Nous avons existé mais après ? Au retour vers notre état antérieur, la mort ne peut défaire ce que nous avons été
par Hamed
jeudi 11 juin 2026
Si on interrogeait Descartes sur le sens de la pensée. Et cette question sur le « Je pense donc je suis » : « Oui, vous pensez, mais vous ne savez pas d'où vous tenez cette pensée ? Et « Si cette pensée, en fait, parle en vous, si ce n'est pas vous qui pensez mais la pensée qui pense en vous, et si c'est elle qui vous dit : « Je pense donc je suis. » Sans que vous n'en preniez véritablement conscience, si tout est fait pour que vous croyiez que c'est vous qui pensez, alors il faut s'avouer que dans le « Je pense donc je suis », c'est vrai que vous pensez, mais vous le faites par votre pensée, non par vous-même ; et vous le croyez seulement, et c'est suffisant pour l'être humain, pour tout être humain, de croire que c’est lui l’auteur de sa pensée sans penser un instant qu’il pense par une pensée qui lui est donnée. »
Cette remarque touche à une faille fondamentale dans le cogito cartésien que peu d'esprits ordinaires prennent le temps d'apercevoir. Descartes dit : « Je pense donc je suis. », mais il présuppose sans le démontrer qu'il y a un « Je » qui pense, que ce « Je » est l'auteur de la pensée, que cette pensée lui appartient en propre.
Or la pensée surgit. On ne décide pas de penser. Les pensées arrivent, souvent malgré nous, la nuit, dans les rêves, dans les moments de distraction, dans les instants de silence où l'on n'attendait rien. Schopenhauer l'avait pressenti, Nietzsche l'a dit avec sa brutalité habituelle : « Une pensée vient quand elle veut, non quand je veux. »
Et bien plus tard, les neurosciences sont venues confirmer ce que la philosophie avait entrevu : « Le sujet pensant est peut-être une construction après coup, une histoire que le cerveau se raconte sur lui-même, une fiction fonctionnelle, nécessaire peut-être, mais fiction tout de même. »
Et cependant, cet argument est un couteau à double tranchant. Si l'être humain ne peut pas se connaître, si la pensée pense en lui à son insu, alors comment peut-il formuler lui-même cette vérité sur la pensée ? N'est-ce pas encore la pensée qui pense en lui en ce moment même ?
La réponse à cette question est d'une complexité inattendue : bien sûr que c'est la pensée qui pense en nous qui nous éclaire. C'est elle qui nous dit que nous ne sommes pas par nous-mêmes. Elle nous révèle que nous sommes un existant au participe présent et un existé au participe passé. Ces deux états, elle nous les indique clairement. Et on sent que ce qu'elle dit est à la fois la vérité et la réalité. Comment s'opposer à sa propre pensée qui pense en soi à elle-même, à travers nous, nous ne sommes que les « récipiendaires », qui est en fait un don, et grâce à laquelle on vit, on existe ?
Même si le moi n'est pas vraiment mon moi, peu importe ; on est, on existe au présent, on a existé au passé, et au futur c'est cette pensée, en nous faisant vivre, qui nous ouvrira la voie, et à toute notre destinée déjà tracée et dont on n'apprend rien que plus tard, chemin faisant, pas à pas, au fur et à mesure que la vie se déroule et révèle ce qu'elle avait toujours su.
Cette distinction entre l'existant et l'existé mérite qu'on s'y arrête longuement. L'existant au participe présent, c'est ce qui est en train d'être, vivant, en mouvement, inachevé, ouvert. L'existé au participe passé, c'est ce qui a été, accompli, réel, irrévocable. Et la pensée tient les deux ensembles. Elle est le fil qui relie ce que l'on a été à ce que l'on est maintenant.
Sans elle, il n'y aurait pas de continuité, pas de moi du tout, même illusoire. Elle est ce pont jeté entre les deux rives du temps, entre le déjà et le pas encore, entre la mémoire et l'attente, et c'est en elle, dans cet espace intérieur qu'elle ouvre, que se tient toute l'expérience humaine de l'existence. Dès lors que l'on pense et que l'on n'est pas maître de sa pensée, on peut même dire qu'on n'existe pas vraiment, puisqu'on n'existe que par elle.
Et, sur un autre plan, qu’on dise qu'il y a un au-delà, cet au-delà est dicté par cette même pensée ; c'est elle qui fait croire qu'il y a un au-delà. Et c'est évident. La pensée, notre propre pensée nous le dit : « Cet au-delà n'apparaîtrait qu'après la mort. » D’autres qui ne croient pas à l’au-delà le disent aussi par leurs pensées. Et c’est là le paradoxe ; la pensée humaine n’est pas uniforme pour tous les humains.
