Peurs millénaristes, peurs mondialisées
Il fut un temps radieux où les peurs étaient circonscrites autour d’une date ou d’un événement. Celui-ci, total, les canalisait, telle la grande peur de l’an mil (ou deux), et il revenait aux théologiens et astrologues farfelus d’expliquer que mil n’est pas mil mais quelques années de plus ou de moins. Il y existait toujours la peur de mourir (d’où les théologiens et astrologues) ou d’avoir faim ou soif ; on construisait des murs protecteurs contre la peste et des citadelles perpétuant les allégeances des uns et des autres. Souvent on avait peur de mourir dans des guerres ayant comme objectif le monopole du paradis, parfois celui du pouvoir sur terre. Sans doute, on mourrait plus jeune et plus souvent, la valeur (et le sens) de la vie n’étant pas celle d’aujourd’hui et encore moins celle de notre propre civilisation occidentale contemporaine. Enfin, la vie de l’autre, de l’indien, de l’esclave ou du coolie, était chose insignifiante, et ne procurait apparemment aucune angoisse métaphysique, du moins pour la grande majorité des croyants.
Depuis la cité grecque jusqu’à la révolution industrielle (et bien au-delà), peur et quiétude, discours et anti-discours, réformes et contre-réformes, conformisme économique et anticonformisme insurrectionnel, étaient issus de la même matrice. Aristote et Freud, Marx et Jésus, Pitt le jeune et Cromwell, d’Annunzio et Malevitch, Louis XIV et Robespierre, Borgia et Spinoza, Platon et Lénine sont tous « gréco-romains » et « judéo-chrétiens ». Poseurs de problèmes et de solutions à la fois.
Les mondialisations successives, quels que soient les noms qu’on leur donnât, thalassocratie grecque, empire romain, Venise, Gênes, croisades, empires ibériques, britannique ou hollandais, concessions de la Chine, comptoirs installés aux méandres de l’Orénoque, du Mékong ou du Congo, étaient à l’origine des aventures occidentales, et seuls les Perses, les Mongols et leurs descendants ottomans ont, comme dans un éclair éphémère, rompu sur les limes cette monotonie historique. L’Egypte a sacré des pharaons macédoniens, des dynasties albanaises, des gouverneurs romains, ottomans ou mamelouks sans jamais, même à l’apogée de sa puissance, aller au delà de la Crète. La Mésopotamie resta l’horizon extrême de sa puissance. Il en est de même pour les empires du Milieu, Indo-Moghol, et amérindiens : centres de leur monde, certes, mais limités dans un espace assumé comme multiple et infranchissable.
Reste l’épopée arabe. Elle ne se confond pas avec les invasions barbares et lointaines qui ont façonné l’Europe de l’empire romain finissant. Ces dernières, lentes, endémiques, faites de coups d’éclats mais aussi de compromissions avec Rome, ont « naturellement » occupé l’espace depuis l’est eurasien. Elles sont à l’origine de ce qu’est l’Europe des nations, au même titre que l’empire. Par contre, la « chevauchée fantastique » arabe, leste, entra en Europe depuis ses frontières Ibériques, déstabilisa et refonda la Sicile, perturba la quiétude de la mare nostrum avec ses pirates, ses ports d’assaut permanent, avant de se fondre (en partie) au sein de l’empire ottoman. En ce sens, l’Islam et ses conquêtes, son expansionnisme naturel, marchand et universalisant, nous ressemble. Mais, différent, polymorphe et autonome, il interpelle notre regard universaliste. Il nous conteste de l’extérieur. Avec d’autres formes, d’autres logiques, un autre dieu (issu pourtant de la lignée des nôtres), une autre éthique, des réseaux financiers et mercantiles globaux antagonistes.
De Cordoue à Poitiers, de la prise de Jérusalem à la Reconquista, cet ennemi intime « fixe » la mesure inconsciente de nos décadences et de nos renouveaux et interpelle certains de nos mythes fondateurs et de nos peurs de l’extérieur.
La lente agonie des Ottomans, qui ressemble comme une goutte d’eau à celle des Byzantins (la ressemblance de ces deux empires allant bien au-delà de leurs processus respectifs de désintégration), fossilise l’espace de l’est méditerranéen, tandis que l’Amérique et le Cap de la bonne espérance lui enlèvent ses monopoles caravaniers. Dès lors et après Lépante, ce face à face devient inégalitaire, la lente construction de l’Europe des empires puis des nations se faisant aux dépends d’une aussi lente agonie de la supposée hégémonie musulmane, sous tutelle du « vieil homme malade ». Cordoue ou Bagdad n’étant plus que des facteurs de nostalgie ou de fascination sur les deux rives méditerranéennes.
Désormais, Anglais, Français, Italiens et Allemands s’installent en se disputant la mare nostrum, (comme tout autre espace), les musulmans se transforment en indigènes et la fascination en curiosité orientalisante.
Au Soudan lointain, vers 1884, un Mehdi millénariste occupe Khartoum de manière éphémère (à la grande honte de la couronne britannique). Cet événement, (bien moins important que la guerre des boers pourtant riche en enseignements sur la guerre asymétrique), est pourtant annonciateur d’une contestation qui prendra, des années plus tard, la forme d’une radicalisation divergente à celles de nos discours et anti discours intégrés.
