Picasso face aux grands maîtres : va-t-il pouvoir s’en remettre ?

par Paul Villach
vendredi 10 octobre 2008

On n’a pas encore vu l’exposition « Picasso et les maîtres » qui vient de s’ouvrir au Grand Palais à Paris. On se promet d’y aller. Mais l’idée de cette confrontation, on la porte en soi depuis si longtemps. On n’a pas osé s’en ouvrir à quiconque pendant de longues années. Car qui était-on pour se permettre de braver les docteurs de la loi qui savaient et traiter de superstition la croyance du grand nombre qui les suivaient ?

Quel artiste s’est vu, en effet, à ce point adulé depuis des décennies ? En est-il un seul à qui on ait élevé autant de musées à son nom comme autant de temples à son génie ? Paris, Barcelone, Malaga, Valauris, Antibes, Céret, Lucerne, Mûnster… Peut-il se passer un été sans qu’on tombe en voyage sur une inévitable exposition Picasso ? S’il est un nom de peintre que les plus incultes peuvent citer, c’est le sien. Une voiture porte même sa signature comme argument de vente.

Une longue soumission à une croyance

Durant les années d’apprentissage et bien au-delà, on s’était donc fait violence humblement à l’écoute des prédicateurs adonnés à la célébration de l’immense artiste. Il avait beau renaître sans cesse en lisière de conscience, on refoulait le doute dont, de musées en expositions, on était tourmenté. On avait écouté le conseil de Pascal à son libertin incroyant : la foi devait venir d’elle-même pourvu qu’on consentît à s’agenouiller. On s’était donc mis à genoux. Et pour s’en mieux pénétrer, on apprenait par cœur les hymnes à la gloire du demi-dieu chantés par les grands prêtres attachés à son culte pour les resservir entre amis à l’heure du café où rivalisent les petites vanités.

Ces hymnes inondent aujourd’hui les médias qui présentent l’exposition : Picasso, dit la commissaire de l’exposition, selon NouvelObs.fr, « est le seul qui ait, à ce point, endossé toute l’histoire de la peinture. » « Le cannibalisme » de Picasso, décrète-t-elle encore, ne consiste pas à copier stérilement, mais à « absorber la puissance de sa propre filiation ». Mais que veut-elle dire ? Car on a soudain devant les yeux l’image effroyable, mais inversée du Saturne de Goya, dévoré par sa progéniture. « Picasso ne plagie pas les maîtres, répond en écho Nouvel-Obs.fr, il s’approprie leurs toiles et les réinvente. » C’est une façon élégante de voir les choses ! À propos des Ménines de Vélasquez qu’il a eu la prétention d’imiter dans une toile exposée au Musée Picasso de Barcelone, «  il vient dans le tableau refaire l’histoire du tableau », vaticine la même commissaire qui, elle, a dû s’y cogner à vouloir imiter son maître. Car ici on voit plutôt Picasso s’humilier. Mais, à l’époque, jamais on n’aurait osé pareil blasphème !



Au contraire, on recueillait comme autant de joyaux sacrés les paroles sublimes de l’artiste définissant le peintre comme « un collectionneur qui veut se constituer une collection en faisant lui-même les tableaux qu’il aime chez les autres » : « C’est comme ça que je commence, disait-il, et puis ça devient autre chose. » Ou encore « Dire le nu comme il est, en échappant au style et en collant au plus près de la réalité  », lit-on toujours dans un Nouvel Obs.fr, inspiré, tel « fut l’objectif de Picasso, peintre de la femme ». Ça ne fait aucun doute ! Il suffit de voir son Nu couché avec un chat affligé d’œdème et de malformations congénitales, à côté de L’Odalisque d’Ingres, de La Maja desnuda de Goya, de La Venus d’Urbino du Titien, ou de L’Olympia de Manet ! La commissaire de l’exposition est aux anges : « Une exposition comme ça, c’est un miracle ! » s’extasie-t-elle. Elle ne croit pas si bien dire. On n’en revient pas !

Une soudaine perte de la foi

En attendant, de musée en musée, on ne cessait pas de parcourir sa propre exposition privée en son for intérieur, passant de Guernica au musée de la Reine Sophie au Tres de Mayo de Goya au Musée du Prado, tous deux à un jet de pierre l’un de l’autre dans Madrid. Et soudain, il n’a plus été possible de comprimer cette voix venue du plus profond de soi qu’on bâillonnait depuis si longtemps par convenance et qui disait résolument non ! On a alors perdu la foi comme d’autres en sont saisis par surprise. Mais l’avait-on jamais eue ? On ne pouvait plus admettre les dogmes de la religion officielle tant on était porté par la grâce des toiles des grands maîtres et rebuté par la disgrâce de celles de Picasso : qu’avaient donc de commun sa gaucherie et leur art consommé de faire que la lumière soit sur une toile, jouant dans une dentelle, sur un brocart ou fusant de l’ œil exorbité de celui que fusille à bout portant la soldatesque napoléonienne ?

