« Mon Dieu, gardez-moi de mes amis ! Quant mes ennemis, je m’en charge ! » *

par Grincheux
samedi 4 mars 2023

Depuis belle lurette, les Étasuniens ont décidé de faire notre bonheur malgré nous, et ce n'est pas seulement pour nous remercier du coup de main de Lafayette ou de la Statue de la Liberté. En fait, leur magnanimité concerne tous les pays membre de l'OTAN et les institutions telles que l'Union Européenne qui n'a pourtant pas d'armée, mais est habilitée à engager ses pays membres non homologiés par l'Organisation. Sous leur égide nous sommes censés être immunisés contre tous les fléaux venus du camp du mal. Sauf que tout se passe comme si les injonctions de nos "protecteurs" et "libérateurs" pouvaient se résumer à ceci : "armons-nous et partez !".

Comme on pouvait s'y attendre, le premier anniversaire de l'invasion de l'Ukraine par la Russie a fourni aux médias un carburant efficace pour faire tourner en boucle la propagande de guerre. Au cours des dernières semaines, des responsables américains (Département d'État et certains membres du Pentagone) se sont répandus sur leur conviction selon laquelle la Chine fournirait probablement des armes à la Russie ; Il s'agit en fait du développement le plus récent de la stratégie américaine de longue date mise en place concrètement depuis un an, consistant à tirer parti du conflit en Ukraine pour stimuler un projet atlantiste et l'amener l'Europe à prendre des positions géopolitiques de plus en plus hostiles à la Chine.

Le premier mouvement de la partition a été l'opération relativement réussie pour rompre les liens économiques et commerciaux avec la Russie. En fait, l'Union européenne et l'OTAN n'ont pas tout à fait les mêmes intérêts dans cette entreprise, d'autant plus que les États majeurs (pas majors) de l'UE, la France et l'Allemagne, pour des raisons différentes, ont commencé par résister à la volonté américaine de renoncer à leurs propres intérêts de maintenir des liens commerciaux avec la Russie, et en particulier concernant les sources d'énergie. Mais les États-Unis ont fini par obtenir satisfaction et ont imposé leur plan.

Le sabotage des deux gazoducs Nordstream entre la Russie et l'Allemagne donne lieu à des débats et des enquêtes qui mettent en cause l'expertise sous-marine britannique, les sous-marins américains, les manœuvres de l'OTAN dans la Baltique et la complicité norvégienne. Les efforts déployés pour démentir les révélations du journaliste d'investigation américain Seymour Hersh sur cette affaire montrent qu'il a soulevé un lièvre, d'autant plus que, depuis, cette opération fait l'objet d'un black-out complet des médias.

L'avantage commercial évident que les fournisseurs de gaz norvégiens retirent du sabotage a contribué à entaché l'image idyllique de ce pays. Le secrétaire général de l'Otan, Jens Stoltenberg, qui va bientôt prendre sa retraite est un ancien Premier ministre de Norvège et un stratège froid et sans états d'âme.

Les dirigeants de l'industrie américaine de l'armement expriment régulièrement leur conviction selon laquelle « la fourniture d'armes par Pékin à Moscou serait la progression logique du partenariat « sans limites » que la Chine et la Russie auraient entrepris plusieurs semaines avant l'invasion de l'Ukraine par la Russie ».

La réaction rapide de la Chine pour confirmer ses principes fondamentaux de politique étrangère a légèrement émoussé cette ligne d'attaque, mais le secrétaire d'État américain Antony Blinken a utilisé l'estrade de la conférence de Munich sur la sécurité pour contourner la parade. Il a affirmé que la Chine fournissait une "assistance non létale" qui soutenait l'effort de guerre de la Russie, et il a fait état d'une information (non vérifiable par définition) des services de renseignement américains (non vérifiable par définition) selon laquelle Pékin "envisageait de fournir un soutien létal".

La Chine a déclaré qu'il s'agissait là d'une "diffamation"ne reposant sur aucun élément de preuve et a présenté un memorandum en 12 points pour amorcer une désescalade générale du conflit. Sans citer de noms, le texte appelle de ses vœux la fin des sanctions, un cessez-le-feu, la protection des prisonniers de guerre et formule des propositions concrètes pour faciliter les exportations de céréales, sécuriser les centrales électriques et mettre fin aux attaques contre les civils. La position de la Chine est la même que celle de la plupart des pays du monde (sauf ceux du bloc dirigé par l'OTAN) qui ne soutiennent ni l'invasion russe ni les sanctions contre la Russie.

