I. Ma thèse, volontairement simplificatrice, est la suivante. Alors que les Romains se battaient pour Rome, les Gaulois d’Alésia se sont battus pour une certaine idée de la liberté.
Difficile à croire ? L’inscription que Napoléon III a fait graver, au mont Auxois, sur le socle de la grande statue de Vercingétorix dit en effet tout autre chose.
Ah, ces Français fils de Gaulois, s’accorderont à dire les touristes étrangers de retour dans leurs chaumières, après leur visite au futur muséoparc d’Alésia, ils se prennent vraiment pour le nombril du monde. Eh bien non ! Cette traduction est un faux, un faux grossier. Voici ce que je lis dans le texte de César : Je ferai de toute la Gaule un seul conseil dont personne au monde ne pourra contester les décisions dès lors qu’elles auront été prises dans une volonté commune. Cette phrase de Vercingétorix s’explique parfaitement dans le contexte d’après la prise de Bourges par les Romains (et de ses stocks de vivres), Bourges que ses habitants n’avaient pas voulu évacuer contrairement au plan gaulois, parce que c’était la plus belle ville, ou peu s’en faut, de toute la Gaule.
Et devant le dernier conseil de guerre qui se tint à Alésia, voici comment je traduis les paroles que le chef arverne prononça : Si j’ai fait cette guerre, ce n’est pas pour l’intérêt des miens, mais pour la liberté commune. Puisqu’il faut céder à la fortune, je me livre à vous. Tuez-moi ou livrez-moi vivant aux Romains ! Puissent-ils se satisfaire de mon sacrifice ! On nous dit que César a "arrangé" les discours du chef gaulois. Et bien non ! Lui qui, d’après Suétone, se targuait de vouloir fournir des matériaux à ceux qui s’occupent d’écrire l’histoire, aurait perdu toute crédibilité auprès de ses lecteurs s’il n’avait pas rapporté telles quelles les paroles de celui qu’il avait vaincu.
Liberté commune ? Va-t-on se gausser, dans cette Gaule ou, d’après Diodore de Sicile, un esclave s’échangeait contre une amphore de vin. Et bien oui ! Liberté et Liberté commune. Pour cela, il faut bien comprendre les évènements qui se sont déroulés à Cabillo/Chalon-sur-Saône, que Strabon qualifie de cité éduenne. Par ses messagers porteurs de fausses nouvelles, Litavic de Chalon avait "remué" la cité entière des Eduens (permovet, DBG VII, 38). Puis, Convictolitavis avait entrainé la plèbe dans une "fureur" contre les marchands romains (furor, VII, 42). La victoire de la Gaule ne dépendait plus que de l’attitude des Eduens. Leur autorité seule empêchait les autres pays d’entrer en guerre. Abandonnés par eux, les Romains ne pourraient plus se maintenir en Gaule. Il fallait placer la liberté au-dessus de tout (VII,37). Nous sommes dans le prolongement logique du soulèvement déclenché par Vercingétorix qui, après avoir été chassé de Gergovie par le parti favorable aux Romains, avait recruté dans la campagne des gens que César qualifie de miséreux et de sans aveu. Appelant à la liberté commune, il avait rassemblé de grandes forces et repris le pouvoir à Gergovie (VII, 4).
Il s’agit là d’un soulèvement contre la pénétration des Romains en Gaule et leurs partisans gaulois, certes, mais il s’agit aussi, à mon sens, d’un soulèvement contre un état de la société gauloise que ces partisans voulaient maintenir et que le bas peuple n’acceptait plus. Il s’agit d’un soulèvement populaire contre un ordre établi. J’ose même parler de RÉVOLUTION
. Ainsi s’expliquent les 10 000 fantassins qu’a pu mobiliser la cité de Chalon pour aller combattre à Gergovie. Nous sommes dans une situation comparable à l’appel des volontaires pour l’armée du Rhin de 1792
. Ainsi s’explique également le nombre impressionnant de combattants à pied qui se sont rendus à Alésia. Ainsi s’explique leur courage. Ces gens-là se sont battus dans l’espoir d’une liberté commune, c’est-à-dire d’une liberté accordée à tous.
II. Mais quel était donc l’organisation de la société gauloise au moment de la bataille d’Alésia ?
Eh bien, vous allez être surpris ! Parce que les erreurs de traduction sont telles qu’on est en droit de se demander quelle peut-être la fiabilité des ouvrages qui traitent de ce sujet.
Première erreur. Inutile d’aller chercher ailleurs qu’en pays éduen où manifestement César trouve ses sources d’information. Il y évoque son sénat (senatus). Et ce sénat se trouve bien à Bibracte (au Mont-Saint-Vincent, voir mes articles à ce sujet). Il y évoque aussi un conseil public lors de l’affaire Aristius qui se passa à Chalon (publico consilio, VII,43). Il est incroyable que l’on n’ait pas compris qu’il s’agissait du conseil de la cité de Chalon et non pas du sénat de Bibracte. Et ce conseil de la cité de Chalon, on le voit vivre dans le récit de César, dans sa division, ses tiraillements et ses hésitations. C’est le maillon manquant qu’il aurait fallu découvrir depuis longtemps et c’est criant de vérité.