Une visite révélatrice

On se souvient du jour précis de cette libération où l’on en a eu assez de se contraindre et de faire semblant. On musardait dans un de ces musées Picasso. On y était entré pour voir par devoir. Car déjà, sans le dire, on ne goûtait plus ces corps équarris sous la hache géométrique du tâcheron. Mais on ne pouvait pas encore se l’avouer.

On aurait, d’ailleurs, bien vite fait demi-tour, dès la première salle, tant on répugnait à ce parti pris de démolition des formes humaines, si, faisant la moue devant un tableau, on ne s’était pas retourné au claquement de talons aiguilles sur le carreau : deux jambes nues étaient apparues, sortant hâlées d’un short clair ourlé. Une jeune femme brune, lunettes noires en diadème, chemisette bleutée à col ouvert sur le sombre sillon des seins, venait d’entrer, une veste blanc écru retenue de l’index contre l’épaule. Sans s’arrêter, elle passait lentement de toile en toile, avec ce dédain amusé d’une femme sûre de sa grâce devant ces gribouillis pitoyables et leurs risibles prétentions à concurrencer son charme.

Cet art infirme, empêtré dans ses prothèses, pouvait toujours claudiquer dans son sillage, il n’attraperait jamais sa silhouette, ce port de tête altier, cette ascension retenue de ses seins et cette chute ralentie de la cambrure des reins. Bientôt, on n’eut plus d’yeux que pour ces jambes longues et fines et leurs lignes ondulantes et soyeuses, dénudées des cuisses jusqu’aux chevilles, enlacées délicatement par la bride de l’escarpin. On se prit, insensiblement, à hâter soi-même le pas, l’accordant sans raison au rythme du tintement sonore de ceux que l’inconnue nonchalante faisait résonner dans la salle si délicatement, comme les notes d’une sonate égrenées.

Jamais les toiles de Picasso, si aveuglément encensées, n’étaient apparues si brouillonnes. Feignant de s’abîmer dans la contemplation, on ne cessait, du coin de l’œil, discrètement, d’aller et venir du modelé de ces jambes aux toiles plates et informes, et de leurs lignes brisées à la hache, aux courbes souples et ondoyantes d’une nature féminine ancienne, « qui tant est tendre, poli(e), suave, si précieux(se) », comme chante François Villon. Non, rien n’autorisait ceux qui se prétendaient artistes, à rompre et désarticuler ses formes si doucement rondes et lascives auxquelles se laissait prendre, comme au lasso, un désir qui, sans même le commencement d’une promesse, ne demandait qu’à sourdre et à sourire. Qu’une toile enluminât le désir, n’était-ce pas enfin tout ce qu’un peintre avait de plus sublime à tenter d’espérer et à offrir ? Giorgione, Botticelli, Le Titien, Véronèse, Velasquez, Rubens, Goya, Ingres, au secours !

On s’amuse de la coïncidence entre l’exposition qui vient de s’ouvrir et la crise financière qui fait rage. Les grands maîtres, excédés, auraient-ils décidé, comme Jupiter, de rendre fous ceux qu’ils veulent perdre ? " L’action Picasso" va-t-elle résister à la confrontation ravageuse que lui imposent ses adulateurs face aux grands maîtres ou tout bonnement s’effondrer ? N’a-t-elle pas été fourguée en douceur à la masse crédule comme des crédits l’ont été à une foule de gens impécunieux, incapables bientôt de les rembourser au point de mettre en péril les banques créancières et les organismes qui les assurent. Et si un certain art contemporain officiel promu par la loi du marché, connaissait le même naufrage ? À force d’avoir forcé la main à une clientèle insolvable ou désorientée pour lui imposer un crédit, il vient un jour où on le perd : en art comme en finances, la dure réalité finit toujours par avoir raison de l’abstraction spéculative. Cette confrontation aux grands maîtres est pour Picasso une cruelle épreuve de vérité. Pourra-t-il s’en remettre et ses thuriféraires vont-ils ne plus savoir où se mettre, comme ces escrocs libéralistes, ennemis de l’État, qui attendent aujourd’hui de l’État leur salut ? Paul Villach

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