Ce n'est pas simplement une question de principe pour les Chinois mais aussi une question de pragmatisme. Dans le même esprit, alors que l'offensive de propagande américaine se poursuit, allant jusqu'à combattre des ballons météo errants en utilisant des missiles supersoniques, quelques voix aux États-Unis, sans doute consciente que, du point de vue économique, la Chine a toutes les raisons de rester en dehors du conflit ukrainien, tiennent des propos plus réalistes et plus prudents.

La réponse de la Chine aux rumeurs de Blinken aura donc au moins eu le mérite de faire réfléchir certains analystes américains, conscients des conséquences économiques néfastes pour eux d'une rupture économique totale avec la Chine, qui ont affiché leur scepticisme à propos des insinuations du Département d'État. Alors que l'industrie américaine de l'armement a un intérêt matériel évident à poursuivre le conflit, d'autres puissants secteurs du capital américain sont dépendants des chaînes d'approvisionnement chinoises et, comme une bonne partie de l'industrie européenne, sont fortement engagés dans l'exportation vers la Chine.

Le deuxième mouvement de la combinaison exprima par une argumentation spécifique de "guerre froide" est l'affirmation selon laquelle la Russie envisagerait le déploiement d'armes nucléaires. La source en est un briefing qui aurait été donné par le conseiller américain à la sécurité nationale Jake Sullivan et divulgué par des personnes qui, parait-il, souhaitent rester anonymes. Mais devinez quoi ? C'est Blinkenlui-même qui a diffusé cette spéculation pour la première fois en octobre dernier. Le New York Times a publié un article citant des responsables américains sous le titre « Les chefs militaires russes ont discuté de l'utilisation des armes nucléaires ».

En réalité, c'est Zelensky qui a fait monter les enchères avec un discours provocateur. Même le journal "l'Indépendant" de Kiev, s'est senti obligé de titre à la une : "L'entourage de Zelensky a été contraint de clarifier sa déclaration après que le président ait suggéré une 'frappe préventive' sur la Russie."

Contrairement à l'OVNI météo chinois, ce ballon-là a été autorisé à se dégonfler doucement avec le temps en considérant que peut-être, juste peut-être, même le déploiement d'armes nucléaires sur le champ de bataille n'est pas une option probable pour la Russie. Et cette fois-ci, aucune source extérieure au monde du renseignement américain, anonyme ou non, n'a été évoquée.

La guerre en Ukraine a permis aux États-Unis d'atteindre leur premier objectif stratégique. L'industrie allemande a perdu l'accès à une énergie russe bon marché et abondante, et sa suprématie à l'exportation de produits manufacturés de grande valeur (automobiles en particulier) sont menacées.

Parallèlement aux subventions nationales préférentielles de l'état américain pour avantager les produits manufacturés nationaux qui rendent les importations européennes non compétitives,- l'industrie américaine dispose de gaz de schiste, dévastateur pour leur territoire mais acheté à un prix intérieur inférieur au prix demandé aux importateurs européens d'énergie. Un pipeline Nord Stream saboté fait d'une OTAN nouvellement consolidée et élargie l'instrument d'un contrôle américain renforcé sur l'Europe tout en fournissant un nouveau marché d'exportation pour le gaz américain.

Un pacte forcé de l'Atlantique Nord existe maintenant, sous la direction des États-Unis, alors que la guerre contre la Russie se poursuit.

À la conférence de Munich sur la sécurité le mois dernier comme à l'ONU, la réticence de la majorité des états à signer des sanctions contre la Russie ou à se rallier à la stratégie de l'OTAN a commencé à destabiliser les stratèges atlantistes et leurs porte-parole médiatiques. La majeure partie du monde a refusé de se laisser entraîner dans la guerre de l'OTAN.

Les participants à la rencontre de Munich ne doutaient pas du caractère essentiel de la guerre. Sa raison d'être a été expliquée par l'ancien chef de la CIA et secrétaire américain à la Défense Leo Pancetta :

« La réalité est que l'OTAN et les États-Unis sont maintenant, sans aucun doute, dans une guerre par procuration avec la Russie. Peut-être que ce n'est pas une guerre directe, mais c'est certainement une guerre par procuration, en termes d'efforts pour faire payer Poutine. Et à la suite de cela, il est essentiel qu'ils continuent d'avoir ces réunions, des réunions urgentes, pour s'assurer que tout le monde est sur la même longueur d'onde."

De son côté, la politique étrangère britannique continue à jouer le rôle de "Cheval de Troie" qui était le sien quand elle était membre de l'UE et considère l'application des directives américaines comme sa mission assignée pour l'Europe. Les déambulations mises en scène de personnalités britanniques (d'un Boris Johnson clownesque à un Rishi Sunak souriant) dans les rues désertes de Kiev font partie de cette tragi-comédie. Faisant écho aux supplications de Zelensky, le député conservateur Tobias Ellwood a appelé l'Ukraine à être douée pour la puissance aérienne et a déclaré : « Nous avons été trop hésitants jusqu'à présent pour fournir le matériel nécessaire. Il nous a fallu un an pour trouver le courage de fournir des chars. Et maintenant, nous avons également le même débat sur la puissance aérienne".

