Ma solitude est sans sollicitude
par George L. ZETER
mercredi 2 septembre 2026
La solitude est une chienne qui aboie par la queue. Elle ne prévient de rien, elle accompagne et dort parfois au pied du lit. Certains matins, avant moi, elle est déjà debout.
Sans s’interrompre elle-même, elle m’a dit :
« N’oublie pas que tu nais tout seul, tu meurs tout seul. Entre les deux dates, il y a des faits divers que tu choisis peut-être ou que tu ne choisis pas. Alors je te souhaite de bien les choisir. »[i]
De sa présence, j’en ai fait ma colocataire. Manque plus qu’à signer le contrat, qu’elle repousse chaque fois que je l’interpelle. Ce qui fait que, vu de l’extérieur, je monologue seul.
Ma voisine est venue, croyant qu’il y avait des intrus. Je l’ai rassurée en lui disant que je récitais Baudelaire. Avait-elle raison de s’inquiéter ? Charles avait prévenu : « Multitude, solitude : termes égaux et convertibles. »
Chère Colocataire, tu connais mes horaires. Tu sais quand je rentre. Quand je trifouille dans la cuisine à la recherche d’un plat réchauffé, d’une bouteille de liquide à demi vide, de pantoufles percées.
Faire jouer de la bossa nova en sourdine ne me fait pas chalouper. Contre la vitre, un bourdon s’essouffle, je le laisse faire… De ses pattes, l’insecte tape sur un mauvais tempo, c’est distordant, je dois l’écraser.
Ma colocataire a tout vu, sans broncher. C’est sa façon de dire les choses : sans mots, mais par ses souffles dépourvus d’éloge.
Je pourrais la nommer Madame Solitude, mais ça casserait cette montagne de murs que j’ai dressée entre eux, ceux qui marchent dans les rues, bras dessus, bras dessous, et moi, observant de mes pas de flâneur ; toujours nez au vent, respirant les saveurs, les bouquets de narcisses de mes pas essaimés.
Elle sommeille à l'intérieur de mon sac et râle d’inconfort. Pour qu’elle se taise, je tire la fermeture éclair.
Parfois, nous dînons au restaurant. Je demande toujours qu’il y ait deux couverts. Le serveur, plein de sollicitude, pense que c’est pour une personne disparue, décédée récemment. Les tables voisines me font de petits signes de tête compatissants. Je commande le menu, sachant ce que nous aimons tous les deux. Je trinque à sa santé.
Sous le fumet de mon plat, mes papilles réveillent ma mémoire. Alors s’engage sous mon crâne un défilé d’instants doux et soyeux, des compagnes aimées du passé.
Promptement, je suis repris à l’ordre.
Madame Solitude déteste le partage. Son courroux tonne si fort qu’une cuillerée de sauce tombe sur mon vêtement écru.
Le serveur accourt. Je bafouille des excuses. Elle, continue ses reproches.
Pour retrouver la paix et faire le vide dans ma tête, je me laisse bercer par le ronron félin du ventilateur qui, au-dessus de moi, trace des ombres d’Asies sur le plafond doré.
Quiétude.
Solitude.
Calme.
Calme de soi, calme sur soi, calme-toi !
C’est aussi comme pour aller se coucher : elle prend les trois-quarts du lit. J’ai beau tirer la couverture, rien à faire. Elle explose mes pensées, percute mes rêveries, me ramène ici-bas.
J’ai alors un truc qui la met en colère : mettre un sketch de Dieudonné sur mon ordi. Les rires dans mon cerveau la font décamper. Elle se cloître sous le matelas, tapie, prête à polluer l’orée de mon sommeil.
Tout seul, je rigole des histoires de l’humoriste, tout en m’enfonçant bien au creux de l’oreiller.
Paf ! Deux heures du matin.
Elle m’a tiré par les pieds.
De là, remonte un tas de pensées, de soucis à régler. Impossible d’échapper à ses bras tentacules : ses ventouses aiguillonnent mon usine à cogiter.
J’allume, j’éteins. Je regarde le plafond avec cette tache noirâtre qui fut un insecte piquant. Il y a du rouge au centre.
Les heures s’égrènent.
Je bois de l’eau, urine, ou l’inverse. Je bâille et me remémore mes vingt ans, mes trente, mes quarante, peux être jusqu’à l’âge préfœtal…
Ce qui, par association, me fait penser à ma mère.
Qui ?
Cette colocataire est exigeante. Elle ne me lâche que lorsque mes paupières tombent jusqu’au carrelage.
Le pire, c’est que je ne peux pas la virer.
Une vraie sangsue, dessus dessous.
Les dimanches pluvieux, où, seul, j’efface la buée sur les carreaux. Dehors, tout est gris souris. Je tourne en rond, me fais trois cafés, descends les poubelles, ce qui est mon footing et remonte vers ma porte entrebâillée. À peine franchi le seuil, elle m’embrasse de sa bouche glaciale, me tapote la joue et ricane :
— Mon pauvre Georges…
Je m’écrie en gueulant contre le mur :
— Pas besoin de me plaindre, salope !
Je sors sur le palier. La porte de ma voisine est entrouverte. J’avance, frappe discrètement, pousse la porte.
Elle est sur son lit, la bave aux lèvres. À côté d’elle, des boîtes de médicaments renversées.
J’appelle le 15.
Ils arrivent très vite.
Sa solitude, à elle, a failli gagner.
Après cela, ma compagne, ma solitude, ma colocataire est devenue une amie chère. Je sais maintenant qu’elle ne me ferait aucun mal. Elle m’a appris à vivre avec moi, à converser en moi-même, à regarder le monde dans ses courbures, ses lumières, ses intensités.
La porte reste ainsi ouverte.
Elle est là.
Moi aussi.
Georges ZETER/septembre 2026/Lille
[i] Léo Ferré –