Pour continuer à travailler les Français vont devoir s’adapter
par Didier Cozin
lundi 1er septembre 2014
Si certains pensaient que c'était en restant tapis au fond de leur bassin (voir plus loin) qu'ils pourraient s'en sortir et passer la crise, la longueur et l'intensité de celle-ci, son caractère systémique prouvent que nous changeons d'ère et de modèle social et économique.
Dans une planètre où la France n'est plus désormais qu'une petite loupiotte c'est encore une fois à ce cher Charles Darwin qu'il faut penser pour comprendre comment et pourquoi nos dinosaures hexagonaux pourraient disparaître s'ils ne s'adaptent pas.
Evoquons tout d’abord quelques mots clés qui résument la société postindustrielle (ou société de la connaissance et de l’information) telle qu'elle s'est mise en place partout dans le monde depuis une vingtaine d'années.
Cette société, née au tournant du siècle avec l’Internet et l’extraordinaire généralisation des réseaux de télécommunications, a transformé de facto la terre en un village planétaire (ce que nous prédisait Marshall Mac Luhan dès 1967) via
- Les vagues informationnelles (la culture et l’éducation sont devenues des flux, non plus des stocks),
- Le nomadisme (intellectuel, culturel, social, spatial),
- L’ouverture sur le monde et les autres cultures.
- La mondialisation et la globalisation comme arme de développement,
- La fin de l'hyper-spécialisation (des tâches, du temps, des lieux, des personnes,de la politique..)
- La formation et l’éducation pratiquées tout au long de la vie,
- La multitude et l’individuel
- La concurrence et le bench marking (concurrence entre les organisations, les pays, les hommes mais aussi entre des machines et les hommes),
- La rapidité et l’innovation permanente,
On peut comprendre dès lors qu’il s’agit d’un retournement à peu près total des valeurs et modèles de la révolution industrielle. A bien des égards les pays développés vont se retrouver dans une situation de société préindustrielle (sans évidemment l’exploitation du travail des enfants), une société où le travail sera à la fois partout…et nulle part.
Enserrer donc le travail dans le carcan du Code du Travail ou des 35 heures est devenu contreproductif, créant le chômage, la désespérance sociale et l'inactivité forcée que chacun déplore (sans faire toujours les efforts pour en sortir).
Les conservateurs sociaux maintiennent le pays sous leur "soft idéologie"
. Les tenants du conservatisme social pensent faire le bonheur du peuple, en fait ils le précipitent dans sa chute. La société industrielle ne protège plus aujourd'hui comme jadis, l'Etat providence peut sans doute faire semblant (et à crédit) d'aider ou de soutenir mais ses jours sont comptés.
Dans ce nouveau monde (initié en 1991 et ce n'est pas un harard par la chute du communisme et de ses avatars socialistes), dans ce monde en perpétuel mouvement où 1 milliard de travailleurs gagnent moins de 1 $ par jour pour un travail souvent harassant et où aucune position n'est définitivement acquise, il faut évoluer, se reconstruire, changer sans cesse sous peine d’être définitivement exclu du travail et du développement.
Dudley Lynch dans son livre « la stratégie du dauphin » a décrit brillement les 3 bassins (4 en fait) où évoluent les humains au XXI ème siècle :
- Le bassin des carpes, nageant dans l'eau trouble, évoluant dans la vase elles pensent que rien ne changera jamais et qu’il faut rester immobile pour survivre
- Le bassin des requins : pour eux il faut tuer et manger pour ne pas l’être soi-même
-
Enfin le bassin des dauphins qui ont compris comment utiliser les ressources dont ils disposent car
- ils savent se corriger et se diriger
- ils savent se perturber pour se pousser à changer, lorsqu’ils pressentent une évolution
- Ils savent utiliser la vague et savent qu'elle ne sera pas éternelle, donc ils se préparent aussi à la nouvelle vague
- ils connaissent leur position sur la vague
- ils disent la vérité, à eux-mêmes et aux autres, et avec force
- ils savent se servir de l'erreur pour voir si l'eau est bonne et si les vents sont favorables
- ils savent utiliser le pouvoir de la nouveauté
- ils savent utiliser le pouvoir de l'ordre
- ils savent éviter de blâmer et de faire honte
- ils savent éviter d'avoir à se justifier
- ils savent éviter les drames
- ils assument leurs responsabilités
- ils savent créer des options
- ils savent agrandir le bassin dans lequel ils nagent pour permettre à d'autres d'évoluer dans des eaux favorables
- ils savent changer le sens des évènements, recadrer dans un autre contexte.
