Petit Frère...

par Michaël de Jaham
lundi 26 octobre 2009

Un bus bondé en pleine heure de pointe d’une grande agglomération française. Chacun tente dans le réduit qui est devenu le sien de protéger son espace vital tout en préservant par acquis d’éducation celui des autres. On parle bas en ce tout début de matinée de peur de déranger celui qui partage cette contrainte journalière.
 
Un petit groupe de jeune pénètre cet espace et trahit l’accord silencieux et de respect tacite du bus. Au delà du dynamisme logique et attendu de jeunes de 13 où 14 ans, ce qui vient perturber la tranquillité apparente du bus, émane des téléphones. La musique est prétendument censée adoucir les mœurs mais bizarrement, le rap non désiré à 7h00 du matin ça ne passe pas.
 
Entre agacement camouflé et énervement patent, c’est dans un souffle partagé d’impatience que la grande majorité reste silencieuse. Pourquoi ce silence gêné et pourquoi cette persistance à imposer à tous une musique non souhaitée. D’un côté, la peur, ce satané sentiment d’insécurité qui paralyse qui retient l’auguste geste éducatif qui consisterait à expliquer aux jeunes perturbateurs l’impolitesse de leur comportement.
Des décennies d’individualisme et de laisser aller éducatif ont forgé cette impuissance. En face, des parents dépassés ont abandonné le terrain des valeurs laissant à la seule éducation nationale le soin de palier leur manquement patent. Les jeunes n’ont plus la connaissance des limites qu’imposent le respect dû à l’autre et notamment à son aîné.
 
"Nous sommes tous victimes du silence"
Personne ne leur a dit, personne n’ose leur dire, personne ne leur dira. Le triptyque infernal est posé, absence de parole pour des maux sans fin. Nous sommes tous victimes du silence. Afin d’aiguiser l’analyse de la situation, je tends l’oreille dans l’intention de définir précisément le morceau auquel nous devons l’insigne honneur de nous sortir bien involontairement de la torpeur matinale.
Au milieu du silence indécis ; les paroles du groupe « I am » claquent « Petit frère rêve de bagnoles, de fringues, de tunes De réputation de dur, pour tout ça il volerait la lune » Et voilà la motivation et le seul but de ces petits durs, voler à la fin de notre nuit le peu de lune que l’on avait encore dans le regard. A moins qu’ils n’aient tout simplement pas compris que nous goûtions très peu cet esprit solidaire qui voudrait qu’ils nous fassent partager de manière contrainte leur choix musical du matin.
 
En comprenant qu’il s’agissait bien de la chanson « petit frère » du groupe « I am », j’atteins alors le summum le la désolation. Cette chanson aux paroles si finement ciselée qui appelle à sa manière l’attention de la jeune génération par ses propres grands frères sur la bêtise et l’incohérence de leur comportement. Cette chanson qui était un appel à réagir et à se reprendre, ces paroles de tolérance étaient elles mêmes méprisées et utilisées à contre effet.
Il ne s’agissait nullement pour ces jeunes de trahir la pensée d’un groupe qu’ils vénèrent, ils n’avaient tout simplement pas compris voire pas écouté les paroles de la chanson...
 
"Classe moyenne, un modèle dévalué"
Ils adhèrent à une sorte de concept abstrait à un chemin d’affirmation qu’ils croient être le bon parce qu’aucun autre ne leur a été offert avec autant d’évidence et d’attrait. L’image d’une réussite à la « Scarface » avec ce qu’il y a de fulgurant de rebelle et quelque part de romantique l’emporte aisément à leur âge face à celle d’une petite vie de famille rangée. La dévalorisation du modèle de la classe moyenne française qui laisse place dans les médias à une réussite indécente et dévalorisante pas toujours offerte aux plus méritants n’incitent pas au respect des règles et de l’école. S’affranchir de ces règles, c’est s’affranchir du risque de « médiocrité » qu’offrirait cette classe moyenne si décriée. Paradoxe des paradoxes, c’est en fuyant ce qu’ils considèrent comme un horizon de vie dévalorisant qu’ils s’écartent de la possibilité d’y accéder.
 
Ils nous renvoient donc en pleine gueule et plein les oreilles le rejet qu’ils ont de notre mode de vie. Il est particulièrement tentant notamment à 7h00 du matin de s’arrêter au pur caractère impoli, perturbant et provocateur de ce comportement. Non seulement cela ne réglerait pas la question mais cela pourrait être la source de tensions et d’incompréhensions persistantes. Pour autant, il ne serait pas logique sous prétexte d’explication de tolérer ce type de comportement.
 
Voilà bien le défi qui se pose à la société. Reprendre la main face à une certaine dérive qui tend au non respect des règles en commun ; tout en expliquant, éduquant, prouvant aux jeunes que les perspectives qui s’offrent à eux par le travail et par les études sont intéressantes. Cela nécessite notamment de revaloriser la classe moyenne en limitant le trop grand écart qui se creuse entre elle et une classe dite supérieure, du moins financièrement.
 
Si la musique n’adoucit pas toujours les mœurs parfois elle les révèle et c’est au travers des paroles et des actes que les maux mêmes les plus anodins nous invitent à comprendre et travailler ensemble pour trouver le chemin d’un avenir plus solidaire et plus respectueux.
 
 

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