Marx avait-il raison ?… Mais pas pour les raisons que l’on croit ? IA, capitalisme et fin du travail
par Armelle
lundi 16 février 2026
On a longtemps présenté la pensée de Karl Marx comme un manifeste révolutionnaire destiné à renverser le capitalisme. Pour les mouvements communistes, Le Manifeste du Parti communiste (1848) et Le Capital (1867) constituaient une feuille de route : dénoncer l’exploitation, abolir la propriété privée des moyens de production, mettre fin à la domination de la bourgeoisie sur le prolétariat.
Mais l’histoire révèle un paradoxe plus subtil — et plus dérangeant.
Si les communistes ont lu Marx comme un appel à la révolution, les libéraux, eux, l’ont souvent lu comme une cartographie du système. Là où certains voyaient un programme de renversement, d’autres ont vu une grille d’analyse redoutablement efficace : compréhension des tensions sociales, dynamique de concentration du capital, rôle structurant du conflit social.
Au XXᵉ siècle, dans les démocraties occidentales, le capitalisme n’a pas été aboli. Il s’est transformé. Sous la pression des luttes sociales — mais aussi par lucidité stratégique — il a intégré certaines critiques marxistes : droits sociaux, négociation collective, protection sociale, redistribution partielle. Comme l’a montré Karl Polanyi dans La Grande Transformation (1944), le marché pur a dû être encadré pour éviter sa propre destruction.
Plus récemment, Thomas Piketty a documenté la dynamique structurelle de concentration du capital, confirmant que "certaines" intuitions de Marx n’étaient pas dénuées de pertinence analytique.
En somme :
Marx pensait annoncer l’effondrement du capitalisme.
Le capitalisme s’est servi de Marx pour apprendre à survivre, ce qui invite à constater que les communistes ont lu Marx, et les libéraux l’auront compris…
L’intelligence artificielle : Une répétition du paradoxe à l’échelle exponentielle
Aujourd’hui, l’essor de l’intelligence artificielle semble rejouer ce scénario — mais à une vitesse inédite.
Nous ne parlons plus simplement d’automatisation mécanique. L’IA touche désormais le travail cognitif : rédaction, programmation, diagnostic, création, analyse stratégique. Ce qui était autrefois l’apanage des classes moyennes qualifiées devient partiellement automatisable.
Le 5 février, deux grands laboratoires d'IA ont sorti de nouveaux modèles le même jour : GPT-5.3 Codex d'OpenAI, et Opus 4.6 d'Anthropic (les fabricants de Claude, l'un des principaux concurrents de ChatGPT). Et quelque chose a cliqué. Pas comme un interrupteur de lumière... plus comme le moment où vous réalisez que l'eau s'est levée autour de vous et est maintenant parvenue à hauteur de votre menton.
Des économistes comme Erik Brynjolfsson ont montré dans The Second Machine Age que nous entrons dans une phase où la productivité peut croître sans augmentation proportionnelle de l’emploi.
La rupture tient dans l’accélération. Là où les précédentes révolutions industrielles s’étendaient sur des décennies, l’IA progresse par bonds rapprochés et démesurés. Ce n’est pas une transformation linéaire ; c’est une compression du temps historique.
Et cela change tout.
De la lutte pour de meilleures conditions… à la question du travail lui-même
Au XIXᵉ siècle, les classes populaires luttaient légitimement pour :
De meilleures conditions de travail
Une rémunération plus juste
Des droits sociaux
Demain, la question pourrait devenir plus radicale :
ne s’agira-t-il plus seulement d’améliorer le travail… mais de savoir s’il y aura du travail ?
Si l’automatisation cognitive réduit structurellement la demande de travail humain, alors une certitude implicite vacille : celle selon laquelle la naissance dans la société industrielle garantissait, tôt ou tard, une insertion professionnelle.
Pendant deux siècles, l’intégration sociale passait par le travail.
Le travail structurait l’identité, la dignité, la reconnaissance.
Que devient cette architecture si le travail cesse d’être central ?
Le revenu universel : ultime digue ou transformation anthropologique ?
Face à ce bouleversement, le revenu universel — défendu notamment par Philippe Van Parijs — apparaît comme une réponse possible.
Non plus comme simple redistribution, mais comme reconfiguration du contrat social :
Dissocier subsistance et emploi
Garantir une base matérielle indépendante du marché du travail
Eviter une fracture durable entre producteurs automatisés et exclus économiques
Mais le financement est un défi majeur. Même les entreprises les plus puissantes cumulées aux richesses des milliardaires ne pourraient supporter seules un tel dispositif. Une fiscalité adaptée, une taxation de la rente technologique et une gouvernance publique forte seraient indispensables.
