Le jour était bien avancé lorsque César apprit par ses "explorateurs" que les Helvètes avaient levé le camp (DBG I, 22).
Les Helvètes continuent leur longue marche.
Les Helvètes avaient donc repris la route en direction de l’Arroux. Outre l’eau que leur promettait la rivière pour l’abreuvement des animaux de bât, quel est l’oppidum sur l’Arroux qui, à l’image de celui de Sanvignes, pouvait fournir aux hommes le ravitaillement indispensable en nourriture ? Réponse : l’oppidum de Toulon-sur-Arroux (car le blé public que les dirigeants éduens pouvaient leur vendre ou leur donner, c’est bien dans les oppidum qu’il se trouvait et non dans les fermes des particuliers) ? Quel est l’oppidum qui pouvait leur permettre de franchir facilement la rivière et, par le chemin de Saint-Léger qui traverse le vieux bourg de Luzy, d’atteindre le mont Beuvray dont j’ai dit que c’était leur objectif ? Réponse : l’oppidum de Toulon-sur-Arroux. De Sanvignes à Telonno - tel était son nom antique - cela fait une étape d’un peu moins de 15 km. Pour une colonne comportant des femmes et des enfants, il est difficile de faire plus. Dans ces conditions, il est absurde de penser que les Helvètes aient tenté un franchissement de la rivière dans des conditions précipitées alors que celui de la Saône leur avait si mal réussi ? Et puis, pour aller camper où ?
Il est absurde de répéter sans cesse que César n’est pas précis. C’est un excuse un peu facile qui permet à beaucoup de "savants" et d’experts de dire n’importe quoi. Dans cette affaire de Sanvignes, César nous précise qu’il avait établi son camp à 4 km400 du camp de ses adversaires et il nous dit également, au moment de lever son camp, qu’il ne se trouvait qu’à 27 km de Bibracte. Ce n’est tout de même pas rien. Encore faut-i en tenir compte.
Première explication : si on pense que ces distances ont été estimées à vue ou au télémètre de Vitruve (? ??) que m’ a signalé jibe, il suffirait de tracer deux cercles centrés, l’un sur Mont-Saint-Vincent, l’autre sur Toulon-sur-Arroux, et de situer le camp de César à leur intersection. Le problème est que cela nous fait mettre les Romains beaucoup trop loin de leur point de départ alors que l’on sait qu’ils en sont partis relativement tard.
Deuxième explication : ce serait d’admettre que les Eduens indiquaient déjà, à cette époque, les distances des itinéraires, notamment ceux qui partaient de leur capitale. Dans cette hypothèse, César aurait indiqué l’endroit où il s’était arrêté, sur l’itinéraire qu’il suivait, à 27km de Mont-Saint-Vincent et à 4km400 de Toulon- sur-Arroux, ce qui correspond à un "cheminement" de 31km400 entre ces deux localités (s’il est resté peu ou prou sur l’itinéraire, ce que je pense). A noter que, pour ce trajet à pied qui passe par Sanvignes, Google Maps donne 33km9. La différence de 2km5 pourrait s’expliquer par le fait que les distances "éduennes" n’étaient pas indiquées depuis le Mont-Saint-Vincent même mais depuis un carrefour qui se trouvait à son pied. Et puisque camp de César il y eut, ce sont ses traces qu’il faudrait rechercher en tenant compte des éléments que je viens de donner.
Et puis, sans raison apparente, tout se remet en question.
Le lendemain, comme il ne restait pas plus que deux jours de vivres et qu’il fallait faire la distribution de blé à l’armée, comme d’autre part, il n’était pas éloigné de plus de 27 km de Bibracte qui est l’oppidum des Eduens le plus important et de beaucoup le plus riche, César décida de s’occuper du ravitaillement. Il abandonna la poursuite des Helvètes et se mit en route pour se rendre à Bibracte. Des déserteurs de la cavalerie gauloise du décurion L. Emilius l’annoncèrent aux ennemis...
Modifiant leur plan et inversant leur cheminement, les ennemis se mirent à nous poursuivre et à harceler notre arrière-garde (DBG I, 23).
Quand je pense qu’on me reproche de torturer le texte latin et d’essayer de lui faire dire ce qui m’arrange ! C’est profondément injuste alors que je m’efforce toujours de retrouver le sens des mots latins au plus juste. Et c’est d’autant plus injuste que mes contradicteurs se rangent du côté de ceux qui, depuis plus de cent ans, torturent d’une façon éhontée l’expression "itinere converso" pour lui faire dire "obliquer". Non ! On ne pourra jamais faire dire à cette expression autre chose qu’un demi-tour. Rien à faire ! "itinere converso" signifie que les Helvètes ont tourné le dos au mont Beuvray et que tout ce monde-là se dirigeait vers Bibracte... Mont-Saint-Vincent.
Deux questions : pourquoi César est-il à court de blé et pourquoi se rend-il à Bibracte alors que c’est son service d’intendance qui aurait dû ou devrait lui amener le blé éduen ? Pourquoi les Helvètes ont-ils fait demi-tour pour le poursuivre ?
Ma réponse : Eh bien, je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que les Eduens ont toujours rechigné à donner le blé promis, que Dumnorix soutenait en sous-main les Helvètes, et qu’on ne parle plus du Vergobret Liscos depuis que ce dernier l’a dénoncé à César. César émet deux hypothèses : 1. les Helvètes croient que les Romains renoncent au combat parce qu’ils ont peur. En effet, la veille, bien que maitres des hauteurs, ils n’ont pas osé attaquer. 2. Ils s’imaginent qu’ils sont assez forts pour l’empêcher d’aller se ravitailler.
S’en étant aperçu, César conduisit ses troupes sur la "proximus collis" et envoya sa cavalerie pour contenir l’offensive ennemie (I, 24).
"Proximus collis", la colline très proche du "mont" de Sanvignes, voici le mot clé ! C’est la colline sur laquelle il avait disposé ses troupes le jour précédent, lors du coup de main manqué. Il l’appelait également : "proximus collis" (I,22).
César est donc revenu dans cette grande clairière autour de l’oppidum de Sanvignes. Il va trouver ici le champ de bataille qu’il lui faut. Il connait le terrain, ses légionnaires aussi. Afin d’éviter toute confusion dans la compréhension de ses ordres, il a pris soin, en bon militaire qu’il était, de baptiser d’un mot précis et immuable les deux hauteurs qui sont pour lui les deux points forts du terrain :
• “mons”, c’est la colline de Sanvignes (cote 408,8)
• “collis”, c’est le mont Maillot, considéré dans sa ligne de crête qui de la colline de Sanvignes court en arc de cercle au-delà des Teuffaux vers le sud, avec au milieu, le point haut de Ceurnay (cote 332).
Si nous insistons sur le moindre détail de l’affaire de Sanvignes, ce n’est pas dans un vain souci de minutie, mais c’est bien parce que, pour la première fois peut-être, il est possible de voir très exactement sur le terrain le déroulement d’une bataille antique comme sur un écran de télévision.
A suivre.
Extraits de mes ouvrages publiés en 1992. J’ai corrigé certains passages. Traduction au plus près du texte latin.
Les croquis sont de l’auteur.