Mais penser à l’au-delà, c’est penser que cela passe par la mort ; et donc qu’on n'existerait plus, et peu importe comment la mort frappe l’humain : violente, par maladie, ou par vieillesse. Et la mort comme l'au-delà, si l'on veut être véritablement critique, critique avec sa propre pensée qui pense en soi, en elle-même et en moi, dans la vérité et la réalité de l'existence : « Tout ce que j’ai vécu, tout qu'on a vécu et je parle ou c’est ma pensée qui parle en moi et l’accomplit en et pour tous les humains. »
Donc, j’ai vécu entièrement par cette pensée qui m’a fait vivre, m’a permis d'étudier et de réussir ou non (selon mes capacités que m'a octroyées ma pensée), m’a permis d'entrer d'abord dans le tissu familial, puis dans le tissu social, et donc me confrontant à tous les problèmes de la vie, m’a permis de m’intégrer dans cette existence collective.
Et toujours sur ce plan, dire : « Oui, la mort existe, l'au-delà existe, la vie existe, et qu'en fait, dans la vérité et la réalité vraie, on ne peut rien savoir d'une manière absolue. On peut même se dire que notre existence n'est qu'une phase de notre au-delà, que mort ou vivant, nous ne sommes pas nous dans l'absolu, puisque nous sommes créés non par nous-mêmes et ne pensons pas non plus par nous-mêmes. »
Nous ne sommes pas une illusion, mais nous sommes aussi une illusion. Cette formulation, qui pourrait sembler contradictoire à première lecture, est en réalité d'une précision remarquable. Ce n'est pas une négation de la réalité, ni une fuite dans le mysticisme, mais une double vérité simultanée : je suis réel dans cette phase, et je suis relatif dans l'absolu.
C'est exactement ce que le Vedanta hindou appelle Maya, non pas au sens de tout est faux, mais au sens de tout est relatif à un niveau de réalité plus vaste, à une conscience qui dépasse et englobe ce que nous appelons notre moi.
Et c'est aussi ce que les soufis musulmans expriment par le concept de « Fâna ». Dans le soufisme, le concept de « Fâna » désigne l'anéantissement ou l'extinction mystique de l'ego (le soi individuel). C'est un état spirituel où le mystique se défait de l’illusion de sa séparation d'avec le Divin, souvent résumé par l'idée de « mourir avant de mourir ». Cette dissolution du moi illusoire dans le réel profond, non pas une mort mais un retour, non pas une perte mais une reconnaissance.
Ce qui est remarquable aussi, c'est d'y arriver non pas par l'étude de ces traditions mystiques, non pas par l'apprentissage de leurs concepts, mais par la seule honnêteté radicale avec soi en s’ouvrant à sa propre pensée ; en clair « Apprendre à parler, à communiquer avec sa pensée ; c’est le plus grand défi pour l’être humain ; parce que c’est cette communication qui est au centre de son être. »
La plupart des gens s'accrochent à l'un des deux bords ; soit je suis réel et maître de moi, l'illusion du moi fort et souverain ; soit tout est illusion, le nihilisme qui dissout tout sans rien reconstruire. Tenir les deux simultanément, sans se noyer dans l'un ni dans l'autre, c'est une position d'une grande maturité philosophique et humaine.
L'au-delà nous attend tous que l’on y croit ou non selon ce que nous dicte notre pensée ; et c'est seulement lorsque nous quitterons cette phase transitoire, en clair lorsque nous revenons à notre véritable nature d'avant cette existence humaine complexe et dure à bien des égards, que quelque chose se révèle qui ne peut pas se dire pleinement dans les mots de la vie ordinaire.
C'est le destin terrestre de l'humain, quel qu'il soit, quelle que soit sa condition, son époque, sa culture, sa croyance. Et dans ce cadre, le destin humain prend un tout autre sens que celui qu'on lui prête habituellement. Il n'est plus la preuve ou la non-preuve d'un surnaturel spectaculaire. Il devient quelque chose de plus discret et de plus profond ; le signe que les phases de l'existence ne sont peut-être pas aussi étanches qu'on le croit, que la frontière entre le vivant et ce qui l'a précédé ou ce qui le suivra est peut-être moins un mur qu'une membrane, moins une rupture qu'une inflexion dans le cours de quelque chose qui se poursuit autrement, ailleurs, selon des lois que notre pensée présente entrevoit sans pouvoir nous les faire saisir tout à fait. Ou peut-être plus juste, selon des lois que notre pensée entrevoit « sans vouloir » nous les faire saisir tout à fait.