Le revenu universel ne serait pas un confort.
Il serait peut-être le seul amortisseur d’une mutation brutale.
Cependant, croire que le revenu universel suffirait à éteindre toute tension sociale serait illusoire ! ;
Il pourrait neutraliser la pauvreté absolue, mais non la question des inégalités relatives.
Car même dans une société où chacun disposerait d’un socle matériel garanti, certains créeraient, entreprendraient, prendraient des risques et atteindraient des niveaux de revenus très supérieurs. La dynamique comparative — au cœur même de l’analyse de Karl Marx — ne disparaîtrait pas ; elle changerait simplement de terrain. La lutte ne porterait plus sur l’exploitation du travail salarié, mais sur la légitimité des écarts de richesse issus de la rente technologique, de la propriété intellectuelle ou de l’innovation. Autrement dit, le revenu universel pourrait apaiser la question de la subsistance sans résoudre celle de l’injustice perçue. Or l’histoire montre que les tensions sociales naissent moins de la pauvreté que du sentiment d’écart excessif ou perçu comme injustifié. Dans une société post-travail, la fracture pourrait devenir moins économique que symbolique : non plus « je suis exploité », mais « je suis devenu périphérique ». La question centrale ne serait plus seulement la redistribution, mais la reconnaissance, l’utilité et la place accordée à chacun dans un monde où la création de valeur serait largement automatisée.
La redéfinition du rôle social
La transformation ne sera pas seulement économique. Elle sera culturelle et psychologique.
Si le travail n’est plus le fondement de l’identité, alors :
la contribution sociale devra être repensée
la valeur individuelle devra être redéfinie
la solidarité devra être reconstruite hors du seul cadre productif
La révolution industrielle cognitive oblige chacun à revoir certaines certitudes :
la société ne pourra plus fonctionner sur l’idée implicite que l’emploi est un droit automatique garanti par la simple existence d’entrepreneurs créateurs d’emplois.
Le modèle change.
Le contrat social devra suivre.
Marx comme miroir, non comme prophète
Au fond, Marx ne nous offre peut-être pas un modèle à appliquer, mais un miroir pour comprendre les tensions.
Il nous rappelle que toute transformation économique majeure reconfigure les rapports de pouvoir. Que les idées critiques peuvent être absorbées par le système qu’elles dénoncent. Et que chaque révolution industrielle redéfinit le rôle des classes sociales.
L’intelligence artificielle ne sera ni naturellement libératrice, ni fatalement oppressive.
Elle sera ce que nos institutions, nos choix politiques et notre maturité collective en feront.
La question n’est plus de savoir si la mutation aura lieu.
Elle est déjà en cours.
Les véritables question me semblent être celles-ci :
Sommes-nous prêts à redéfinir notre place dans un monde où le travail ne sera plus la condition universelle de l’existence sociale ? Et sommes-nous prêts à accepter un modèle de société où la garantie d’une base matérielle sera indépendante du marché du travail mais où, en contrepartie, l’acceptation des différences de revenus inévitablement engendrés par la création, l’innovation, donc par la pertinence et l’effort de certains devra s’entendre comme un consentement tacite ?
La réponse à cette dernière question serait alors de nature à identifier les réelles raisons de l’éternel combat sur les inégalités de revenus une fois que la question des moyens suffisants pour assurer une vie décente pour tous, serait réglée avec le revenu universel ou si alors dans l’équation, ne se glisserait pas pour certains, une incapacité totale à accepter que d’autres puissent récolter les fruits de la méritocratie et plus largement à accepter LA « différence », ceci cachant une convoitise malsaine et compulsive restant vaine par incompréhension et refus d’écouter et comprendre « l’autre ».
Nos « progressistes » de la gauche Française risquent bien de se retrouver, une fois de plus, face au mur de réalités qu’ils ne cessent de tordre depuis des décennies (ça va même jusqu’au climat que mère nature a décidé de bouleverser, la nature anthropique du phénomène n’étant pas du tout prouvée) pour chercher à imposer une idéologie aveugle d’anti-liberté, voire fascisante, prétextant les déviances et abus d’une poignée d’individus tout en privant tous les autres de leur liberté, mais cette fois (il se pourrait bien) sans disposer du moindre outil pour légitimer une nouvelle lutte aux facettes poussiéreuses, puériles et assurément inopérante qu’elle serait cette fois, et toutes autres fois d'ailleurs, constatant de façon généralee que quelque soient les dispositions ou nature de politiques appliquées, la plénitude ne restera qu'utopie au sein de ce courant de pensée.