Oui, les notes servent à quelque chose
par Bruno Guigue
vendredi 3 octobre 2014
Abandonner cette pratique ancestrale et surannée, ce serait, nous dit-on, faire preuve d’un sens aigu de la modernité. Au contraire ! Ce serait fuir les difficultés de nombreux élèves au lieu de les affronter, casser le thermomètre en prétendant guérir de la fièvre, faire du cancre l’alibi d’une démission collective, et convertir la pédagogie en démagogie.
Après avoir fait de la dictée des collèges un exercice parfaitement ubuesque, le ministère de l’Education nationale récidive en prenant deux nouvelles initiatives : il veut, premièrement, accorder un véritable pouvoir de décision aux parents en matière d’orientation ou de redoublement. Et il espère, sur sa lancée, réformer les « modalités d’évaluation », autrement dit organiser l’abandon progressif de la notation chiffrée, considérée comme la mère de tous les vices.
Il s’agit en réalité de trois chantiers de démolition, destinés à briller au firmament de « l’innovation pédagogique ». Avec la réforme de la dictée, on a déjà renoncé à évaluer les difficultés lexicales des élèves, désormais inscrites au registre d’une normalité infra-linguistique dont un quasi-illettrisme fournit le critère. A quoi bon sanctionner l’absence de maîtrise de la langue, semble-t-on admettre, puisque une sorte d’idiome tribal en tient lieu, du moins pour ces enfants issus de milieux défavorisés dont le système n’a cure ?
L’octroi d’un véritable pouvoir de décision aux parents en matière d’orientation ou de redoublement va dans le même sens. Officialisant une pratique peu à peu entrée dans les mœurs, une telle réforme viderait de sa substance cette vénérable institution qu’est le conseil de classe, au sein duquel les parents, comme les élèves, sont représentés et ont la possibilité de s’exprimer. Mais si les professeurs, avec leur chef d’établissement, ne décident plus de rien, ils seront condamnés à faire de la figuration. Que dirait-on d’une médecine ou les décisions thérapeutiques seraient prises par les patients ?
Dans ces conditions, on comprend que la réforme envisagée de l’évaluation soit comme la cerise sur le gâteau. Pourquoi s’obstiner, en effet, à fournir une évaluation du travail des élèves si cette évaluation n’a aucune incidence sur le déroulement de la scolarité ? La cible privilégiée de cette frénésie réformatrice, une fois de plus, c’est la note. Sans vergogne, on lui prête tous les vices : blessante, humiliante, pédagogiquement désastreuse, elle plongerait les élèves et leurs parents dans une sourde hostilité à l’égard de l’institution scolaire.
Faut-il encore démontrer l’absurdité d’un tel discours, son caractère infantilisant pour les parents, débilitant pour les élèves ? Le propre de tout apprentissage, c’est de progresser de manière itérative, d’erreur en correction, jusqu’à la maîtrise relative d’un savoir donné. L’autonomie intellectuelle ne s’apprend pas tout seul, elle s’acquiert au contact du maître. De ce point de vue, la notation chiffrée est un procédé rationnel permettant d’évaluer la progression réalisée par l’élève. Elle reflète l’estimation objective, à un moment donné, de l’acquisition d’une connaissance. Parce qu’elle peut toujours être améliorée, elle ne fige aucune image négative de soi, elle ne crée aucun traumatisme.
C’est tout le contraire. Pièce maîtresse de la relation pédagogique, la notation n’a qu’un seul bénéficiaire : l’élève. Elle n’exprime aucun jugement sur l’élève, mais sur un travail fourni, de manière ponctuelle, lors d’un exercice précis. Elle l’invite à l’effort, le conduit à se dépasser. Les professeurs le savent, qui voient combien précieuse est la progression de leur moyenne aux yeux des élèves motivés. Etalon de mesure pédagogique pour le professeur, la notation chiffrée fournit, à l’élève désireux de progresser, un point de repère indispensable. Lui interdire de se situer dans cette échelle graduée des acquisitions cognitives, c’est le condamner à ne plus savoir où il en est. Il est alors victime de la double ignorance dont parle Platon : il ignore son ignorance.
Certes, tout le monde en convient, l’évaluation ne se résume pas à la note chiffrée. L’appréciation écrite qui la justifie est plus importante encore, puisqu’elle indique les motifs pour lesquels la copie doit être considérée comme peu, assez ou parfaitement conforme aux exigences de l’exercice. Mais aurait-elle la même utilité en l’absence de note chiffrée ? Imagine-t-on une copie sur laquelle on formulerait une appréciation sans indiquer à quoi elle correspond dans l’échelle des acquisitions ? En réalité, il n’y a pas d’annotation sans notation. Et demander aux professeurs de pratiquer l’une sans l’autre, c’est leur demander de courir à cloche-pied.
Evaluer, c’est accompagner, conseiller, encourager, mais aussi, s’il le faut, sanctionner, non pas seulement au sens disciplinaire, mais avant tout au sens pédagogique. Dans l’accomplissement de leur tâche, les professeurs utilisent la notation comme l’un des outils à leur disposition. Elle est l’un des éléments de la panoplie. Mais cet élément est central, il est au cœur de la relation pédagogique bien comprise, où le professeur, aussi bienveillant soit-il, n’est ni un copain, ni un prestataire de services. Sans le pouvoir de noter, le professeur est rétrogradé au rang d’animateur. Vous voulez ruiner la relation pédagogique ? Supprimez la notation.
Abandonner cette pratique ancestrale et surannée, ce serait, nous dit-on, faire preuve d’un sens aigu de la modernité. Au contraire ! Ce serait fuir les difficultés de nombreux élèves au lieu de les affronter, casser le thermomètre en prétendant guérir de la fièvre, faire du cancre l’alibi d’une démission collective, et convertir la pédagogie en démagogie.
Bruno Guigue