Ma rencontre avec Camus (VIII)

par GHEDIA Aziz
mardi 3 janvier 2023

Absorbé par ces réflexions concernant les problèmes inhérents à nos moyens de transport publiques, je ne me suis même rendu compte que le bus était déjà sorti de la gare routière et s’était engagé dans la rue d’Angkor qui longe le port. En fait, il était déjà au niveau de l’amirauté. Il était 8h30 et le soleil n’était pas encore haut dans le ciel de telle sorte que lorsque je tournais mon regard vers le petit port, vers la rade où mouillaient des dizaines de petites barques peintes en bleu et en blanc, ses rayons m’éblouissaient. A cet instant-là, peut-être parce que j’avais une petite pensée à Camus, je me suis rappelé de la réponse que le meurtrier de l’Arabe, dans « l’Etranger », avait donnée au juge qui l’interrogeait : « c’est à cause du soleil ». Une réponse sèche. Et insensée. En tout cas qui ne donne pas lieu à une excuse ni, normalement, à l’indulgence de la justice. Le soleil n’a jamais poussé quelqu’un à commettre un crime. Encore une fois, le moment n’est pas encore arrivé pour passer à la critique en bonne et due forme de ce livre. Encore un peu de patience. Mais d’ores et déjà, je vous signale que d’autres écrivains algériens s’étaient acquittés honorablement de cette tâche. C’est le cas de l’écrivain et chroniqueur du « Quotidien d’Oran », Kamel Daoud qui, rappelons-le, avait fait l’objet d’une « fetwa » en 2015. J’avais d’ailleurs, à l’époque, écrit un article sur wordpress dans lequel je condamnais fermement cette fetwa. Grosso modo, je disais ceci : « il s’agit de la dernière fatwa via Facebook dont les protagonistes, si j’ose dire, sont l’obscurantiste imam et le journaliste-écrivain Kamel Daoud dont la dernière œuvre littéraire a failli remporter le prestigieux Goncourt. Mais je vous avoue que jusqu’à présent, je n’ai pas encore saisi, pas encore compris la raison principale qui a motivé cette fatwa lourde de sens. Kamel Daoud est qualifié (par cet énergumène d’imam… du dimanche) d’apostat, de mécréant qui « mène une guerre contre Allah, son prophète, le Coran et les valeurs sacrées de l’islam ». L’on se demande d’où cet imam tient tout cela. Avait-il au moins lu ne serait-ce qu’une seule de ses chroniques sur le Quotidien d’Oran ? Avait-il lu son dernier livre Meursault, contre-enquête ? Un autre aveu, une autre confidence : votre interlocuteur non plus n’a pas encore eu l’occasion de jeter un coup d’œil même rapide sur ce roman que d’aucuns ont trouvé très bien écrit et très bien pensé. La presse d’ici et d’outre-mer n’a, d’ailleurs, pas tari d’éloges sur ce livre, et ce, dès sa parution. Il faut dire que plus de soixante-dix ans après la mort de l’Arabe (dans L’étranger d’Albert Camus), Kamel Daoud a eu l’idée géniale de donner, enfin, un nom et une sépulture à cet Arabe. Est-ce pour cela qu’on veut le tuer, lui, maintenant ? Se taire aujourd’hui devant cette grave atteinte à la liberté d’expression, c’est cautionner, à coup sûr, le retour à la décennie évoquée ci-dessus ».

Vous l’aurez bien compris, je fais allusion, ici, à la décennie noire (les années 90) vécue par les Algériennes et les Algériens.  

Le ciel était bien dégagé. Une journée radieuse s’annonçait. Le reflet des barques sur la mer peu houleuse dans la rade était fascinant, on dirait une toile dessinée par un peintre dans son jour de cuite ou atteint de la maladie de Parkinson. En effet, le reflet tremblotait. Et, du bus, j’entendais même le clapotis des vaguelettes sur les coques des barques qui, de toute évidence, montraient des signes de rouille. Cela se voyait bien qu’elles n’étaient pas bien entretenues. Pourtant, leur propriétaires, ne devaient pas manquer de moyens pécuniaires au vu de la disponibilité de poissons de toutes sortes au niveau de la pêcherie. Tout juste à côté. En fait, du port à la pêcherie, il suffisait de traverser la rue pour y déverser les produits de la pêche. Et la vente, comme dans les temps anciens, se faisait encore à la criée. 

Dans sa jeunesse, Albert Camus ne manquait pas de passer par là, comme il le mentionnait bien dans ces quelques lignes : « L'été remplissait le port de clameurs et de soleil. Il était onze heures et demi. Le jour s'ouvrait par son milieu pour écraser les quais de tout son poids de chaleur. Devant les hangars de la Chambre de Commerce d'Alger, des "Schiaffino" à coque noire et cheminée rouge embarquaient des sacs de blé. Leur parfum de poussière fine se mêlait aux volumineuses odeurs de goudron qu'un soleil chaud faisait éclore ». 

Plus de vingt ans après l’indépendance, rien n’a changé. Ou presque. On dirait que le temps n’a pas fait son œuvre. Ou que, par nostalgie à l’époque coloniale, les Algériens, même libres et indépendants, n’ont pas voulu toucher à l’ordre des choses. L’immuabilité se voit partout, ici à la Pêcherie comme ailleurs, du côté de la rue Michelet ou la rue d’Isly.  

 


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