Pas d’accord !

par Philippe Bilger
lundi 25 février 2008

On peut apprécier ou non Nadine Morano, porte-parole de l’UMP. Pour ma part, ayant un faible pour les "grandes gueules", je la préférais aux petits maîtres tièdes et sans relief et j’avais trouvé injuste sa disgrâce temporaire.

On peut approuver ou non le Parti socialiste. Pour ma part, je me suis toujours senti, en dehors d’amitiés personnelles fortes qui m’ont conduit à privilégier la gravité de gauche par rapport à la dérision de droite, en décalage avec sa philosophie pénale, sa vision de la liberté et de la responsabilité, sa conception de la justice. La société serait peu ou prou coupable quand l’auteur du crime ou du délit - sauf s’il est riche, bien sûr - ne serait, lui, que le jouet de forces qui le dépassent et sur lesquelles il n’aurait jamais aucune prise. Je caricature certes mais il y a au fond de la pensée socialiste cette idée qu’il faut diluer dans le pluriel ce qui crève les yeux et brise le coeur dans l’instant et dans le singulier de la transgression. Il n’empêche que depuis l’aveu de sa naïveté par Lionel Jospin, le Parti socialiste, notamment sous l’influence de Robert Badinter idolâtré au-delà de toute mesure et d’André Vallini, parlementaire que le désaccord qu’on a avec lui n’empêche pas d’estimer et d’écouter avec beaucoup d’attention, a évolué et ne saurait aujourd’hui être réduit au culte de l’angélisme pénal.

Aussi, lisant des propos de Nadine Morano sur le site du Nouvel Observateur au sujet de la polémique née de la demande présidentielle au Premier président de la Cour de cassation, j’ai sursauté. On ne peut pas dire qu’elle fait dans la nuance ! Ces extraits vous éclaireront : "Je laisse le soin aux Français de juger le PS qui se met clairement du côté des assassins et oublie toutes les victimes. C’est irresponsable de jouer avec la sécurité des Français", et elle ajoute : "Il s’agit d’appliquer le principe de précaution", reprenant ainsi l’argument utilisé par le président de la République.

L’outrance ne sera sans doute discutée par aucune personne de bonne foi, même fortement engagée dans le combat politique. Mais je devine déjà le mouvement désinvolte par lequel l’esprit se débarrassera aisément de cet excès en le traitant de "politique". Ce serait donc cela, le militantisme, la controverse partisane, ce serait cette absurdité revendiquée et assumée ?

Qu’on ne s’y trompe pas. Cette démesure dans la dénonciation ne doit pas seulement être rejetée par ceux qu’elle cherche à atteindre mais aussi par les partisans de la politique au nom de laquelle elle est formulée. A entendre de telles outrances, qui défigurent stupidement l’adversaire et feignent de le croire complice de crimes qu’il récuse autant que vous, on finit par avoir honte des idées qu’on défend. On regrette que les moyens mis au service de la cause qu’on approuve vous rendent celle-ci insupportable. On souhaiterait que l’argumentation sur le fond et pour la forme soit à la hauteur de l’élan intellectuel qui vous pousse à adhérer à une conception pénale dont le bien-fondé ne mérite pas d’être détruit par des attaques aussi injustes. Il est clair que je ne peux pas me sentir solidaire, même en avalisant le principe de la rétention de sûreté et après les récentes péripéties nous conduisant du Conseil constitutionnel à la Cour de cassation, de propos osant imputer au Parti socialiste d’être complice des "assassins" et indifférent aux victimes. On est saisi de nausée devant le caractère absurde et dévastateur d’une telle accusation. On croit se trouver dans le champ du dialogue républicain, même vigoureux, et on est tombé en réalité dans la triste mécanique politicienne qui consiste plus à démolir autrui qu’à faire l’apologie intelligente de ce qu’on soutient.

Quand Nadine Morano se laisse ainsi aller, j’ai besoin de me rappeler que la politique pénale dont il est question est, à mon sens, courageuse et lucide. Ce n’est pas la première fois que je me suis senti mal à l’aise devant des explications maladroites, pauvres, sommaires, qui venaient altérer la validité de ce qu’elles prétendaient défendre. Etrangement parfois, l’antagonisme crée plus de fraternité que l’accord apparent, si trompeur quand on cherche à l’approfondir. Les débats sur les peines plancher et la carte judiciaire l’ont démontré avant même l’irruption de la rétention de sûreté dans notre espace judiciaire. Raison de plus pour qu’on ne nous rende pas trop difficile, à force de médiocrité et de mauvaise foi partisanes, un soutien que nous ne sommes pas si nombreux à apporter.

La pire des attitudes serait, devant ce qui paraît ressembler à la politique telle que l’opinion publique se plaît à la caricaturer - un combat sans écoute, une lutte sans merci, un excès assumé -, de jeter l’éponge en acceptant ces dérives comme un inévitable fait acquis. Elles seraient l’inéluctable rançon d’un affrontement honorable et il n’y aurait pas de militantisme sans ces outrances périphériques. La tentation de prendre avec fatalisme cette perversion de la politique au quotidien est sans doute ancrée en chacun de nous, du moins chez tous ceux que la chose publique passionne. Mais une telle attitude de confort et de résignation n’est qu’apparemment raisonnable.

A l’évidence, on peut faire de la politique autrement. Il n’est pas nécessaire, pour défendre la position du président de la République et, plus largement, le texte sur la rétention de sûreté, de traîner ainsi dans une opprobre injustifiable des contradicteurs dont le seul tort consiste à ne pas avoir la même conception de l’Etat de droit que vous. Dire qu’ils se trompent et le démontrer, n’est-ce pas suffisant ? Ce qu’on ne réussit pas à signifier doit-il inévitablement être remplacé par la virulence du ton ? Quel étrange retournement que celui qui fait suivre l’ouverture politique pratiquée par Nicolas Sarkozy par une fermeture dans la forme. Il est paradoxal que des ministres dits socialistes oeuvrent dans ce gouvernement et qu’en même temps un tel paroxysme se déchaîne pour battre en brèche des contestations judiciaires, pour ne parler que d’elles. Comme si l’ouverture gouvernementale avait pour implacable contrepartie une fermeture intellectuelle ailleurs, une rigidité politique dans les échanges partisans. Comme s’il fallait compenser la souplesse d’un côté par l’intolérance de l’autre.

Je ne fais pas de politique. J’évoque, pour le bénéfice de tous, le rêve d’une tranquillité et d’un respect démocratiques.


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