Psychanalyse : Les silences héroïques de Josef Breuer
par Michel J. Cuny
mardi 16 janvier 2018
Bien sûr, la mise au net du cas Anna O… dont l’observation datait des années 1880-1882, Josef Breuer l’a réalisée en vue de sa publication dans les Etudes sur l’hystérie qui ne s’est finalement faite qu’en 1895 et avec certains des freins qu’il avait bien voulu y mettre…
Avant de voir de quelle nature étaient ceux-ci, nous allons nous en tenir soigneusement à ce qu’il a cru bon de nous dire pour nous maintenir dans le droit chemin d’une conception très vertueuse de la maladie mentale et du comportement de cette jeune fille tout particulièrement…
« On observait encore chez elle une légère tendance aux sautes d’humeur. Elle pouvait passer d’une gaieté exubérante à une tristesse exagérée. L’élément sexuel était étonnamment peu marqué. Je ne tardai pas à connaître tous les détails de son existence et cela à un degré rarement atteint dans les relations humaines. La malade n’avait jamais eu de relations amoureuses et, parmi ses multiples hallucinations, jamais cet élément de la vie psychique ne se manifestait. » (Idem, page 865)
Pas de « relations amoureuses » en général ? Nous verrons très vite que non : il y a bien de l’amour – et pas qu’en passant – chez cette jeune personne… et même du plus « sacré ». Mais ce que veut dire Josef Breuer, c’est qu’elles étaient exclusives de toute connotation sexuelle… En précisant même que les hallucinations… nenni, point du tout… Or, il trouve cela tout de même surprenant (« étonnamment »)…
… et jusqu’à nous laisser entendre qu’il y a là, peut-être, une des sources de la situation psychique plutôt difficile d’Anna :
« Cette jeune fille d’une activité mentale débordante menait, dans sa puritaine famille, une existence des plus monotones et elle aggravait encore cette monotonie d’une façon sans doute à la mesure de sa maladie. Elle se livrait systématiquement à des rêveries qu’elle appelait son « théâtre privé ». » (Idem, page 865)
Ici, nous commençons à nous inquiéter un peu… De quelles « rêveries » peut-il s’agir… qui tendraient à compenser la sombre ambiance « puritaine »… et de façon parfaitement secrète et permanente, quand bien même la jeune fille n’était pas seule, et, tout au contraire…
« Alors que tout le monde la croyait présente, elle vivait mentalement des contes de fées, mais lorsqu’on l’interpellait, elle répondait normalement, ce qui fait que nul ne soupçonnait ses absences. » (Idem, page 865)
Il paraît que nous ne perdrons rien pour attendre :
« J’aurai plus tard à raconter comment ces rêveries, habituelles chez les gens normaux, prirent, sans transition, un caractère pathologique. » (Idem, page 865)
Or, immédiatement après ces derniers mots, nous arrivons à ceci :
« Le cours de la maladie se divise en plusieurs phases bien distinctes :
A) L’incubation latente : à partir de la mi-juillet 1880 jusqu’au 10 décembre environ. » (Idem, page 865)
Ensuite, Josef Breuer nous déroute un peu… en omettant de nous dire aussitôt le très remarquable événement survenu durant ces jours-là. Il n’y vient qu’après avoir livré le contenu des rubriques B, C et D :
« En juillet 1880, le père de la malade qu’elle aimait passionnément fut atteint d’un abcès péripleuritique qui ne put guérir et dont il devait mourir en avril 1881. » (Idem, page 866)
Voici donc une « relation amoureuse »… parfaitement chaste, sans doute, mais frappée de passion, ce qui ne paraîtra tout de même pas banal…
Or, dans ce contexte de passion, que ce sera-t-il donc passé une fois le père frappé par une maladie qui devait se révéler mortelle, et à très bref délai ? Laissons Breuer nous le dire :
« Pendant les premiers mois de cette maladie, Anna consacra toute son énergie à son rôle d’infirmière et personne ne put s’étonner de la voir progressivement décliner beaucoup. » (Idem, page 866)
Elle en aura donc apparemment fait trop… et jusqu’à mettre en péril sa propre santé sous le regard d’une famille éplorée… qui aura pu effectivement voir dans tout ce remue-ménage la marque d’une passion débordante…
« […] peu à peu, son état de faiblesse, d’anémie, de dégoût des aliments, devint si inquiétant qu’à son immense chagrin on l’obligea à abandonner son rôle d’infirmière. » (Idem, page 866)
Coupée de sa passion pour son père, Anna O… va alors basculer vers une autre forme d’addiction qui aura pour nom : Josef Breuer. En effet, ainsi que celui-ci en fait le constat :
« De terribles quintes de toux fournirent d’abord le motif de cette interdiction et ce fut à cause d’elles que j’eus pour la première fois, l’occasion d’examiner la jeune fille. » (Idem, page 866)
C’est sur ce tout petit sentier que la psychanalyse a trouvé sa piste d’envol… avant même d’oser en murmurer le fin mot…
NB. Pour qui voudrait en savoir plus sur ce thème :
https://freudlacanpsy.wordpress.com/