En effet, c’est Mehdi qui prône une guerre ascétique, fervente, irrégulière et globale, et c’est lu, au sein du monde musulman, la référence, après l’échec du nationalisme arabe, du mirage nassérien et de la corruption pétrolière, processus liés ou mimant notre propre monde.
C’est lui le père du fait qu’aujourd’hui nous avons peur de prendre l’avion ou le métro, de nous promener dans la rue, d’être des cibles au sein même de notre territoire. Cependant, la forme de cette guerre n’est pas le fait de l’islam. D’Hector Makhno à Oklahoma City, de la bande à Baader aux Brigades rouges, de l’ETA à l’IRA, de la guérilla au terrorisme, la guerre non conventionnelle ou insurrectionnelle fait partie de notre propre anti discours : le brésilien Marighella aussi est gréco-romain et judéo-chrétien. C’est sans doute pour cela, qu’aujourd’hui, qui dit terroriste pense islam. C’est à dire à une contestation radicale dont nous ne sommes plus les parrains. Les actes et leurs conséquences sont similaires. Mais, pour une fois, ce qui les sous-tend, ne vient pas de chez nous.
Du moins, nous le croyons.
Le terrorisme qui se débarrasse de la notion même du territoire, qui devient par les faits (et non pas par l’idéologie) universel et global, qui répond à des logiques et une éthique divergente aux nôtres, qui se déguise avec les habits métaphysiques, millénaristes et non pas politiques, n’est pas moins l’enfant de la toute dernière forme que prend notre globalisation. En ce sens, paradoxalement, la peur de l‘inconnu et de l’Autre qu’elle suscite est le produit le plus moderne que « l’occident » a engendré. Et, en fin de compte, c’est la forme désespérée et nostalgique qu’adopte l’islam radical pour intégrer notre monde. En effet, il y a dans le terrorisme (l’acte qui fait peur), une part non négligeable de nostalgie, de volonté de retour vers un passé idéalisé. Là aussi, l’islam n’en a pas le monopole : l’ETA par exemple, tout comme l’IRA ou le Sentier lumineux à ses heures de gloire, luttaient au nom d’une gloire et d’un passé magnifié au nom aussi de concepts (indianité, nature non spoliée par la révolution industrielle, autonomie, identité) jamais réellement réalisés. Cependant, l’Islam, lui, rêve d’une hégémonie jadis réelle, d’un monde conquérant et s’opposant à armes égales à ses concurrents, oubliant par ailleurs que cette réalité, dès lors qu’elle s’installa dans le temps, fut aussi un résultat de compromissions qu’elles soient géopolitiques, économiques ou culturelles. La fixation du mythe indique tout simplement que « ce qui fut possible le sera aussi ». Les peurs occidentales, introduites et instrumentalisées par les gouvernants, « justifient » et renforcent cette quête du passé au sein même de l’islam : « puisqu’ils ont peur, c’est que nous avons raison ».
Choisir et identifier un ennemi privilégié « extérieur », en essayant d’occulter des enjeux au moins aussi importants mais endogènes, voir les assimiler à ce même ennemi extérieur, est une pratique aussi vieille que la gestion de la cité. Athènes et Rome en ont usé et abusé, tout comme Carthage. Bien plus près de nous, la résistance, les luttes ouvrières, les révolutions tiers-mondistes ont été, sans exception, affublées du qualificatif d’ennemi extérieur. Elles mêmes considéraient leurs ennemis comme des « laquais » des uns et des autres. Capitalisme et communisme, issus tous les deux de la matrice culturelle occidentale et liés par « la cause et l’effet » internes, se combattaient comme des « Autres externes et étrangers ».
C’est peu dire à quel point la globalisation a ainsi engendré un nouvel ennemi extérieur, au moment même où ce dernier était définitivement intégré. En effet, quoi de plus intégré à notre énergie que les pays du golfe ? Quoi de plus intégré comme « outil de production » que les travailleurs immigrés ? Quoi de plus intégré à notre économie globalisée que les frégates que l’on vend au Pakistan et les hôtels de luxe que l’on construit aux Emirats ?
Les enjeux d’aujourd’hui, auxquels il est difficile de faire face pour les gouvernants c’est la montée des radicalismes, la flambée des inégalités qui les construisent, « crise » après « crise », les impasses entre une volonté globalisante de l’économie et des moyens de contrôle de plus en plus restreints des Etats ; c’est, pour résumer, la fuite en avant à la recherche désespérée d’un Autre qui ne soit pas intégré, d’un espace encore vierge à coloniser, d’une vision et de pratiques écologiques qui soient à la hauteur de nos capacités technologiques occultés.
Faute de répondre à tout cela pour apaiser un radicalisme montant endogène et polymorphe ont cultive des peurs « extérieures » et simplistes en espérant qu’elles se réalisent. Comme on attend le Godo de Becket ou les barbares de Cavafy.
Le jour où un attentat à Karachi aura la même valeur éthique et émotionnelle que celui perpétré à Londres ou à Madrid, on pourra lutter efficacement contre toute forme de terrorisme. En d’autres termes, à ce moment là, on aura définitivement intégré la réalité de la mondialisation, dénudée de ses artifices. Et de ses artificiers.
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