Pour un Comité de Salut public
par Jacques-Robert SIMON
mercredi 8 avril 2020
Réduction de la taxe carbone appliquée à l’essence, référendum d'initiative citoyenne, reconnaissance du vote blanc, suppression des privilèges des élus, ce sont certaines des revendications des Gilets Jaunes dont on peut contester beaucoup de choses mais pas la légitimité populaire. Est-ce une émanation du bon sens ou un non sens ?
La constitution de 1791 sépare les citoyens en deux catégories : les citoyens « actifs » (4 millions) qui paient des impôts et ont le droit de vote et les citoyens « passifs » (3 millions) qui, n’en payant pas, ne peuvent pas voter. Ainsi même au plus fort d’une révolution égalitaire, le pouvoir n’est pas distribué vers le vulgum pecus, la multitude considérée comme ignorante, les gens du commun. Une correction sera apportée par la Constitution de 1793, qui institue une assemblée renouvelable tous les ans au suffrage universel direct. Cependant, depuis lors et jusqu’à nos jours, les gens modestes largement majoritaires dans la population, ne se trouvent que peu ou pas du tout représentés au sein des instances de pouvoir. Les catégories populaires (ouvriers et employés) représentaient un peu moins de 20 % des députés lors de la première législature (1946-1951) de la IVème République. Plus de 70 ans plus tard, aux législatives de 2017, la représentation des classes populaires est devenue pratiquement inexistante : commerçants (1%), ouvriers et employés (ensemble 4%). Le peuple, même si c’est lui qui vote, ne se fait pas confiance pour assumer le pouvoir, il délègue ses responsabilités aux cadres, aux fonctionnaires, et aux membres des professions libérales, aux professionnels de la politique. L’affinage des mœurs est-il un préalable pour pouvoir intégrer la classe dirigeante ou bien la plèbe est-elle inapte à servir le bien commun : « En haut, l’aristocratie de la culture et de la pensée, en bas, l’ignorance inséparable de la barbarie » ? Se plonger longuement dans les grimoires rend-il plus sage ? Certains doivent-ils être condamnés à confier leur destinée à autrui, plus efficaces, plus conscients, plus intelligents ? Ou alors, pour grimper la pyramide des responsabilités ne faut-il qu’avoir envie de le faire : être le meilleur, le plus battant, le plus tenace… ?
Il est nécessaire de démonter les processus d’une prise de décision pour éclaircir ce point en s’interrogeant sur ce qui tient du rationnel, de la logique et ce qu’on abandonne à l’instinctif, séparer la part de Dieu de la part du diable.
Même pour les Sciences exactes, et plus encore pour celles qui ne prétendent pas l’être, les choses ne sont jamais simples. Vous souhaitez par exemple repeindre votre salle à manger et vous hésitez entre le bleu et le rouge ? La réponse d’instinct vous conduira à choisir l’une des deux couleurs sans raison réellement exprimable. L’opération faite était malgré tout extrêmement complexe : vous avez transformé une multitude d’intrants protéiformes en une seule réponse, un choix formel du bleu ou du rouge. Si le ‘pour quoi’ est clair (repeindre la pièce), le ‘pourquoi’ reste profondément obscur, indiscernable. À ce stade, aucune espèce de réflexion n’est nécessaire à moins d’essayer de disséquer les raisons primitives de votre choix : le rouge est plus chaud, plus stimulant, plus revigorant, le bleu est plus apaisant, moins stressant, plus froid. Vous pouvez encore vous demander pourquoi le rouge est dit plus chaud et pourquoi le bleu l’est moins. Vos connaissances de Physique vous conduiront aux longueurs d’onde respectives : vers 650 nm pour le rouge, aux environs de 500 nm pour le bleu. L’énergie d’un rayonnement est inversement proportionnel à la longueur d’onde, le rayonnement bleu a plus d’énergie que le rouge, il devrait être plus chaud. Ce n’est pas le cas ! Le bleu apparaîtra bien plus froid à l’observateur. Le rayonnement bleu excite les molécules tandis que les ondes rouges mettent elles en mouvement les vibrations atomiques et moléculaires, ce qui libère de la chaleur. La chaleur, le rouge ? Dès le début, le seul aspect conduit à penser que le rouge est plus chaud et le bleu plus froid.
Cette façon de faire est commune chez certains intellectuels. Sur une question simple, vous greffez concepts, théories, références philosophiques et littéraires, et une évidence devient un fatras où seuls les érudits disent s’y retrouver, non pas pour comprendre mais pour dominer ceux qui n’ont pas leur culture. L’érudit tient presque toujours à affirmer sa prééminence sur le béotien et son argumentation leur sert de moyen de domination.
La dissection d’un problème pour examiner ses éléments les plus élémentaires conduit à une complication considérable tenue pour nécessaire pour apporter une réponse construite. Des discussions sans fin s’en suivent, le rhéteur prend le pas sur le citoyen qui passe pour inculte. Le citoyen qui souhaitait être éclairé est submergé par les arguties, les éléments de langage.
