Poutine et les attentats de 1999 à Moscou : le complot qui a déclenché la seconde guerre de Tchétchénie ?
par Giuseppe di Bella di Santa Sofia
lundi 22 septembre 2025
Septembre 1999 : la Russie tremble sous une vague d'attentats dévastateurs, qui font des centaines de morts et plongent le pays dans la peur. Vladimir Poutine, alors inconnu, promet la guerre aux terroristes tchétchènes. Mais derrière le récit officiel, l'incident de Riazan et des morts suspectes sèment le doute : et si le Kremlin avait orchestré ces explosions pour asseoir un pouvoir naissant ? Une énigme historique qui hante encore la Russie.
Dans l'ombre du Kremlin : les explosions qui ont secoué la Russie de 1999
Fin d'été 1999 en Russie : les échos d'une invasion ratée au Daghestan par des rebelles tchétchènes laissaient le pays sur le qui-vive. Moscou, cette ville aux boulevards larges comme des fleuves figés, bruissait de rumeurs : l'économie patinait dans la boue de la crise de 1998, les oligarques se disputaient les restes du festin post-soviétique et Boris Eltsine, usé jusqu'à la moelle, cherchait un dauphin pour ne pas finir au tribunal. C'est dans ce chaudron bouillonnant que surgit Vladimir Poutine, nommé Premier ministre en août, un ancien du KGB au regard d'acier, mais dont la popularité frôlait le zéro absolu : un technocrate gris et sans charisme, noyé dans l'ombre des barons du Kremlin.
Puis, comme un coup de tonnerre dans la nuit du 9 septembre, une explosion déchira le silence d'un immeuble de la rue Gourianova à Moscou. Les murs s'effondrèrent en un grondement sourd, ensevelissant des dizaines de familles sous des tonnes de béton et de verre brisé. Cent six morts, dont des enfants arrachés à leur sommeil par le feu et la fumée qui envahissait les appartements voisins. Quatre jours plus tard, le 13, un autre bâtiment sur l'avenue Kachirskoïe vola en éclats à l'aube, fauchant cent dix-neuf vies de plus. Avant cela, le 4 septembre, Bouïnaksk, une petite ville daghestanaise aux rues bordées de maisons basses, avait tremblé sous un camion piégé, tuant soixante-quatre personnes, souvent des militaires et leurs familles. Et le 16, à Volgodonsk, un immeuble de neuf étages s'effrita comme un château de cartes, emportant dix-sept âmes. Au total, plus de trois cents morts, mille blessés, et une panique viscérale qui fit barricader les portes et fouiller les caves dans tout le pays.
Les autorités russes, menées par un Kremlin aux abois, pointèrent immédiatement du doigt des terroristes tchétchènes liés à des islamistes radicaux comme le Saoudien Ibn al-Khattab. "C'est la main des bandits", tonna le gouvernement, transformant en un clin d'œil un conflit de sécession en menace existentielle. Ces attentats devinrent le catalyseur de la seconde guerre de Tchétchénie, lancée le 23 septembre par des frappes aériennes sur Grozny, la capitale rebelle, rasée une fois de plus sous les bombes.
Mais sous cette narrative implacable, des fissures apparurent vite. Et si ces explosions n'étaient pas l'œuvre d'ennemis invisibles, mais d'une machination interne ? L'idée d'une opération sous "faux drapeau", ourdie par les services secrets russes – le FSB, successeur zélé du KGB – pour justifier l'invasion et propulser Poutine au pouvoir, n'est pas une fable de comptoir. Elle repose sur des témoignages troublants, des incohérences flagrantes et une opacité qui pue la dissimulation. Des archives, des lettres clandestines et des confessions arrachées sous la torture émergent des faits qui hantent encore les nuits moscovites : un officier du GRU, Aleksey Galkin, capturé par les Tchétchènes en 1999, balbutia dans une vidéo forcée que douze agents de l'armée avaient posé des bombes à Bouïnaksk sous les ordres d'un général nommé Kostechko. Coïncidence ? Ou preuve que le diable se cache dans les détails ?
