Lettre ouverte à Bernard Kouchner
par Sébastien Marie
mardi 11 décembre 2007
J’étais de ceux, lors de votre entrée au gouvernement, qui prenait votre défense et refusait catégoriquement le mot révélateur du mode de pensée de ceux qui l’emploient : « traître ». A vrai dire, il me suffisait de penser que, depuis toujours, quelqu’un ayant participé à la fondation de Médecins Sans Frontières et Médecins Du Monde était digne, pour moi, du statut de « héros ». D’autre part, ayant notamment lu le livre d’entretiens avec Daniel Cohn-Bendit, je ne pouvais que constater que j’étais en phase avec vos idées mondialistes, libérales, et votre conception des Affaires étrangères. J’étais alors pleinement porté à comprendre que ce poste qui vous était offert était peut-être l’occasion unique de faire avancer les choses dans ces domaines. Sarkozy avait tout de même annoncé vouloir la rupture dans la diplomatie également, en moralisant, en mettant en avant les droits de l’homme : ce qui me paraissait être paroles en l’air qui ne mangent pas de pain en période électorale semblait prendre forme par votre nomination.
Certes, je me demandais dans quelle sens la fameuse « ouverture » allait opérer : Sarkozy deviendrait-il kouchnérien ou Kouchner ferait-il du Sarkozy ? La réponse me semblait évidente mais... oui... je voulais croire qu’il y aurait des infléchissements majeurs allant dans le bon sens. Je trouvais cocasse comme Cohn-Bendit d’imaginer Kouchner dire à la Turquie : « c’est non ! » par exemple... et très triste en même temps. Je me demandais également comment quelqu’un ayant dénoncé la « pente très dangereuse » à l’évocation du cocktail ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale / propos sur le déterminisme génétique pouvait ensuite participer à ce gouvernement. « Que mes amis me réveillent », avez-vous dit en substance pour l’éventualité où vous vous perdriez...
Mais nous y sommes ! Du moins c’est mon avis. On a le ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale avec ses grotesques quotas d’expulsion. Il a en plus récupéré la gestion du droit d’asile, chapardé aux Affaires étrangères (nombre de demandes satisfaites divisé par 2). Il y a eu récidive sur la génétique avec les tests ADN. Quand la délégation française va en Chine, c’est sans Rama Yade, et exit les discussions sur Taïwan, le Tibet, les droits de l’homme. Poutine gagne des élections avec fraudes, certes mineures et non susceptibles d’avoir changé l’issue du scrutin, et ce sont les chaleureuses félicitations. Et voilà le Colonel Kadhafi, Guide de la Révolution, pendant 5 interminables journées à Paris. Mais enfin ! Ce n’est plus de « l’ouverture », c’est la quadrature du cercle !
Qu’on ne s’y méprenne pas, je ne condamne pas la realpolitik en tant que telle, ni ne considère qu’il faudrait isoler Chine, Libye, et tout pays ne respectant pas les droits de l’homme. D’accord pour la possible rédemption, d’accord pour échanger avec ces pays. Mais est-il besoin d’un tel cirque ? L’Allemagne n’a-t-elle pas besoin du gaz russe ? Pourtant Merkel garde son ton critique. Qui, à part la France, ferme à ce point les yeux sur ce qui se passe en Chine ? Pourtant, nous ne sommes pas les seuls à signer des contrats. Est-ce que signer des contrats et réintégrer la Libye nécessite un accueil si chaleureux et empressé ? Un jour on libère des otages (et avec quelles contreparties ? même si utiliser ce mot est interdit...) ayant été retenus des années, torturés et le lendemain (stricto sensu !) on est lancé sur la voie de la rédemption et de la respectabilité.
Aujourd’hui, j’entends vos réserves, j’entends aussi qu’elles se voudraient plus virulentes, comme celles qu’a osé exprimer Rama Yade (avant de se rétracter, quoi qu’elle en dise). J’entends aussi cette stratégie de défense qui consiste à dire : « mais qu’ont fait mes détracteurs pour les droits de l’homme ? » J’ai envie d’y répondre : peu importe ! Ce n’est pas à la nullité de ses opposants qu’on doit se mesurer, sinon c’est la chute sans fond, la course à la nullité. Etre obligé de qualifier « d’heureux hasard » une réunion à Bruxelles pour ne pas avoir à rencontrer l’invité officiel qui rend si heureux notre président... C’est assez triste et pathétique. Force est de constater qu’on a tout le contraire d’une moralisation de notre diplomatie et que les droits de l’homme ne sont pas vraiment le premier des soucis du président. Je note que pour la deuxième fois, vous ne vous jugez pas encore assez « indigné » pour partir. J’ai du mal à le croire, peut-être parce que je ne vois pas assez clairement ce que vous parvenez à faire depuis ce poste et qui va dans le bon sens... mais ça devient difficile d’avaler ce genre de couleuvres !