Peccavimus ?

par Rousquille
jeudi 17 mars 2011

Les religions ont-elles encore le droit de s'exprimer dans l'espace public et d'y dire des choses qui dérangent ? On peut en douter après ce qui est arrivé au maire de Tokyo, coupable d'avoir dit ce qu'ont toujours pensé les êtres humains à propos du sens des catastrophes dites « naturelles ». Interdit de dire : « Nous avons péché » ?

Le maire de Tokyo a commis une faute gravissime : oublieux de ses intérêts politiques bien compris en démocratie—et du « vécu » des sinistrés—ce candidat à un quatrième mandat a osé déclarer que le séisme et le raz-de-marée sont « tenken » pour l’égoïsme et la cupidité éhontés de ses concitoyens : comprenons que les dieux auraient puni ses concitoyens pour leur iniquité, particulièrement leur manque de civisme et de piété filiale. Comme la rectitude politique fait aussi florès au Japon, une grosse vague de protestations s'est levée dans les médias et l'intelligentsia locales, forçant Shintaro Ishihara à revenir sur ses déclarations de rustre prélogique, et à présenter des excuses en bonne et due forme.

En 2008 et en Chine cette fois, une polémique similaire, quoique moins virulente, avait visé les réactions de certaines victimes du tremblement de terre dans la province du Sichuan. Fidèles à leur tempérament nonchalant et gouailleur, ces Chinois du Sud-Ouest avaient eu le mauvais goût, l'indécence, l'audace de faire des plaisanteries, les unes fines, les autres moins, à propos du désastre—et de la Camarde qui avait failli les ensevelir. On eût voulu que ces joyeux lurons endossassent la camisole psychologique d'une société qui unit le vivre dans le rire au mourir dans l'effroi, leur arracher ces sentiments purulents qui éclaboussent les écrans et secouent les télébourgeois, en extraire du désespoir, de la colère, au moins quelques larmes. Il n'était pas permis d'être « zen » face à la fin de tout. À cet égard, le vaste et bruyant rassemblement sur la place Tian'anmen le jour du deuil national, au cours duquel la foule avait brandi un poing rageur vers le ciel, reste comme la marque de fabrique de l'impiété moderne, dans sa version prométhéenne néo-chinoise.

Mais revenons au Japon et à l'actualité. En parlant de « punition divine », Shintaro Ishihara n'a fait que reprendre ce qu'enseignent toutes les religions de l'humanité sans aucune exception—et de dire tout haut chez lui ce que de l'autre côté de la mer murmurent avec des sourires en coin les esprits revanchards. Certes, la doctrine d'origine chinoise du « tenken » rend responsable l'empereur, et non le peuple, des cataclysmes tels que tremblements de terre et « tsunamis », mais il reste que la doctrine du karma, importée au Japon par le bouddhisme, enseigne bel et bien que tout ce qui arrive à l'homme découle de ses actes passés et que celui-ci est indissociable de l'univers. Quant aux religions révélées, elles affirment exactement la même chose, à la réserve qu'elles donnent un visage unique à la Justice cosmique et isolent l'homme comme le sommet d'une « création ». L'histoire de Jonas ou celle des dix plaies de l'Egypte redisent à la manière sémitique le « tenken » sino-nippon tant il est vrai que la religion implique la responsabilité.