Dans ce nouveau monde qui ressemble à un vaste océan avec ses vagues (la cinquième vague aujourd'hui) et ses naufragés (peut-être les Français), demeurer immobile, s’accrocher sans fin à ce qui a existé (les avantages acquis, un emploi salarié en déclin) c’est prendre le risque de se heurter à la vague de la réalité et de tout perdre (on ne résiste pas à la vague, on se sert d'elle ou on est balayé).
« Au malheur d’être exploité peut succéder le malheur plus grand encore, de ne plus être exploitable »
Alain Finkielkraut
Ceux qui font donc de la résistance au capitalisme par simple posture idéologique ou sociale (il est certes avantageux de se prétendre défenseur du peuple) ceux-là devraient savoir qu’ils creusent tout à la fois leur propre tombe économique et sociale et celle de leur pays.
Il ne s’agit évidemment de prétendre ici que le capitalisme ou le libéralisme soient parfaits ou naturellement bons pour l’homme ou la planète mais bien de se demander si les recettes du passé (le marxisme ou le nationalisme sont des recettes du passé) ont encore la moindre chance de servir à nos contemporains dans les prochaines années.
Les Français resteront-ils les idiots du village planétaire ?
Notre pays et ses habitants présentent aujourd’hui d’innombrables handicaps. Ces handicaps ne sont pas extérieurs à nous (ce n’est ni l’Euro, ni Berlin , ni le FMI qui nous font chuter mais nos propres incohérences et insuffisances) mais bien le fruit de notre passé :
- C’est un vieux pays de paysans qui se méfie de ce qui est nouveau ou ne l’adopte qu’avec retard et réticences
- C’est un pays qui rejette souvent les autres cultures, n’est pas ouvert sur le monde, ne parle pas de langues étrangères (l’anglais est une langue presque morte en France)
- C’est un pays Colbertiste qui a toujours fait confiance en l’Etat, en la centralisation des décisions au sommet
- C’est un pays élitiste et qui aime la hiérarchie (surtout quand elle se travestit en méritocratie)
- Un pays qui croit encore que le rôle de l’éducation est de dégager une élite (qui aurait vocation à se mettre au service du peuple) plutôt qu’à faire monter toute la population en compétences
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C’est un pays où le risque et la confiance font défaut.
- Le risque qui permet de jouer un rôle dans une société nouvelle où les frontières de l’activité changent sans cesse. Comment prendre des risques quand le principe de précaution est érigé en postulat , quand l’Etat est appelé à la rescousse à la moindre difficulté, quand on refuse aux Français la pédagogie de l’échec ou de l’erreur ?
- La confiance permet de développer un pays. Si j’échange avec mon voisin des paroles, des idées, des services ou des produits c’est parce que j’ai confiance en lui. Si je prends le parti d’éliminer (socialement ou politiquement) celui qui diffère de moi, comment puis-je me développer ?
Dans ce maelström économique, politique (le plus grand pays communiste et aussi celui où le libéralisme économique est le plus fort) et financier qu’est devenue la nouvelle planète, les Français auront le plus grand mal à jouer leur partition.
Certains ont cru à tort que la résistance aux idées nouvelles, l’ouverture sur les autres et sur l’innovation, la société de la connaissance et de l’information (et son pendant la formation tout au long de la vie) étaient des pièges contre lesquels il fallait se protéger.
Deux ans après l’arrivée au pouvoir d’un parti encore bloqué sur le XX ème siècle (1936 et 1981) les résultats économiques, financiers et sociaux de notre pays devraient logiquement interpeler ceux qui conservent quelques capacités critiques et de réfléxion.
Une question mérite au final d'être posée : les français, qui pèsent moins de 1 % de la population mondiale, peuvent-ils donner des leçons d'économie, de travail et de social à la terre entière ou bien cette posture n'est-elle pas devenue tout à la fois ridicule et totalement illusoire ?