Pierre Janet et la nécessité d’ausculter attentivement quelques cobayes humains

par Michel J. Cuny
mardi 27 février 2018

Pierre Janet a donc planté le cadre général dans lequel il va s’efforcer d’étudier l’automatisme psychologique, c’est-à-dire accompagné de conscience, qui se trouve en quelque sorte à la base de l’humain et qui doit laisser un maximum de place à la force de synthèse du moi…

Au beau milieu de ce cadre, il a également signalé la présence de phénomènes qu’il ne veut absolument pas laisser de côté : les « formes anormales », les « mouvements convulsifs », les « actes inconscients », les « désirs impulsifs », soit précisément ce à quoi nous avons vu Sigmund Freud s’affronter lui aussi, et avec les moyens du bord.

À propos de toutes ces manifestations aberrantes, Pierre Janet pose la question suivante :
« Deviennent-elles plus intelligibles grâce à l’examen des formes inférieures de l’activité ?  » (L’automatisme psychologique, Introduction)

C’est donc à cet examen que nous allons être convié(e)s… Mais comment procéderons-nous ? À ce propos, Pierre Janet dégage un premier principe :
« Une recherche de ce genre ne peut se faire au moyen de l’observation personnelle des faits qui se passent dans notre propre conscience. » (Idem, Introduction)

En présence de cette prise de position, il nous revient un souvenir… Désireux de vérifier la tendance rencontrée chez Mme Emmy von N… de rattacher une émotion donnée à une raison erronée, Sigmund Freud s’était tourné vers ses propres rêves qu’il avait soigneusement notés et dont il avait tiré une leçon pour lui très significative… Il ne faudrait donc pas compter sur Pierre Janet pour agir de la même façon…

Par ailleurs, nous avions vu tous les soins qu’apportait le médecin viennois à interroger sa patiente sur les moments qui avaient déclenché les différents symptômes dont elle était affectée… ce qui était une façon de privilégier la conscience qu’elle avait pu avoir de tel et tel événement de sa vie. Sur ce point, Pierre Janet ne veut entretenir aucun doute :


« La conscience ne nous fait pas connaître tous les phénomènes psychologiques qui se passent en nous ; c’est une vérité aujourd’hui indiscutable que nous espérons confirmer encore.  » (Idem, Introduction)

Mais peut-être interprétons-nous mal son propos. Peut-être veut-il dire que seule l’introspection lui paraît totalement inutilisable en la circonstance… Ce ne serait donc pas les phénomènes de conscience en tant que tels qu’il faudrait balayer, mais seulement ceux qui concernent plus particulièrement le chercheur lui-même : le psychologue, en l’occurrence. Laissons Pierre Janet nous en dire plus sur ce point :
« Pour avoir des phénomènes simples, précis et complets, il faut les observer chez les autres et faire appel à la psychologie objective. Sans doute on ne connaît qu’indirectement les phénomènes psychologiques chez autrui et la psychologie ne pourrait pas commencer par cette étude ; mais, d’après les actes, les gestes, le langage, on peut induire leur existence, de même que le chimiste détermine les éléments des astres d’après les raies du spectre, et la certitude de l’une des opérations est aussi grande que celle de l’autre.  » (Idem, Introduction)

Serait-il question d’être là comme au théâtre ?… D’être placé carrément en extériorité ?… et de compter les points sans jamais consulter les protagonistes eux-mêmes sur ce qui se passe pour chacun d’eux et à partir de leur propre point de vue individuel ? Il semble que oui.

La phrase de Pierre Janet que voici nous confirme aussitôt qu’effectivement nous ne sommes plus du tout dans le questionnement qui aura spécifié la position de Sigmund Freud dès son premier cas d’hystérie :
«  Notre étude sur l’automatisme sera donc un essai de psychologie expérimentale et objective. » (Idem, Introduction)

Et si, en quelque sorte, le cas Emmy von N… s’était plus ou moins imposé à Freud, de même que celui d’Anna O… quelques années plus tôt à BreuerPierre Janet s’enchante de la grande liberté dont il a pu bénéficier en s’adressant à une médecine de masse pour y piocher les spécimens les plus conformes à ses attentes d’observateur neutre :
« Un des grands avantages que l’observation d’autrui présente sur l’observation personnelle, c’est que l’on peut choisir les sujets que l’on étudie et prendre précisément ceux qui présentent au plus haut degré les phénomènes que l’on désire examiner.  » (Idem, Introduction)

Or, nous le savons, ce que Pierre Janet veut examiner d’aussi près que possible, ce sont les « automatismes psychologiques  », c’est-à-dire – selon son point de vue – ce qui rapproche, autant que faire se peut, l’homme de l’animal… Déjà, ces gens-là ont été retirés de la société… et rassemblés plus ou moins massivement dans des hôpitaux où l’essentiel de leur vie se trouve placé sous l’autorité du corps médical… Et en effet, souligne-t-il…
« […] les individus qui présentent ainsi à un degré exceptionnel un phénomène ou un caractère qui sera peu apparent chez un homme normal, sont forcément des malades. » (Idem, Introduction)

Mais ce n’est certainement pas un vice de forme… Si, dans le domaine organique, la maladie est un terrain privilégié de compréhension de la vie en bonne santé, il en va de même pour ce qui touche au psychisme. Ainsi ne pouvons-nous, sur ce point, qu’emboîter le pas à Janet lui-même qui déclare :
« Il faut admettre pour le moral ce grand principe universellement admis pour le physique depuis Claude Bernard, c’est que les lois de la maladie sont les mêmes que celles de la santé et qu’il n’y a dans celle-là que l’exagération ou la diminution de certains phénomènes qui se trouvaient déjà dans celle-ci. Si l’on connaissait bien les maladies mentales, il ne serait pas difficile d’étudier la psychologie normale. » (Idem, Introduction)

Par ailleurs, si l’état de santé paraît revêtir une certaine uniformité, il n’en va pas de même des situations morbides en général, ni des maladies de l’âme en particulier… L’achalandage en est heureusement très diversifié, ce qui est un avantage conséquent pour ce visiteur extérieur qu’est le psychologue expérimental façon Pierre Janet à la fin du XIXème siècle. Mais il s’y ajoute un petit quelque chose qui se trouve être tout simplement du registre du cobaye humain qu’on pourra coincer ici malgré lui. Allons-y donc très bravement :
« Toute expérimentation suppose que l’on fait varier les phénomènes et les conditions dans lesquelles ils se présentent : la maladie effectue bien pour nous quelques-unes de ces modifications, mais d’une manière trop lente et dans des conditions peu précises. On ne fait de véritables expériences psychologiques que si l’on modifie artificiellement l’état de la conscience d’une personne d’une manière déterminée et calculée d’avance. Moreau (de Tours), l’un des plus philosophes parmi les aliénistes, prétendit arriver à ce résultat au moyen de l’ivresse procurée par le haschich. » (Idem, Introduction)

Halte-là !… N’accablons pas trop vite l’aimable Pierre Janet… Ces ivresses-là ne sont pas vraiment de son registre… D’ailleurs, il a trouvé autre chose…

Mais la ligne théorique est bien celle que nous avons dite.

NB. Pour comprendre comment ce travail s'inscrit dans une problématique générale de lutte des classes...
https://freudlacanpsy.wordpress.com/a-propos/


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