Plus ou moins de démocratie ?
par Octave Lebel
samedi 7 mars 2020
En réaction à un article de Tiptop (Agoravox) en date du 2/02/20 (Gilet Jaunes : les résultats du « Vrai Débat ») signalant et commentant le travail réalisé par le Laboratoire d’Études et de Recherches Appliquées en Sciences Sociales de l’Université de Toulouse, j’avais évoqué avoir le sentiment que la majorité de nos concitoyens perçoit une aspiration démocratique travaillant en profondeur le pays et cherchant des chemins praticables à l’abri des leurres, des déceptions, des abus de confiance et des divisions ". Eric F (Agoravox) m’avait aimablement signalé sa réserve méthodologique à propos de ma lecture de ce qui se passe. J’ai donc souhaité développer ce ressenti et comment je l’explique. Nos intuitions sont faites de savoirs partiels, de subjectivité en partie inconsciente, de points aveugles, d’expériences vécues forcément limitées. Elles se nourrissent également de la matrice sociale qui nous porte et nous différencie. Elles sont pourtant un des ressorts qui stimule notre curiosité, notre besoin d’élaborer des hypothèses et de les confronter à la réalité et à l’avis d’autrui. Alors allons-y.
Cette remarque est très juste, il s’agit d’en être conscient et de rester lucide. Il est notable aussi par ailleurs que ces expériences citées ainsi que celle des Gilets Jaunes jouent de fait le rôle de laboratoires directement branchés sur la vie sociale. Ils favorisent l’acquisition et l’approfondissement de nouveaux savoirs, la confrontation à des points de vue différents et à la complexité des problèmes et des solutions. Ils engendrent l’élaboration et l’expérimentation de pratiques démocratiques (débats et actions concertées) dans un contexte de controverse interne et externe. Ils poussent à éprouver la nécessité du démaillage des causes et des effets. Bien loin de la machine à penser automatique dans laquelle bien souvent nous capturent (avec de plus en plus de mal et de ratés il est vrai) la plupart des médias. Ils fournissent aussi l’occasion d’organiser la mise en œuvre et la coordination d’actions inédites dans un contexte sans balises rassurantes et préétablies.
Pour dire les choses ce mouvement populaire des GJ a surpris et débordé toutes les instances syndicales, politiques et médiatiques avec l’approbation majoritaire de nos concitoyens. Les élus s’étant auparavant largement disqualifiés par leurs errances tout en décrédibilisant le dialogue social en le vidant de tout contenu réellement négociable. Les GJ ont fait leurs preuves en termes d’auto organisation, de courage, de persévérance et d’efficacité. Si certains s’exaltent de l’aventure Macron, ils oublient qu’au regard des appuis, de la logistique, des moyens financiers, de l’implication des médias utilisés comme une véritable artillerie de campagne, c’était une partie de golf un peu disputée en terrain connu au regard de la guerre de tranchée qu’ont du mener les GJ dans la rue et sur le front des médias en conservant longuement la bienveillance et la compréhension de leurs concitoyens et en obtenant des concessions non négligeables. En acculant aussi le gouvernement et la fine fleur médiatique des gardiens de l’orthodoxie à ce fameux débat pour sauver la face. Ils peuvent être inscrits sans flagornerie et avec respect au patrimoine de la longue histoire de nos luttes sociales. Cités à l’ordre de ceux qui, leur patience et leur dignité bafouées sans fin relèvent la tête en rappelant qu’une démocratie ce ne sont pas que des mots dont l’emploi et l’explication seraient réservés à ceux qui pensent qu’appartenir à l’élite c’est parler au nom du peuple pour lui dire ce qu’il doit penser et attendent de lui de la reconnaissance pour ce traitement.
Ces expériences et ces moments de vie donnés, ce sont aussi un temps et un lieu où ceux (en fait, bien souvent nous tous à notre insu n’en déplaise à notre amour-propre) que l’idéologie courante materne à longueur d’ondes et maintient dans une bulle d’idées simplistes, forgées à chaud, tamponnées d’émotions et de morale de circonstance prennent du champ et de la confiance en leur capacité de s’informer, comprendre et réfléchir en s’affranchissant de la tutelle des faiseurs d’opinions. L’apprentissage comme tout apprentissage y est quelquefois laborieux, douloureux aussi, il se fait avec sa part d’essais et d’erreurs. C’est en réalité le même cheminement de l’autodidacte au prix Nobel.
Une autre dimension de l’explication est apportée aussi ici par le Laboratoire d’Études et de Recherches Appliquées en Sciences Sociales de l’Université de Toulouse et Tiptop.