La version officielle : l'ennemi tchétchène désigné
Dans les couloirs du Kremlin, où les portraits de Lénine côtoyaient encore les cartes froissées du Caucase, la machine propagandiste se mit en branle avec une efficacité redoutable. Le récit officiel, martelé par les télévisions d'État et les communiqués du FSB, peignait un tableau clair : ces attentats étaient l'œuvre d'une bande d'islamistes fanatiques, menés par le chef de guerre arabe Ibn al-Khattab et ses acolytes tchétchènes. Les bombes, chargées d'hexogène volé – un explosif militaire introuvable sur le marché noir ordinaire –, auraient été préparées dans une usine d'engrais à Ourous-Martan, en Tchétchénie, sous la houlette d'Akhmed Zakayev et d'autres barbus assoiffés de sang russe. Le parquet général, dans ses conclusions étouffées de 2002, nommait Achemez Gochiyaev comme organisateur, un Karatchaï piégé dans un réseau de mujaheddins financés à hauteur de deux millions de dollars par des fonds wahhabites. Sept condamnations à perpétuité en 2004 pour les explosions de Moscou et Volgodonsk, et voilà : justice rendue, le monstre tchétchène terrassé.
Ce narratif n'était pas qu'un simple bulletin d'information ; il était une arme forgée dans l'urgence, trempée dans la peur collective. Les journaux d'État, comme la Pravda rescapée des années 1990, déversaient des colonnes entières sur les "traîtres du Caucase", avec des photos granuleuses de barbus en djellaba. Une lettre anonyme, glanée dans les archives du FSB et citée plus tard par des enquêteurs indépendants, décrivait comment des "agences arabes" avaient infiltré la Russie via des valises diplomatiques. Un détail savoureux mais sans une once de preuve tangible. L'enquête officielle, close en 2002, jurait que tout collait : les traces d'hexogène menaient droit aux grottes de Grozny, et les suspects, comme Iounous Iounousov ou Adam Dekkouchev, avaient avoué sous les néons crus des salles d'interrogatoire. Pas de place pour le doute, clamait Moscou ; c'était la guerre sainte contre le terrorisme, point final.
Pourtant, même dans cette fresque héroïque, des ombres dansaient aux coins des yeux. Le président de la Douma, Guennadi Sélezniov, un fidèle d'Eltsine, lâcha le 13 septembre un communiqué lapidaire : "Une explosion terroriste a eu lieu à Volgodonsk". Problème : l'attentat n'eut lieu que trois jours plus tard, le 16. Erreur de date ? Ou fuite d'un scénario déjà écrit ? Les sceptiques y virent un indice, mais le Kremlin balaya d'un revers de manche : "Simple confusion dans le feu de l'action". Ce fut le ciment d'une version qui, comme un vieux manteau usé, couvrit les failles sans jamais les réparer.
Les ombres et les incohérences : les éléments qui nourrissent les doutes
Au cœur de ce tourbillon de certitudes officielles trône l'incident de Riazan, ce 22 septembre 1999 où la nuit de la ville provinciale, aux rues bordées de bouleaux ployants, fut déchirée par un appel anonyme. Alexeï Kartofelnikov, un résident aux épaules voûtées par les années d'usine, aperçut depuis sa fenêtre trois silhouettes louches – deux hommes et une femme – déchargeant des sacs lourds d'une Lada aux plaques moscovites trafiquées. "Ils transpiraient comme des voleurs, et la voiture puait l'essence bon marché", raconta-t-il plus tard dans une déposition consignée par la police locale. L'alerte donnée, les forces de l'ordre dénichèrent trois sacs de cinquante kilos dans la cave de l'immeuble 14/16 de la rue Novoselov, reliés à un détonateur et un minuteur réglé pour 5h30 du matin. L'expert en explosifs Iouri Tkatchenko, un vieux briscard aux mains calleuses, testa la substance avec un analyseur MO-2 : vapeurs d'hexogène, le même explosif que dans les attentats précédents. La ville entière fut évacuée : trente mille âmes dehors, sous un ciel plombé, serrant leurs manteaux contre le froid automnal.
