Quand les chiffres remplacent l’alphabet : chronique d’un pays qui ne pense plus
En travaillant sur un nouvel essai je revisitais celui de1999, Rémunérer les hommes pour apprendre, j’écrivais dans la conclusion que la physique quantique nous obligerait un jour à inventer un nouveau langage, tant nos concepts traditionnels deviendraient incapables de décrire le réel.
J’avais tort — mais seulement sur le délai.
Oui, de nouveaux langages sont apparus.
Mais pas là où je les attendais.
Les jeunes ont inventé une sorte de télégraphie compressée :
trois lettres pour une phrase, un émoji pour un sentiment, et un silence pour une opinion.
Les dictionnaires, eux, se remplissent d’anglicismes et de néologismes techniques, nés des laboratoires et des start-up.
Heureusement qu’il nous reste les scientifiques pour créer des mots — car le reste du vocabulaire national s’est évaporé dans les colonnes d’Excel.
Des années 70 à aujourd’hui : quand les mots meurent et les chiffres règnent
Depuis le milieu des années 70, ont disparu petit à petit les émissions de débats remplacés par des bavardages et les philosophiques se sont évaporées définitivement en 2016. Les mots qui structuraient les idées ont été remplacés par les mots qui structurent les bilans comptables :
plus-value, charges, croissance, investissement.
La politique elle-même est devenue un métier de tableur.
Et si on tend l’oreille, on entend quelque chose d’étrange : les émotions se disent en pourcentages, les opinions s’expriment en points de PIB, le social se raconte en ratios, et la justice se mesure en courbes.
Nous avons remplacé l’alphabet par les chiffres.
Ce n’est pas une métaphore.
C’est un diagnostic anthropologique.
Nous avons inversé l’ordre du monde
Pendant des millénaires, l’humanité s’est construite ainsi : 1/ L’anthropologie (comment vivre ensemble), 2/ La philosophie (pourquoi vivre ensemble), 3/ La politique (comment organiser ce vivre-ensemble), 4/ La comptabilité (comment traduire ce choix dans le réel)
Aujourd’hui, tout cela est terminé.
C’est la comptabilité qui commande la politique, la politique qui contraint la philosophie, et la philosophie qui ignore l’anthropologie. Ce renversement n’est ni un hasard ni un complot :
c’est l’expression d’une évolution tribale, celle d’un monde qui a perdu la sagesse parce qu’il la suprimé petit à petit de son environnement culturel.
Un monde où le bruit des marchés a remplacé le murmure des idées.
La civilisation en circuit court
Nous répétons exactement le parcours de toutes les civilisations qui se sont éteintes : perte de la pensée, repli sur soi, comptabilisation du réel, obsession de la sécurité, incapacité à accueillir l’altérité, et finalement effondrement.
La seule différence, et elle est de taille : aucune civilisation passée n’avait d’armes nucléaires.
Elle pouvaient décliner — pas s’auto-annihiler.
Nous, nous avons ajouté l’absurde à la décadence.
Il est temps de revenir à l’alphabet
L’alphabet, ce n’est pas seulement l’ordre des lettres : c’est l’ordre du sens. C’est la capacité d’un peuple à penser au-delà du trimestre comptable. C’est la possibilité de choisir autre chose que l’addition de ses peurs et de ses bilans.
Revenir à l’alphabet, c’est revenir : à la pensée politique, à la philosophie du commun, à la science comme horizon, à la culture comme condition de survie, à la connaissance comme valeur centrale.
Nous n’avons peut-être plus beaucoup de temps. Mais tant qu’il nous reste des mots, il nous reste une chance.
“Nous vivons dans un monde géré par des tableurs, mais dirigé par des cerveaux reptiliens.”
Pour comprendre la politique contemporaine, inutile de lire les programmes, il vaut mieux lire un manuel de biologie.
Car nos démocraties modernes ont une particularité surprenante :
elles sont administrées par le néocortex… et gouvernées par le reptilien.
Et plus les chiffres prennent le pouvoir, plus l’émotion primitive dicte les décision.
Le cerveau reptilien : le président invisible
Nos dirigeants parlent en pourcentages, en points de PIB, en ratios budgétaires.
Ils aiment les courbes, les graphiques, les indicateurs et les colonnes d’Excel.
Ils prétendent gérer le pays, mais ils réagissent comme des tribus assiégées.
Devant un fait nouveau
I/ fuite, attaque ou sidération.
Exemple 1 : pandémie de Covid, Fait nouveau : un virus inconnu. Fuite : ruée sur les campagnes, départs massifs des villes. Attaque : agressivité contre les “chinois”, les non-masqués, les masqués, etc. Sidération : incapacité à comprendre les consignes, confusion générale au début.
Exemple 2 : arrivée de l’IA , Fuite : “on va tous perdre nos emplois”, montée de discours catastrophistes. Attaque : demandes d’interdiction, procès d’intention, rejet. Sidération : paralysie conceptuelle — “je ne comprends plus le monde”.
