Plaidoyer pour une réforme volontariste de l’Etat marocain
par Youssef ERRAMI
mercredi 11 avril 2012
Nous lisons avec beaucoup d’intérêt les tribunes d’intellectuels marocains qui critiquent très justement les logiques de fonctionnement politiques, économiques et sociales de l’Etat marocain. Et il faut dire que l’on ne peut qu’être d’accord avec les constats : obscurité des règles de fonctionnement politiques et économiques parasitées souvent par l’opportunisme, la rente et la corruption, qui étouffent l’initiative économique et qui accroissent les injustices. Cependant, il est très marquant de relever dans ces analyses le recours récurent à l’affirmation « moins d’Etat pour mieux d’Etat » comme premier principe pour rationaliser le fonctionnement de l’économie et pour recouvrir – plutôt découvrir – la justice sociale. Nous pouvons remarquer, qu’il y a là un point d’accord avec les objectifs affichés par les pouvoirs publics au Maroc.
Il faut dire que le discours managérial en vogue depuis les années 1980 dans les pays développés trouve écho depuis une quinzaine d’années au Maroc aussi. Ainsi, la recherche de l’efficience économique est l’un des objectifs cruciaux affichés par la réforme de l’Etat marocain. Le discours managérial sous-jacent soulève les lourdeurs administratives et les manquements qui y sont récurrentes avec, pour corollaire, un manque d’efficacité. Cette réforme affiche clairement la volonté des pouvoirs publics de rationaliser la mise à disposition des ressources. Ces objectifs d’accroître l’efficacité et de recherche de l’efficience ne pourraient être atteints qu’avec des modifications profondes tant en termes d’organisation que de management.Cette logique managériale rejoint le courant du New Public Management (NPM) qui a vu le jour dans les pays anglo-saxons au cours des années 1980, et dont l’un des objectifs était de responsabiliser les acteurs, à la fois dans l’utilisation des moyens et dans l’atteinte des résultats. Il s’agissait d’une remise en cause de l’organisation bureaucratique jugée insuffisamment flexible[i]. Cependant, les raisons qui amènent les pays post-industriels à s’engager dans ce type de réformes ne correspondent pas toujours aux réalités vécues dans des pays émergents ou en voie de développement comme le Maroc.
En effet, d’après les théoriciens du NPM, les avantages de la bureaucratie deviennent des inconvénients, surtout dans les sociétés post-industrielles[ii]. Le passage vers des logiques d’essence privée repose d’une part sur l’affaiblissement de la confiance qui aboutit au renforcement des logiques de contrôle et, d’autre part, sur la croyance selon laquelle il existe une seule bonne manière de faire, celle des organisations privées[iii]. Cet argumentaire se trouve renforcé par l’immersion supposée des organisations publiques dans des environnements instables et turbulents caractérisés notamment par l’intensification de la concurrence, l’évolution rapide de la démographie (marquée par le vieillissement de la population), des évolutions des technologies et des produits en cycles rapides et les demandes accrues des usagers[iv].
Le Maroc n’est pas dans cette situation. Sa population est jeune et il amorce à peine sa phase de transition démographique[v]. Les services publics sont à la fois insuffisants, mal répartis sur le territoire et présentent des écarts criants dans la qualité des prestations (santé, éducation, infrastructures, etc.). Le problème soulevé n’est pas celui de l’inadaptation de la bureaucratie représenté par son manque d’efficience, son incohérence dans le contexte nouveau de globalisation et son manque de flexibilité. Le problème est plus radical. C’est l’incapacité historique de la « formule bureaucratique marocaine » à maîtriser la corruption, l’opportunisme et le clientélisme. Ceci relève du non-respect des règles bureaucratiques et non de leur inadaptation[vi].
Pour autant, faut-il enterrer la bureaucratie ? Faut-il suivre les conseils des différents bailleurs de fonds à l’Etat marocain qui exigent pour le financement de tout projet de réforme (par prêts ou dons) des règles relevant du NPM ? Faut-il écouter une grande partie des élites du pays qui, à chaque fois qu’elle cherche ce que l’on pourrait faire de mieux pour consacrer une économie performante et une société où domine l’équité, regarde ce qui se fait en occident, autrement dit, regarde vers les sociétés post-industrielles ?
Nous croyons qu’il est nécessaire de clamer que le Maroc n’est pas dans la même phase de l’histoire que les pays précités. Il a d'un côté accumulé des retards considérables. Néanmoins, il est entré dans une nouvelle phase. Une phase historique différente marquée par un développement économique et social mal exploitée car empreinte d’injustices récurrentes. Et justement, à quoi a servi la bureaucratie dans les pays développés ? Elle a servi principalement à consacrer le principe d’égalité devant la règle : Nul n’est au-dessus de la règle et de la Loi. C’est le principe d’égalité et d’équité qui nous manque tant, tellement les injustices sont présentes au quotidien.
Au final nous pouvons assurer que la réforme engagée de l’Etat marocain relève de phénomènes d’isomorphisme institutionnel[vii]à la fois, coercitif, normatif et mimétique. Cela veut dire que cette convergence des comportements est due aux pressions institutionnelles, aux normes et à l’imitation. Ainsi, la conjugaison des pressions des institutions financières et des Etats-bailleurs de fonds avec des normes de bonne gouvernance développées par les organisations internationales et avec le point de vue des élites locales (cadres supérieurs, enseignants-chercheurs, intellectuels, etc. même parmi les plus critiques) formées et imprégnées de culture occidentale, convergent vers la justification de cette réforme. Mais adopter la même organisation que les pays post-industriels fera-t-il du Maroc un pays développé ?
Nous plaidons ainsi pour une réforme volontariste de l’Etat marocain basée sur la recherche permanente de la justice et de l’équité. Cela veut dire, plus d’Etat et mieux d’Etat pour répondre enfin aux aspirations légitimes de la population marocaine. Cela passe par la réhabilitation de la bureaucratie comme mode d’organisation rationnel. Cela passe aussi par la recherche permanente de l’efficacité et l’efficience de l’action publique.
[i] Thompson P., Davidson O’Connell J. (1995), The Continuity and Discontinuity : Managerial Rhetoric in Turbulent Times, Personnel Review, Vol. 24 N°4, p. 17-33.
[ii] Osborne D., Gaebler T. (1993), Reinventing Government. How the Entrepreneurial Spirit is Transforming the Public Sector, Plume.
[iii] Hood C. (1995), “The “New public management” in the 1980s : variations on a theme”, Accounting, Organizations and Society, Vol. 20, N°3, p. 93-109.
[iv] Thompson P., Davidson O’Connell J. (1995) op. cit.
[v] Courbage et Todd (2006),« Révolution culturelle au Maroc : Le sens d’une transition démographique », Fondation Res Publica, http://www.fondation-res-publica.org.
[vi]Errami Y. et Cargnello-Charles E. (2011), La réforme du système de santé au Maroc, Revue Economies et Sociétés (édition Rabat), janvier.
[vii] Di Maggio, P.J. Powell, W. W. (1983), The iron cage revisited : institutional isomorphism and rationality in organizational fields, American Sociological Review, vol.48, n°2, pp.147-160
Di Maggio, P.J. Powell, W. W. (1999) The New Institutionalism in Organisational Analysis, Chicago, The University of Chicago Press.