"Il me semble évident que ces nouvelles exigences démocratiques sont le fruit d’un phénomène massif souvent occulté (parfois même nié par la presse décliniste) : la progression des niveaux d’études (stabilisée depuis les années 90) couplée à deux phénomènes : la précarisation croissante des mêmes diplômés et l’accès croissant à des sources d’informations alternatives (bonnes ou mauvaises). Le discours méritocratique des élites, au fondement de la démocratie parlementaire et de notre système inégalitaire, ne tient plus."
Je pense et je constate qu’il y a un travail énorme et une mobilisation sans précédent des médias dominants (non sans qu’il y ait des phénomènes de résistance à l’intérieur, de préservation de parts d’indépendance et une volonté d’informer en profondeur tenue en respect) afin de nous conserver sous influence et préserver notre docilité ou tout au moins empêcher l’accélération de notre clairvoyance et de nos prises de conscience. Cela est mené avec beaucoup d’énergie grâce à de très gros moyens et pouvoirs concentrés dans quelques mains ce qui questionne le fonctionnement de notre démocratie. C’est un problème politique à résoudre d’urgence au même titre que la corruption, la fraude fiscale et la réforme des institutions. Tout cela est déployé avec beaucoup d’intelligence. Recours à la propagande basique indispensable comme son qualificatif l’indique, mais aussi à un savoir-faire le plus souvent sophistiqué et agile sur le traitement des expressions critiques et beaucoup de subtilité dans la mise en scène des oppositions et propositions alternatives (France Inter, le service public de l’information de ce point de vue sont un objet d’études de grand intérêt comme le sont aussi les argumentaires avancés lors des mises au point de la médiatrice). Bien loin maintenant de la censure frontale qui disqualifie ses auteurs. Il s’agit là du soutien et du rempart essentiel de ce que l’on appelle le système.
Tout cela n’empêche pas que depuis le début de ce siècle, nos concitoyens ont sérieusement commencé à mettre en cause au vu des résultats et des comportements la crédibilité des responsables politiques, des politiques menées et des médias dominants qui en sont inséparables. Avec en même temps dans la sphère dirigeante une vive résistance et une part d’aveuglement manifeste nourris de la combativité de ceux qui ont beaucoup à perdre ou à gagner. Ils sont animés d’une forte croyance en une recette hybride faite de stratégie du choc à la Thatcher associée avec l’imposition progressive mais continue d’un voile démocratique en forme de société anonyme et bureaucratique. S’insinuant partout avec discrétion et détermination, travaillant à dissoudre tout véritable débat démocratique ainsi que l’identité des peuples et de leurs citoyens pour mieux les subvertir. Je parle bien entendu de l’Union Européenne que certains n’ont pu s’empêcher de confisquer tant ils sont sûrs de leurs bons droits, de leurs mérites, de la légitimité de leurs intérêts qu’ils ont pourtant bien du mal à arbitrer entre eux. Convaincus aussi de l’incapacité de leurs concitoyens à appréhender leurs propres intérêts. Plus de 70% de l’appareil législatif des états est maintenant subordonné au droit européen sans que l’on ait vraiment ni demandé ou respecté l’avis des citoyens réduits à un rôle de figurants dans cette tragi-comédie. Du coup, même les bénéfices, les acquis et le potentiel de cette union finissent par être perdus de vue.
Je pars aussi du constat que font beaucoup de gens de générations et de statuts sociaux différents. A savoir. Un sentiment mêlé de lassitude et d’exaspération devant l’entretien d’un climat permanent de tension autour de l’instrumentalisation de réelles discriminations que l’on sépare de leur contexte historique, social et économique en privilégiant la polémique et ses éclats. Ce qui a pour effet de semer la confusion, renforcer les résistances, d’empêcher la mise en lumière de la dynamique des causes et effets, l’identification des responsabilités et la mise en place de politiques publiques susceptibles de faire l’objet d’un consensus général. Dans le but de plus en plus clair d’entretenir l’inquiétude, d’opposer les citoyens entre eux, de susciter des clivages et d’entretenir des clientèles afin de parvenir ou se maintenir au pouvoir, voire d’y placer à minima ses revendications différentialistes. La démocratie, c’est la recherche de résolution des conflits et non leur instrumentalisation et exploitation à des fins électorales ou de carrières personnelles ou médiatiques.