En Allemagne, le chancelier Olaf Scholz a accepté une augmentation des dépenses militaires de 100 milliards d'euros, environ le double du budget annuel de la défense, et des porte-paroles de l'industrie de la défense américaine se plaignent que ces sommes ne soient pas dépensées (en achetant leur matériel, cela va sans dire). Par ailleurs, le gouvernement allemand a accordé une subvention de 200 milliards d'euros pour atténuer les effets de l'envol des coûts énergétiques pour ses citoyens de ses propres citoyens qui, eux, dépensent réellement cet argent. Or, le gouvernement allemand semble de plus en plus réticent à brûler la chandelle par les deux bouts.

Le week-end dernier, environ 50 000 personnes ont participé à une manifestation à Berlin appelant à la fin de la guerre et des négociations de paix. Une pétition a recueilli un million de signatures.

Plus cette guerre dure, plus la pression sur les économies européennes s'accroît. Mais dans les premières étapes d'une escalade, ce ne serait ni les États-Unis ni la Grande-Bretagne qui seraient la zone de guerre. La plupart des États de l'UE et des capitales européennes craignent une escalade et un conflit permanent à leurs frontières. Mais pour le moment, les gouvernements américain et britannique sont unis pour bloquer les négociations, sauf à des conditions inacceptables pour la Russie. Le Président français, pour sa part et comme à son habitude, jour le rôle de Sganarelle et et déclare qu'il veut « la défaite » de la Russie, mais sans l'« écraser ». Brave homme !

En fait, le positionnement de conquérant dominant, colonisateur belliqueux, justifié par un discours "enthousismant de lutte contre la sauvagerie n'est pas une nouveauté chez les étasuniens. C'est même le fondement et le ciment de leur société présentée par eux-mêmes comme une mosaïque de "communautés" qui trouvent leur unité dans ce combat contre les forces du mal., la persistance des idées des Pères Pélerins, souvent présentés comme les vrais générateurs de l'"âme américaine".

Les "Pilgrim Fathers", puritains séparatistes des comtés du nord de l'Angleterre craignaient que leur postérité ne devienne hollandaise et se trouve de ce fait "corrompue" par un milieu qu'ils estimaient moralement peu élevé et parfois enclin à l'hérésie. Leur émigration sur le Mayflower en novembre 1620 a mal commencé, avec les épidémies et la famine. L'hospitalité des Indiens, qui leur ont appris à cultiver le maïs et à utiliser le poisson comme engrais, ont permis à quelques dizaines d'entre eux de subsister. Une seconde vague d'émigration, plus importante, a commencé en 1630, un an après la dissolution du Parlement par Charles Ier. Ces nouveaux puritains, qui étaient des non-conformistes de condition sociale plus aisée que les Pères Pèlerins, ont apporté avec eux des capitaux qui leur ont permis de remédier aux insuffisances du sol en passant de l'agriculture au commerce.

Ils se considéraient comme le peuple élu de Dieu, reprenant pour leur bénéfice exclusif la tradition chrétienne selon laquelle l'Église serait le « Nouvel Israël », la continuatrice du peuple hébreu de l'Ancien Testament. Pour eux, l'Amérique était la « Nouvelle Jérusalem », le refuge choisi par Dieu pour ceux qu'il voulait préserver de la corruption ou de la destruction générale, tandis que les Indiens (dont ils avaient sans doute oublié l'altruisme) représentaient les restes d'une « race maudite » que le « Démon » avait conduite lui-même dans ce continent afin de la gouverner tranquillement. Ces idées ont permis de justifier les spoliations des autochtones par les colons. Elles permettent aujourd'hui à leurs héritiers directs de se donner bonne conscience pour tout ce qui concerne leurs entreprises de domination présentées comme la "défense des droits de l'homme" et le rempart de la "démocratie".

C'est ça, faire le bien des gens malgré eux !

 

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* Dans l'Encyclopédie de Dupré, cette citation est indiquée comme faisant partie de l'Anthologie Palatine d'Eustathe (12e siècle), avec cette note en bas de page : « On attribue souvent ce mot à Voltaire. Il est bien plus ancien. Selon Stobée, il aurait été prononcé par un roi de Macédoine, Antigone II, mort en 221 av. J.-C. ». Mais certains auteurs indiquent que la traduction utilisée dans le Dupré est mauvaise. Ce serait en fait : « Que les dieux s'occupent des amis (philoi), je me charge des ennemis. »


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