Cependant, le matérialisme athée, dans l'optique singulière et non démontrée qui est la sienne—celle d'une vie humaine atomisée dépourvue de toute espérance post-mortem—se croit le droit et même le devoir d'interdire ce qu'il prend pour une insupportable et coupable culpabilisation. Ce faisant, il ne fait pas qu'oublier la souffrance profonde qu'il inflige lui-même à l'humanité par le double culte de l'absurdité existentielle et de la démesure technique ; il ne fait pas qu'outrepasser les compétences de la science sur laquelle il croit s'appuyer mais qui n'a strictement rien à dire ni sur le pourquoi ultime des choses ni sur ce qu'il serait bon ou pas bon de dire ; il ne fait pas que dramatiser de manière insoutenable une mort qui apparaît comme bien secondaire à des enseignements qui ont pour horizon l'éternité ou le devenir éternel de l'homme ; il viole aussi la conscience d'une majorité d'êtres humains—la plupart des Japonais ont des croyances religieuses—qui croient toujours aux explications de la religion, y puisent force et réconfort et trouvent le courroux d'une divinité qui s'intéresse à eux ou l'idée plus subtile d'une intrication de l'univers matériel et spirituel infiniment plus rassurants que le jeu aveugle d'atomes solitaires chutant et s'entrechoquant dans le vide : j'ai parlé de ce qui constitue en fin de compte le fin mot de la savante tectonique des plaques ( Et n'oublions pas que le fin mot de cette chose complexe et dynamique que sont les religions, n'est pas le châtiment, mais la bénédiction—après le repentir.)

S'il n'est plus permis de dire en public une évidence de la Tradition, que devons-nous en conclure si ce n'est que les religions n'ont plus droit au chapitre et que les croyants non seulement doivent se taire mais sont coupables ? On se souvient que le primat de Belgique a fait récemment l'objet d'attaques odieuses pour avoir fait allusion à mots couverts à une possible responsabilité des sidéens ; que feu le roi Baudouin avait été agoni d'injures, et finalement déclaré rien moins que dément, pour avoir refusé de signer une loi autorisant l'avortement. Après les lois interdisant le racisme et le révisionnisme dans l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, sommes-nous à la veille d'une législation interdisant d'enseigner le karma et le péché, ainsi que leurs conséquences, sous le prétexte que ces doctrines sont inspirées par la haine, traumatisent les gens, ne respectent pas leur « vécu » et les assujettissent aux religieux ? Ne nous y trompons pas : ôtez l'idée de mal, peu importe qu'on l'appelle « péché » ou « ignorance fondamentale », et il ne reste plus rien de la religion. Pas de péché, pas de salut, pas de transcendance. Et si les catastrophes de toutes sortes ne sont pas des avertissements divins, c'est que la divinité est soit méchante soit impuissante, soit inexistante.

Bien évidemment, si les religions tenaient encore leur place et annonçaient autre chose que des extases-minutes ou le père Noël—qui a remplacé largement le Dieu bon ET juste de la Bible dans l'Église catholique postconciliaire —, on pourrait encore entendre les avertissements très clairs du Christ ou du Bouddha sur ce point. Jésus de Nazareth n'a certes pas aboli la doctrine ancienne. On peut même dire que, fidèle à son radicalisme moral de prédicateur de « fin des temps », il l'a aggravée : averti de l'écroulement d'une tour à Jérusalem sous quoi avait péri une masse de ce que l'on appellerait aujourd'hui des « victimes innocentes », il enseigne que tous sont également coupables et méritent une mort violente (Luc 13,1-9). Lui seul est maître de sa vie (« Personne ne peut m'ôter la vie : je la donne de mon propre gré ») —et nous invite à le devenir par la Croix.

Mais les églises n'ont plus le courage et l'amour de la vérité de leurs fondateurs, et leurs représentants, au même titre que le commun des politiques, sont terrifiés par les persécutions verbales et judiciaires de la pensée dominante. C'est un maire et non un prélat qui a jeté dans le débat la question troublante de l'iniquité et de son châtiment : un comble ! Mais imaginez un instant que des propos similaires, qui tombaient régulièrement des chaires de vérité il y a à peine un siècle, soient tombés des lèvres du pape...

La question du sens ultime de la souffrance reste donc scellée. Et donc la possibilité de la transcender, sauf si l'on considère qu'après s'être gavé d'émotions négatives et avant de finir en pourriture chimique innommable, recommencer à produire et à consommer le plus possible—le mot d'ordre de l'administration Bush après l'écroulement des tours de New-York—soit une réponse.


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