénateur démocrate Charles Schumer et tente de les faire interdire. En fait ce monde est opaque, s’auto entretient, crée des légendes d’indispensabilité du génie de quelques-uns (qui se comptent pourtant en milliers sur l’ensemble des places boursières et qui pourtant ne font pas grand chose puisque ce sont les algorithmes qui travaillent à leur place). Les énormes salaires des uns se justifient par une compétence hors normes imaginaire et confortent les stratosphériques salaires des autres. Et ce qui fait peur c’est d’une part ça : En juillet 2009, le New York Stock Exchange ne réalisait plus que 28 % des transactions boursières aux Etats-Unis, le Nasdaq 21 %. Deux sociétés inconnues du grand public, le BATS à Kansas City (Missouri) et Direct Edge à Jersey City (New Jersey) rivalisent pour s’imposer au troisième rang des places boursières américaines, avec chacune 10 % à 12 % du marché, selon les modes de calcul.
Donc cela s’empire avec une montée en puissance des néfastes qui ne cherchent que le gain dans la plus pure virtualité, et surtout cette déclaration : En revanche, le patron de Direct Edge, William O’Brien, a multiplié les interviews pour expliquer que les flash orders sont une innovation bénéfique, et qu’il allait proposer ce service payant à tous les professionnels intéressés. De son côté, la SEC reconnaît que son enquête n’en est qu’à ses débuts et qu’aucune mesure contraignante ne sera prise à court terme.
Car on peut tempêter, ces gens-là - ce n’est pas qu’ils n’ont rien compris, au contraire ils ont très bien compris - ne changeront jamais et seule une loi coercitive modifiera peut-être le fond des choses.
Vignette Wikipédia la bourse de NY en 1929