Exemple 3 : un bruit soudain dans la rue Tu sursautes, tu te tends, tu fuis, ou tu restes figé. Ce n’est pas toi qui décides : ton système limbique décide 140 millisecondes avant ta conscience.
II. Devant une crise → simplification brutale
Le reptilien déteste la complexité : il réduit tout à une cause simple, une solution simple, un ennemi simple.
Exemple 1 : crise économique “C’est la faute des immigrés.” “C’est la faute des riches.” “C’est la faute de l’Europe.”(Choisir une cause simple… pour éviter de penser la complexité systémique, la spécialité de la Rnet quelques suivistes à droite.)
Exemple 2 : crise énergétique, “Arrêtons tout, revenons au charbon / au nucléaire / aux moulins.”
“C’est la faute des écologistes / des industriels.” Le reptilien veut un seul responsable identifiable, alors que la réalité est multifactorielle.
Exemple 3 : crise climatique “C’est parce qu’on prend l’avion.” “C’est parce que les éoliennes défigurent.” “C’est un complot des climatologues.”
Simplification brutale pour réduction des problèmes complexes à une émotion simple.
3. Devant l’inconnu c’est le repli identitaire
Quand il ne comprend pas, l’humain retourne à son groupe, son drapeau, son passé.
Exemple 1 : migrations Les migrations augmentent certains renforcent l’identité nationale (“chez nous”) d’autres renforcent l’identité communautaire (“ma culture est menacée”) Réflexe reptilien : La sécurité au sein de la tribu.
Exemple 2 : progrès scientifique Quand la science devient trop abstraite (quantique, IA, génétique) montée des sectes, complotismes, spiritualités bricolées, le cerveau cherche un cadre simple et affectif.
Exemple 3 : crise politique dans une démocratie fragilisée, retour au drapeau, retour au chef fort, retour au mythe du passé glorieux, (Le reptilien adore les mythes simples.)
Synthèse
C’est le réflexe reptiliens de nature face au monde contemporain, ne voyait en cela aucune attaque contre les citoyens de France ou du monde. C’est notre nature humaine que nous n’avons pas apprise à connaître et qui fait notre histoire de 3,3 millions d’années
La civilisation ne progresse que lorsque le néocortex produit assez de pensées symboles, savoirs, langages, projets, alors le reptilien trouve dans son environement pour choisir à notre place toute la richesse qui a déposé le néocortex. Le reptilien n’a rien contre le progrès : il veut juste qu’il fasse moins peur que le voisin.
Plus il y a de chiffres, moins il y a de pensée
C’est un paradoxe : plus notre société devient quantifiée, moins elle devient réfléchie.
Nous avons : des indicateurs pour tout, des statistiques pour tous, des chiffres pour rassurer, des graphiques pour décider, des modèles pour prévoir.
Mais nous avons perdu ce qui faisait la force des Lumières : l’art de penser. Aujourd’hui, la politique se résume à des colonnes de débits/crédits émotionnels : peur du chômage, peur de l’étranger, peur du climat, peur du déclassement, peur de l’avenir.
La comptabilité a remplacé la philosophie, et la peur a remplacé la raison.
Le danger ? Une civilisation qui fait semblant d’être rationnelle
Le danger n’est pas que notre monde soit gouverné par l’émotion c’est qu’il se croit gouverné par la raison.
C’est comme confier une centrale nucléaire à quelqu’un qui pense qu’un interrupteur, c’est un interrupteur.
Nous avons : des armes capables d’effacer des continents, des systèmes financiers capables d’effacer des nations, des IA capables de tromper des populations, des réseaux sociaux capables d’enflammer des foules.
Et tout cela entre les mains d’un cerveau qui, pendant 300 000 ans, n’a servi qu’à éviter les serpents, fuir les prédateurs, dominer le voisin.
Notre technologie est adulte. Notre cerveau est adolescent. Notre politique est infantile.
La seule issue : réapprendre à penser
Je ne parle pas de diplômes. Je parle de conscience de soi, celle qui est disponible chez tous les humains, leur intelligence.
Le modèle joule, sur lesuel je travaille ne sera pas seulement un modèle économique.
Ce sera aussi un modèle anthropologique.
Il repose sur trois évidences :
-
La valeur réelle est énergétique.
-
L’humain réagit avant de réfléchir.
-
L’éducation est le seul outil qui augmente la vitesse du cortex.
Tant que l’humain restera un animal émotionnel muni d’armes nucléaires et de marchés financiers,
aucun budget ne nous sauvera.
Mais si l’on comprend enfin qui décide en nous, et pourquoi, alors on peut commencer à construire une civilisation adulte.
Conclusion : il n’y a pas d’humanité sans alphabet
Les chiffres disent ce qui est.
Les mots disent ce qui pourrait être.
Si nous voulons sortir de l’enfance politique, il ne suffira pas de réformer l’économie. Il faudra réapprendre à penser. Réapprendre à nommer. Réapprendre à voir. Revenir à l’alphabet pas celui des lettres, mais celui de l’humain. C’est ce que Mélenchon à écrit L’humain dabord sans encore pouvoir sortir du systhéme qu’il condamne.
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