Quand Josef Breuer affronte le point de butée de l’hystérie : la mort
par Michel J. Cuny
lundi 22 janvier 2018
La « première soirée » du Livre d’images sans images de Hans Christian Andersen était remarquable par sa mise en scène d’une jeune fille qui, sur les rives de Gange, se laissait emporter par une rêverie digne de l’amour courtois le plus pur.
Nous savons, par ailleurs, que, selon Josef Breuer, ce livre peut servir de référence à ce qu’ils entendaient, lui et les proches d’Anna O…, dans les moments où saisie par un endormissement vespéral profond la jeune fille évoquait les multiples « tourments » dont elle était la victime…
Passons maintenant à ce que contient la « trente-troisième soirée », c’est-à-dire le tout dernier texte du livre en question. C’est toujours la Lune qui raconte :
« Ce soir, j’ai regardé par une fenêtre où l’on n’avait pas tiré le rideau, car il n’y a personne qui demeure vis-à-vis. J’ai vu là toute une bande de petits enfants, tous frères et sœurs, parmi lesquels il y avait une petite fille ; elle n’est âgée que de quatre ans, mais elle sait dire son oraison dominicale aussi bien que personne. La mère s’assoit tous les soirs à côté du lit de la petite fille et lui entend dire sa prière […]. » (page 148 du livre cité)
Si Anna O… chérit passionnément son père, Josef Breuer ne nous dit rien de la mère qui, cependant, est bien là… Quant à la petite fille du conte d’Andersen, elle ne dit pas à sa mère tout ce qu’elle a à dire à Dieu… et tout ce qu’elle dit à celui-ci en ne faisant que le « marmotter », pour reprendre le terme que le médecin applique à certains moments des élucubrations de sa patiente :
« « Mais qu’est-ce donc ? dit la mère en l’interrompant au milieu de la prière ; quand tu as dit : « Donne-nous notre pain quotidien ! » tu ajoutes toujours quelque chose que je ne puis pas comprendre ; il faut me dire ce que c’est. » La petite se tut et regarda sa mère d’un air embarrassé. « Qu’est-ce que tu dis de plus que : Donne-nous notre pain quotidien ! – Ne te fâche pas, chère maman, je disais : Avec beaucoup de beurre dessus. » » (Idem, pages 149-150)
Évidemment, si maman n’était pas là, la petite fille ne craindrait pas de dire bien en face à Dieu-le-père ce qu’elle a à lui dire…
Mais revenons, avec Josef Breuer, sur la terre des hommes et des femmes, des parents et des enfants, et d’Anna O… C’est qu’un phénomène tout à fait significatif se produisait sitôt qu’elle avait réussi à vider ce que nous pouvons considérer ici comme un abcès :
« Quelques instants après avoir terminé son récit, Anna se réveillait, visiblement rassérénée ou, comme elle disait, « bien à son aise ». » (page 873 du PDF)
Personne n’y était pour rien, qu’elle-même… Faut-il cependant croire qu’elle n’avait trouvé aucune oreille pour l’entendre ? Tout au contraire, car voici la surprise qu’elle aura réservée à Josef Breuer :
« S’il arrivait qu’elle fût empêchée de me raconter son histoire, elle ne retrouvait pas son calme vespéral et, pour provoquer ce dernier, il fallait, le jour suivant, qu’elle racontât deux histoires au lieu d’une. » (Idem, pages 873-874)
« Raconter » à lui, Breuer, et rien qu’à lui… Mais alors, ne se sera-t-il agi que d’un feu de paille ? Que nenni !
« Pendant les dix-huit mois que dura cette observation, jamais les manifestations essentielles de la maladie ne manquèrent, à savoir : accumulation et condensation des absences allant, le soir, jusqu’à l’autohypnose, action excitante des productions fantasmatiques, soulagement et suppression de l’excitation par expression verbale sous hypnose. » (Idem, page 874)
Mais la délicatesse et le caractère plus ou moins lunaire des trente-trois soirées d’Andersen auront disparu sitôt le père d’Anna O…décédé (5 avril 1881) :
« […] les narrations du soir perdirent leur caractère plus ou moins libre et poétique pour se transformer en séries d’hallucinations horribles et terrifiantes ». (Idem, page 874)
Josef Breuer nous le disait quelques lignes plus haut :
« Ses absences hallucinatoires étaient remplies de figures terrifiantes, de têtes de mort et de squelettes. » (Idem, page 871)
Pire :
« D’intenses compulsions au suicide apparurent ; c’est pourquoi nous trouvâmes qu’il ne convenait pas de la laisser plus longtemps loger au troisième étage de sa demeure. » (Idem, page 872)
Et voici qu’insensiblement Anna O… glisse tout simplement vers la mort… dont on ne doit jamais se dissimuler qu’elle est la grande image tutélaire de l’amour courtois en tant que tel… et du désir qui le porte.
NB. Pour comprendre dans quel contexte politique de fond se situe ce travail inscrit dans la problématique générale de l'amour courtois...
https://freudlacanpsy.wordpress.com/a-propos/