Patrouchev, deux jours plus tard, lors d'une conférence de presse où les micros grésillaient comme des insectes affolés : "C'était du sucre, pas de l'explosif. Une simulation pour tester la vigilance". Mais les doutes s'accumulèrent. Tkatchenko jura dans une interview à Novaya Gazeta, en février 2000, que son appareil n'avait pas menti : "J'ai nettoyé l'équipement moi-même et l'odeur était celle de la mort chimique, pas de la confiserie". Une opératrice téléphonique, Natalia Ioukhova, surprit une conversation suspecte : "Tout est prêt pour Riazan", murmura une voix, traçable jusqu'à un central du FSB. Et le soldat Alexeï Piniaïev, posté à une base militaire près de Riazan, confia en mars 2000 au même journal : "On nous a ordonné de garder des sacs étiquetés 'sucre', mais j'ai vu des étiquettes hexogène dessous et des types en civil qui venaient les charger la nuit". L'exercice ? Une farce invraisemblable, jugée par bien des observateurs comme un mensonge trop gros pour un pays déjà saigné par les mensonges.
Ces fissures ne se limitèrent pas à Riazan ; elles s'élargirent avec les morts suspectes, ces ombres qui s'allongeaient sur les enquêteurs trop curieux. Prenez Iouri Chtchekotchikhine, le journaliste au verbe acéré de Novaya Gazeta, qui fouillait les liens entre le FSB et les bombes de 1999. En juillet 2003, il s'effondra dans son bureau, la peau jaunâtre et les yeux exorbités, victime d'une "réaction allergique aiguë" selon les médecins, mais sans allergène identifié. Quatre enquêtes ouvertes et refermées comme des tiroirs vides. Anna Politkovskaïa, cette femme aux cheveux gris coupés court, qui osait descendre dans les ruines de Grozny pour interroger les survivants et pointer du doigt les complicités russes, fut abattue d'une balle dans la nuque le 7 octobre 2006, dans l'ascenseur de son immeuble moscovite. "Elle touchait à des vérités qui brûlent", murmura un collègue. Et Alexandre Litvinenko, l'ex-agent du FSB exilé à Londres, qui accusa ouvertement le Kremlin dans son livre Faire sauter la Russie : empoisonné au polonium en 2006, il agonisa en crachant ses tripes radioactives, laissant une lettre : "Le centre du terrorisme mondial n'est pas en Irak ou en Afghanistan, mais à la Loubianka et au Kremlin". Ces morts, tapies dans l'ombre des dossiers classés "secret d'État", nourrissent un soupçon : et si la main qui frappe n'était pas celle des Tchétchènes, mais celle qui protège le pouvoir ?
Le manque de preuves solides achève de noircir le tableau. L'enquête officielle ? Un labyrinthe sans issue : pas de procès public pour les cerveaux présumés, des décombres rasés avant expertise indépendante et des archives scellées pour 75 ans par un vote de la Douma en 2002. Mikhaïl Trépachkine, avocat de la commission Kovaliov, fouilla les sous-sols et trouva des enregistrements vidéo d'un officier FSB, Vladimir Romanovitch, louant la cave d'un immeuble bombardé à Moscou. Mais il fut jeté en prison pour "divulgation de secrets d'État". "On détruit les preuves comme on efface des traces dans la neige", nota-t-il dans une lettre de détention. Achemez Gochiyaev, l'homme censé être le cerveau tchétchène, clama dans un témoignage écrit en 2002, obtenu par Litvinenko : "Un agent du FSB m'a piégé ; j'ai loué ces caves sur ses ordres". Anecdote non vérifiée, selon une légende populaire circulant dans les cercles dissidents, mais qui colle aux faits : des entrepôts remplis d'explosifs "sucre" qui puent l'hexogène. Ces trous béants dans le récit officiel ne prouvent rien, mais ils interrogent : pourquoi tant d'opacité pour une victoire si nette ?