Le constat aussi loin du chacun pour soi que tous les talents et les compétences des uns et des autres contribuent à la production des richesses et des services. Qu’il est plus que temps que l’organisation de nos sociétés procure un peu plus d’équité sociale et économique, de mobilité sociale réelle, d’accès partagé aux services publics correctement évalués et pilotés , disposant des moyens de leur efficacité. Rappelons que les services publics sont une composante de la redistribution des richesses et un instrument de la solidarité qui nous relie matériellement, géographiquement et moralement. Que toutes ces convictions ne relèvent pas d’un luxe suranné mais sont à la racine des aspirations à une démocratie au XXIe siècle en regard du niveau économique et socioculturel atteint. Les services publics sont notre patrimoine commun et le seul patrimoine de ceux qui n’ont ni patrimoine ni économies tout en participant comme les autres à son financement ne serait-ce que par la TVA qui pèse plus lourdement sur les plus démunis. Qu’il est faux qu’il n’y ait pas d’alternatives aux organisations actuelles et à ceux qui en vivent de mieux en mieux et les défendent bec et ongles. Ce sont des idées simples et mêmes simplistes nous disent un François Lenglet ou un Dominique Seux qui ont la parole quasiment chaque jour dans les médias dominants. De bons sentiments qui font le malheur des peuples selon une rhétorique bien rôdée à la Alain Minc. Thomas Piketty et d’autres ont minutieusement analysé et détaillé la thématique confirmant les intuitions de nos concitoyens et interpellent vigoureusement ceux qui sont ou veulent être responsables des politiques publiques.
L’aspiration démocratique est aussi une aspiration à une société apaisée qui sait gérer les difficultés et conflits consubstantiels à toute société sans monter les citoyens les uns contre les autres avec l’espoir de tirer sa carte du jeu pour le temps d’une mandature ou la préparation d’une élection. Une société qui prend le temps d’examiner ses désaccords pour aboutir à un arbitrage et non à la victoire temporaire de l’un sur l’autre qui ne fait que reporter les conflits et détériore encore un peu plus le climat social et le climat civique du pays. C’est tout le contraire du raidissement démocratique de ceux qui savent leur légitimité discutée à juste raison et tentent de s’abriter derrière des mécanismes institutionnels qu’ils ont depuis longtemps contribué à rendre inefficaces. Je ne dis pas que la démocratie est en danger pour alimenter le réflexe du recours à un ou des leaders providentiels. Je pense qu’au contraire nous avons besoin de plus de démocratie. Surtout quand elle se réduit actuellemment à un vote qui compte peu en réalité parce que les élus font ce qu'ils veulent ensuite comme ils nous l'ont bien appris ces dernières années. Et ce sera évidemment un défi pour chaque citoyen d’être vigilant et de se sentir impliqué. Il n’y a pas lieu de redouter les citoyens dès lors qu’on ne leur enlève pas leur dignité ni les moyens d’exercer leur citoyenneté.
Il y a une certaine urgence à se rapprocher de ces perspectives quand on songe aux difficultés qu’annoncent la transition écologique et la raréfaction des ressources, aux enjeux et aux risques démocratiques liés aux technologies associées à internet ainsi qu’ aux rapides évolutions géopolitiques. Si ces défis sont laissés entre les mains de ceux qui nous gouvernent actuellement et leurs héritiers, nous risquons de vivre des heures très sombres. De gros risques pour la démocratie sont pris lorsque les citoyens se sentent piégés dans un traquenard après avoir consenti du bout des lèvres au nom d’une certaine idée de la démocratie à maintenir un fonctionnement institutionnel au nom duquel quelques rescapés prétendent imposer leur loi et leurs intérêts à tout un pays. Il y a maintenant des sentinelles qui alertent dans tous les compartiments de la société. Pas sûr que les mercenaires des médias dominants sauvent la mise une nouvelle fois. Pas sûr que les citoyens acceptent une nouvelle mystification suivie d’un énième abus de confiance. Chacun n’ayant qu’une vie comprend facilement qu’il n’y a plus de raison d’attendre et de donner benoîtement encore une fois sa caution.
Nous avons un terreau favorable, des jardiniers à qui ils ne manquent plus que de se mettre d’accord et de prendre des engagements devant leurs concitoyens avant que les fenêtres ne se referment. Tous citoyens, du bénéficiaire des aides sociales au chef d’entreprise, fonctionnaires, hauts fonctionnaires, ouvriers, employés, cadres, nous avons tous intérêt à une société apaisée et solidaire qui a confiance en sa capacité à se mobiliser pour aborder l’avenir. Nous sommes en état d’urgence sociale et démocratique. Et l’on n’a jamais vu que ce genre de situation finit par s’arranger toute seule avec le temps qui passe et mûrit les blés ou aidée par l’élégance rhétorique du verbe si zélés soient les haut-parleurs médiatiques.