Raconter Hercule, une réponse à l’enfance volée

par Michel Koutouzis
samedi 29 mai 2010

 Que ce soit  au sein des zones dites difficiles ou au lycée Henry IV, à Marseille ou à Poitiers, l’enfant grandit désormais trop vite. Abandonné dans les rue des quartiers ici, surchargé d’un bachotage précoce là, aspiré par les signes de l’audiovisuel omniprésent sous toutes ses formes et formaté par l’image elle même formatée et définitive partout, l’enfant  fait désormais partie du monde des adultes. De gré ou de force, de manière mécanique et impensée. Il n’y a pas très longtemps, comme disait Picasso, le monde était pour l’enfant une continuation de lui-même. Aujourd’hui, le monde des adultes fait brutalement irruption chez l’enfant, lui vole son imaginaire, confisque sa jeunesse. Il devient par ailleurs une cible industrielle, pub et environnement lui dictent ses envies.

Programmé, conditionné, devant faire des choix, à l’école et ailleurs, de plus en plus jeune, il est dépouillé de son atout le plus fort, l’inconscience sauvage.

Les difficultés que connaît aujourd’hui l’école sont en partie dues à cette toute nouvelle place de l’enfant au sein, et non plus à l’entrée de la cité et ses dures réalités. En d’autres termes il n’y a plus de paidia, de processus, d’initiation marquante voire traumatisante, mais une intégration, d’emblée, dans un monde univoque et ô combien uniforme. Les mythes, les histoires, le contes ne sont plus appropriés par l’imaginaire individuel de chaque enfant, mais donnés, déjà formatés, à travers les jeux électroniques, l’industrie du cinéma et de la télévision, sans oublier la pub. Le ballon devient Zidane, ou, pire, mythe de réussite, les Titans ne sont plus qu’une suggestion totalitaire en 3D, produit d’une imagination qui n’a plus rien de sauvage, le savoir prend la forme d’un examen sélectif de plus en plus précoce, l’alphabet un jeu de console. L’enfant ne dessine plus, il fait du coupé collé informatique.

L’article sur les petits disciples de Socrate, paru à Agoravox, m’a séduit, non pas par la référence à Socrate, mais par ce que ce dernier y est « raconté ». Une expérience de diffusion de savoir oral qui, elle-même, rencontre un questionnement enfantin sur des sujets qui auraient dû être introduits plus tard, mais, les choses étant ce qu’elles sont, il est tellement mieux d’y répondre par la parole et le conte. Ne soyons pas dupes : un enfant comprend hélas aujourd’hui le concept d’hypertexte bien mieux que nos hommes politiques. Non pas consciemment, non pas dans sa version informatique, mais dans la définition même de l’olos comme addition dynamique des parties qui le composent en le transformant. Puisqu’on est là, autant revenir aux fondamentaux, en racontant à la manière des nos grand-mères le notion du choix en racontant Hercule. Ou celle, plus métaphysique, de la résistance individuelle face au totalitarisme étatique en racontant Antigone. Ou le façonnage de la nature sauvage par l’homme en racontant Thésée. Et, pourquoi pas, l’illusion du savoir en racontant Oedipe. 

Raconter reste le mot clé. Celui qui permet l’épanouissement individuel et personnalisé de l’appropriation du mythe. En effet, mieux vaut imaginer la condition humaine et sa grandeur en entendant les aventures d’Ulysse ou de Spartacus, que de les voir, même si le cinéaste s’appelle Kubrick. Il sera toujours temps que la construction enfantine rencontre l’œuvre du cinéaste. 

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