L'enjeu politique : la montée en puissance de Vladimir Poutine
Avant les explosions de septembre 1999, Vladimir Poutine n'était qu'un fantôme dans les couloirs du pouvoir, un lieutenant-colonel du KGB recyclé en bureaucrate, nommé Premier ministre le 9 août par un Eltsine chancelant. Sa cote de popularité ? Misérable, autour de 2 % dans les sondages, noyée dans le désarroi post-crise. Les Russes, ces âmes usées par les files d'attente pour le pain et les coupures d'électricité, voyaient en lui un énième pantin des oligarques, un "Silovik" gris, avec son complet mal taillé et son accent léningradois. Eltsine, rongé par les scandales de corruption, cherchait un bouclier pour sa famille ; Poutine, avec son passé à la Loubianka, semblait le rempart idéal contre les procureurs. Mais dans les salons enfumés de la Douma, on chuchotait : "Il ne tiendra pas trois mois, comme les autres".
Les attentats changèrent tout, comme un vent froid qui balaie la steppe. Poutine, passé maître dans l'art de la fermeté, promit de "traquer les terroristes partout. Pardon, mais s'ils sont aux chiottes, on les y noiera". Cette phrase, lâchée le 24 septembre 1999 lors d'un meeting à Astrakhan, fit mouche. Les foules, terrifiées par les caves piégées, acclamaient ce colosse au menton volontaire qui osait dire tout haut ce qu'elles pensaient tout bas. Sa popularité bondit à 50 % en un mois, porté par les images de lui en treillis, inspectant les fronts tchétchènes, ou pilotant un Soukhoï au-dessus de Grozny. "Il est notre tsar, il nous protège", confia une veuve de Volgodonsk dans un témoignage recueilli par un journal local en octobre 1999. Ce tournant n'était pas fortuit : les bombes avaient créé l'urgence, et Poutine, avec son discours de fer, en récolta les fruits amers.
De ce tremplin sanglant, la voie vers la présidence s'ouvrit grande comme la Volga. Le 31 décembre 1999, Eltsine démissionna dans un discours télévisé mièvre, nommant Poutine intérimaire. Les élections de mars 2000 ? Un plébiscite : 53 % des voix, sur fond de ferveur patriotique attisée par les victoires en Tchétchénie. "J'ai voté pour l'ordre, pas pour les pleurnichards", lâcha un ouvrier moscovite dans les files d'attente des bureaux de vote. Ce pouvoir conquis ne s'effrita pas : Poutine démantela les empires des oligarques, musela la presse et transforma la Russie en forteresse. Vingt-cinq ans plus tard, ce mystère de 1999 reste le socle de son règne . Un pari sur la peur qui paya en or massif.
Un mystère gravé dans la cendre : l'héritage trouble des attentats
En résumé, deux récits s'affrontent : d'un côté, la version officielle, un tableau net où des fanatiques tchétchènes, armés d'hexogène et de haine, frappent au cœur de la Russie, justifiant une guerre salvatrice sous la bannière de Poutine. De l'autre, l'hypothèse du "faux drapeau", où le FSB, maître des pantins, allume la mèche pour hisser son poulain au Kremlin, étayée par Riazan, les morts en série et les archives muettes.
Ce mystère pèse encore comme un boulet : sans enquête indépendante ni preuves irréfutables, l'implication du FSB demeure une accusation grave, documentée par des témoignages et des failles, loin d'une lubie complotiste. Des lettres comme celle de Gochiyaev, des confessions étouffées comme celle de Galkin, hantent les pages des rapports classés.
Au-delà du fait divers sanglant, c'est un pivot historique : ces explosions ont légitimé la force brute, forgé un régime d'acier et sculpté la Russie d'aujourd'hui. Dans les vents froids de la Moscou post-soviétique, elles rappellent que le pouvoir, parfois, naît des cendres qu'il a lui-même allumées.