Pourtant, la détermination de la future couleur de la peinture d’une salle à manger ne semble pas le plus difficile des problèmes à affronter, d’autres d’une autre ampleur se posent, surtout si des groupes d’individus sont partie prenante. Lors du choix de la couleur, qu’adviendrait-il si le décideur était marié, s’il avait des enfants, comment arriverait-on à un consensus ou au moins à un accord entre eux ? Ces aspects relationnels compliquent singulièrement la recherche d’une solution. Même si on y mêle une analyse inductive, du cas précis vers les concepts, il y a fort à parier qu’au fil du temps l’indécision va s’installer en maître. Que l’on soit un pur rationaliste ou un simple ergoteur, le fait de mettre en évidence les chaînes d’événements qui sont sous-jacentes à un choix n’ajoute souvent rien quant à la clarté. Bien sûr, on peut faire en sorte que l’opinion de chacun n’ait pas le même poids mais pour estimer la réponse la plus satisfaisante pour le groupe, il est extrêmement difficile de tenir en compte les caractéristiques, les goûts, les demandes de chaque individu : de l’être acariâtre, enfoncé dans ses rancœurs, n’aimant que raticioner, à un autre plein d’allant, ne voyant que les faces brillantes de la vie, jusqu’au troisième plus intéressé par les pitreries que par les conciliabules. Peuvent-ils avoir une position commune ? Ni les sciences physiques pourtant normalement fiables, ni les études psychologique structurellement plus fragiles, ne conduisent à éclaircir à coup sûr les données d’un problème posé : l’indécision ne fait s’opacifier, sauf si dans vos raisonnements vous suivez une étoile du Berger (qui n’indique pourtant pas une direction fixe). Selon l’individu, cette étoile du Berger prend diverses formes : le goût de dominer, la recherche de notoriété, l’attrait des bonnes ou mauvaises fortunes, quelquefois même le sens du bien commun. C’est ce biais qui rend cohérent un fatras d’événements autrement erratiques. Chacun muni de ses certitudes va se battre pour les imposer avec comme principale arme l’art oratoire si précieuse pour avoir raison avec une apparence de logique.
La plus délicate des tâches consiste à s’atteler à la rédaction d’un sacré légal, une constitution, cœur d’une démocratie. La mission est ardue, le bon sens populaire y a t-il sa place ? Les experts qui peuvent rendre incompréhensibles n’importe quelle chose simple, peuvent aussi être utiles quand ils répondent aux questions qu’on leur pose si ils ne mêlent pas d’influencer les esprits.
Les constitutions qui se sont succédées en France depuis la Révolution ont très souvent été approuvées par référendum. La constitution de 1793 fut adoptée par référendum pour lequel 5 millions des hommes concernés s’abstinrent quand 2 millions votèrent. La déclaration des droits de l’Homme, le suffrage universel, la loi instituant qu’un dixième des électeurs pouvait soumettre à référendum toute loi votée par le Corps législatif… que de merveilleuses annonces lors de cette vague révolutionnaire qui fut cependant suivie de nombreux ressacs. Est-ce inévitable ?
La constante de tout corps social, c’est qu’une fraction de celui-ci, l’élite, dirige les gens qui ne sont rien, considérés comme trop prompts à céder à leur animalité. Pour plier les plus démunis à cette loi d’airain, il n’est guère conseillé de le claironner sous cette forme. Alors vous créez un Merveilleux : un au-delà plein de félicité, une organisation politique qui supprime les haines et l’envie, une utopie économique indépassable… Et c’est ce Merveilleux que l’on va épandre, répandre, inculquer à tous, sans égards pour les différences, les dissemblances considérées comme des déviances à corriger. Ce sont les mêmes ou leurs proches qui conserveront le pouvoir au fil du temps avec les mêmes arguties et les mêmes méthodes. Le but premier de l’art de la rhétorique est alors de domestiquer par les foules, pas de les éclairer.
Pour obtenir une véritable représentation nationale, représentant chacun de l’agent d’entretien au chief executive officer, il est impératif que chaque groupe social, l’aristocratie financière, la bourgeoisie industrielle ou commerçante, la petite bourgeoisie, la paysannerie, le prolétariat, le sous-prolétariat, il faut que tous soient représentés à hauteur du pourcentage qu’il représente dans la population afin de constituer un comité de salut public. Certains en son sein ne seront riches que de leur bon sens, et le plus souvent de leur honnêteté, car c’est le moyen le plus sûr de ne pas sombrer dans la médiocrité dans un milieu populaire. Le comité de salut public ainsi constitué sera alors susceptible de faire vivre la démocratie pour d’autres que ceux qui bénéficient du système si les plus démunis ne participent pas au pouvoir.