Prototype d’un type bien

par Jean-Paul Moreigne
mercredi 16 février 2011

De la bravoure à la sincérité

Alexandre Jardin a écrit naguère « des gens très biens ». Axel Khan vient d'écrire « un type bien ne ferait pas ça ».

Mais qu'est ce qu'un homme bien ? C'est un honnête homme, un homme honorable, un homme d'honneur !

Bref rappel thématique sur la notion d'honneur : la notion d'honneur n'est ni religieuse, ni partisane, ni patriotique. C'est une notion qui relève de la tradition orale plus que de la tradition légale (autrement dit, elle n'est pas fixée par une assemblée législative). Quand on parle d'honneur, c'est tacite entre les protagonistes.

C'est d'honneur dont il s'agit et non pas d'argent. La commutation est impossible. L'argent se module, l'honneur se périme.

De l'antiquité à nos jours, on peut distinguer trois époques fortes pour la notion d'honneur. La première, c'est l'époque racontée par l'Illiade, l'Antiquité. Les hommes y étaient braves et valeureux, c'était sur le combat qu'ils appuyaient leur raison. Ils n'hésitaient pas à croiser le fer par loyauté (dans l'Illiade, Briséis reste un différent d'honneur entre Achille et Agamemnon). Au temps de Rome « la vertu et le pouvoir étaient supposés aller de pair » (cf Philippe Ségur). Par un étrange glissement, l'homme bien était supposé être viril et combatif.

D'autres hommes, plus tard, s'attachaient à la notion d'honneur : les chevaliers. Héréditaires ou adoubés, ils combattaient là encore pour leur Roi mais aussi pour la Foi, les terres, ou les femmes.

Il faut citer tout d'abord Roland de Roncevaux, qui au siège de Saragosse fut trahi par Ganelon. Charlemagne fit périr ce dernier par écartelement et trente de ses fidèles par pendaison pour rétablir l'honneur de son neveu.

Sous le règne de Louis le Pieux, le fils de Charlemagne, l'honneur a pris une certaine consistance. « Les honneurs » à savoir le butin, les esclaves, etc, se sont transformés en « l'honneur » au titre du combat divin (les combattants étaient supposés faire preuve de sincérité). Autrement dit, l'honneur éprouvé en un combat de Dieu servait à atteindre la sincérité. S'ensuivirent les Croisades, au nombre de six avec pour but Jérusalem, où toute l'Europe partit combattre pour l'honneur de Dieu.

Un des derniers représentants de ces combattants honorables, François Ier écrivait à sa mère le soir de la bataille de Pavie (1525, 6ème guerre d'Italie) : « tout est perdu vors (sauf) l'honneur » alors qu'il avait été fait prisonnier (avec ses deux fils), perdu 10000 hommes, abandoné toute perspective sur la Lombardie et la Picardie, etc, etc. Déjà à l'époque, avant que la célèbre Garde Impériale de Napoléon proclame haut et fière « La Garde meurt, mais ne se rend pas », l'idée que l'honneur d'un homme lui appartenait tant qu'il n'y avait pas eu rédition était déjà dans les coeurs.

L'époque moderne est caractérisée par sa longévité. La dégradation de la notion d'honneur s'est avérée très progressive. Ainsi le duel – toléré jusqu'en 1960 – était le seul moyen de réparer l'honneur : on lavait le sang par le sang.

Actuellement, on peut reconnaître que des « types biens » font preuve de générosité : bénévolat dans des ONG ou aux Restos du Coeur, soutien scolaire, accueil d'étrangers gratuitement chez eux, rencontres de personnes dépendantes...

Toutefois, on croit percevoir chez certains comme une peur de montrer sa générosité, voire même le souci de verser au contraire dans la dérision (exemple : telle chorale pourtant justement réputée s'intitule « Les Ignobles du Bordelais »).

Ce qui paraît émerger dans les nouvelles générations et constituer des vestiges de l'honneur :

Néanmoins, ce qui nous semble, peut-être à tort, plus sujet à caution :

Pourtant, nous avons vu depuis de trop nombreuses années le terme « honneur », autrefois utilisé à tout bout de champ, se déliter jusqu'à perdre son sens.

Certains ministres ont confondu ces derniers temps argent public et privé. Le premier d'entre eux a estimé raisonnable de rappeler des lois implicites que tout homme d'honneur aurait respecté. (Faut-il rappeler que De Gaulle mettait un point d'honneur à régler à l'Elysée ses frais de table, de téléphone et d'électricité quand ils étaient privés.) Le Président de la République commet en public des écarts de langage (« Casse-toi pauv'con ») et de conduite (Fouquet's, yacht de Bolloré...), et dans les récentes années, l'artisan du Médiator a été élevé dans les grades les plus élevés Officier de la Légion d'Honneur (à titre de Capitaine d'Industrie) !

Actuellement, le délitement de la notion d'honneur se retrouve jusque dans le déficit de la Sécurité Sociale : les médecins, les ambulanciers, les para-médicaux , etc. sont confrontés à des demandes abusives. Il est de leur honneur de ne pas y céder. Mais par exemple, on peut imaginer qu'il est plus difficile de refuser un arrêt de travail injustifié à une patiente débordée par les problèmes familiaux qu'à un apparent tire-au-flanc. Sur quelles valeurs juger ?

La sincérité, la loyauté sont devenues des valeurs transcendantes et premières à connotation laïque puisqu'il est devenu un peu surrané de parler d'honneur. Comment parleriez-vous aujourd'hui d'un type bien ?


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