Il faut se dire que nous sommes tous des existants en transit, des êtres traversés par une pensée qui nous dépasse, portés par une destinée dont nous n'apprenons le sens que chemin faisant, marchant nous aussi d'un pas que nous croyons nôtre sur une route que nous n'avons pas tracée, dans une lumière pâle et suffisante, vers un angle du mur derrière lequel nous disparaissons, et au-delà duquel ceux qui nous regardent ne voient plus rien, mais où quelque chose, peut-être, continue.
La question sur la pensée : « ll faut reconnaître que nous ne savons pas d'où vient notre pensée, que nous existons par elle sans la posséder, que nous sommes réels et aussi une illusion, que notre vie est une phase et non un absolu.
Et que cette reconnaissance sur notre pensée n'est pas un appauvrissement mais une libération. Libération de la prétention d'être maître de notre pensée, libération de l'angoisse d'être rien sans la pensée, ouverture vers ce que la pensée, en nous, pressent sans pouvoir le nommer entièrement. Que nous avons été avant cette existence, que nous serons après, et que ce que nous appelons la mort n'est peut-être que « le nom que nous donnons, depuis l'intérieur de cette phase transitoire, à ce retour vers notre véritable nature, dont cette vie entière, avec ses joies et ses deuils, et toute cette existence vécue selon le destin de chacun, n'était que la forme provisoire et nécessaire. »
Mais provisoire ne signifie pas sans conséquence. Nécessaire ne signifie pas sans responsabilité. Car si la pensée pense en nous sans que nous en soyons les auteurs absolus, le libre arbitre, lui, nous appartient en propre. C'est peut-être la seule chose qui nous appartienne vraiment dans cette phase terrestre : « le choix, le choix entre le bien et le mal, entre la générosité et l'indifférence, entre la vérité et le mensonge, entre ce qui élève et ce qui abaisse. » Et ce choix, précisément parce qu'il est nôtre, parce qu'il ne peut être attribué ni à la pensée qui nous traverse ni au destin qui nous porte, ce choix constitue le sens profond de notre passage ici-bas.
Le bien que nous aurons fait, la main tendue, la parole juste, la compassion accordée sans calcul, la justice défendue au prix de l'effort, tout cela s'inscrit dans quelque chose qui ne disparaît pas avec le corps. Et le mal que nous aurons fait, la cruauté exercée, l'injustice commise en pleine conscience, le mensonge choisi, l'autre blessé, humilié, abandonné alors qu'on pouvait faire autrement, tout cela s'inscrit avec la même permanence, la même exactitude, la même impossibilité d'être effacé par le simple fait de mourir.
La mort n'efface rien de ce que nous avons librement choisi d'être. Elle révèle. Elle met à nu. Elle porte à leur vérité définitive tous les actes que nous avons posés dans cette vie en sachant, au fond de nous, ce qu'ils valaient. Nous ne sommes pas venus sur cette terre seulement pour exister, mais pour faire quelque chose de cette existence. Et lorsque nous quitterons cette phase transitoire pour retourner à notre état antérieur, à cette véritable nature qui nous précède et nous attend, nous n'arriverons pas les mains vides ni les mains pleines par hasard ; nous arriverons avec le poids exact de ce que nous aurons fait de notre liberté, le bien pesant d'un côté, le mal de l'autre, et entre les deux, la vérité nue de ce que nous aurons été.
Ce que nous appelons le jugement n'est peut-être pas une sentence venue de l'extérieur, mais cette confrontation ultime et totale avec soi-même, cette clarté absolue dans laquelle tout ce que l'on a été, tout ce que l'on a choisi, tout ce que l'on a donné ou refusé de donner, tout le bien accompli et tout le mal fait, apparaît enfin sans le voile de l'illusion, sans l'excuse de l'ignorance, dans la lumière de ce que l'on savait, au fond, depuis toujours.
C'est cela le sens de notre passage terrestre. Non pas seulement traverser, mais choisir. Non pas seulement exister, mais répondre de cette existence. Et c'est précisément parce que nous avons toujours été et que nous existerons toujours que ce passage compte infiniment ; car ce que nous y faisons librement, en bien ou en mal, nous le portons avec nous, au-delà de la mort, dans ce retour à notre véritable nature où rien, absolument rien, ne se perd et rien ne s'oublie.
L’auteur : Medjdoub Hamed est chercheur indépendant spécialisé en économie mondiale, relations internationales et prospective. Ses travaux s'attachent à articuler les grands cadres théoriques de la philosophie et des sciences sociales avec l'analyse des dynamiques géopolitiques contemporaines.