Deuxième erreur. César évoque une institution très ancienne (VI, 11). En Gaule, écrit-il, non seulement dans toutes les cités, mais dans tous les pagus, dans toutes les localités et même jusqu’au sein des familles, il y a des "factiones", à la tête desquelles sont placés ceux qu’on estime avoir le plus de poids. En toutes choses et en tous projets, la décision leur revient en dernier ressort. Cette façon de faire a été instituée depuis longtemps, semble-t-il, pour venir en aide aux petites gens contre ceux qui sont plus puissants qu’eux. Un responsable ne peut accepter que les siens soient accablés ou trompés ; s’il agit autrement, il perd toute autorité auprès d’eux. Constans fait un contre-sens manifeste en traduisant que non seulement toutes les cités, tous les cantons et fractions de cantons mais même, peut-on dire, toutes les familles sont divisés en partis rivaux (factiones). Et c’est ainsi que depuis cette traduction de 1926, on s’imagine une Gaule anarchique que viendra sauver l’ordre romain.
Eh bien non ! Ces "factiones" sont des organisations, ce qui est d’ailleurs le sens premier du mot. Et cela change tout. Car ces responsables d’organisation ne sont , ni plus ni moins, que les précurseurs de nos représentants politiques qui se soucient du bien être de leurs concitoyens et qui s’introduisent, par leurs tracts, jusque dans les familles tout en s’opposant de la droite à la gauche.
Et voilà la phrase-clef : Haec eadem ratio est in summa totius Galliae que Constans a traduite ainsi : Le même système (de partis rivaux) régit la Gaule considérée dans son ensemble. En effet, “in summa” peut être traduit par “dans son ensemble”, mais dans la bouche de César, “in summa” est un terme couramment utilisé dans le vocabulaire militaire pour dire “au sommet d’une crête” (I,21 et 24 - III, 67). Je traduis donc la phrase de César ainsi : Ce système (d’associations populaires) occupait la première place dans toute la Gaule (in summa : la place la plus haute).
Ce détail est très important, car si ce système d’associations populaires occupait la première place en Gaule, cela signifie que, depuis l’ancienne institution, les druides et les nobles cavaliers n’en occupaient que la seconde.
Ainsi s’explique la prudence des druides quand ils demandaient à César d’intervenir contre Arioviste (sans avoir consulté au préalable les représentants du peuple).
Ainsi s’explique l’exécution de Celtillos qui eut des velléités de pouvoir personnel.
Ainsi s’explique la conduite de Vercingétorix, obligé de s’incliner plus d’une fois devant la décision des conseils.
Enfin, le fait que ce système aboutisse à l’échelon des cités à l’existence de deux partis qui s’opposent, ne contredit pas notre interprétation, mais prouve au contraire qu’une certaine vie démocratique existait déjà au sein de la société gauloise.
III. Conclusion.
Et voilà que s’explique dans toute sa clarté ce pourquoi Vercingétorix s’est battu.
Car depuis l’ancienne institution, la société gauloise avait évolué. Dans toute la Gaule, écrit César, il y a deux catégories d’hommes qui se distinguent des autres par un certain rang et certaines responsabilités : il s’agit des druides et des nobles cavaliers. Les hommes du peuple leur sont presqu’entièrement soumis, n’osant rien faire par eux-mêmes et n’étant jamais consultés. Beaucoup, ruinés par les dettes, par les tributs, les taxes et par les procès perdus contre plus influents qu’eux, s’attachent à des hommes connus, renommés et d’honorable extraction. Ils se mettent dans leur entière dépendance et leurs maitres ont sur eux tous les droits qu’on peut avoir sur des asservis (DBG VI, 13). Lorsqu’il le fallait, lorsqu’un conflit éclatait (ce qui se produisait tous les ans avant l’arrivée de César), les “nobles cavaliers" exécutaient des raids chez leurs voisins ou s’opposaient à leurs incursions. Tout le monde se tournait alors vers la guerre. Ceux dont le pouvoir, les moyens et les ressources étaient les plus importants en raison de la catégorie du peuple à laquelle ils appartenaient, rassemblaient autour d’eux le plus grand nombre de compagnons et de vassaux . C’est ainsi que se reconnaissaient entre eux l’allégeance et la suzeraineté (DBG VI,15).
Bref, Vercingétorix ne pouvait, de toute évidence, rassembler ses concitoyens, et en particulier le peuple, que sur un projet de réforme de la société gauloise. Ce projet me semble être le suivant : conforter l’ancienne institution qui existait toujours à l’échelon des bourgades, localités et villes (les conseils publics), à l’échelon des cités (les sénats) en lui redonnant sa base populaire originelle et la compléter en instaurant un conseil de toute la Gaule au sein duquel auraient pu se régler les problèmes inter-cités par la discussion et non plus par les armes.
Tout cela a un nom : démocratie. Au sein des conseils locaux, les hommes sont choisis pour leur compétence. Ces conseils publics envoient leurs représentants siéger au sénat de la cité. Le Vergobret est probablement désigné par le sénat ; les fils de la classe noble pouvant se diriger, soit vers le métier des armes (chevaliers/cavaliers), soit vers le service religieux (les druides). Quant au "rix", c’est une erreur, à mon sens, que de traduire le mot par "roi". Ce ne peut être qu’un commandant en chef des armées désigné par le sénat , en général pour le temps d’une guerre.
La société romaine était-elle si différente ? De même que Vercingétorix s’est dressé, en Gaule, contre César, de même à Rome, un parti, une famille, un homme s’est dressé contre lui, l’accusant de vouloir détruire la République et d’instaurer la dictature : Marcus Junius Brutus, celui qui lui porta le dernier coup de couteau.
Mais César pensait autrement, que le bonheur du peuple ne pouvait venir que d’un homme seul qui aurait concentré dans ses mains tous les pouvoirs. Les associations, les partis, les intermédiaires ne pouvaient rien apporter de bon, selon lui. Vis-à-vis de ses lecteurs romains, César ne pouvait que dénigrer le système gaulois.