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Reddition de Vercingétorix : nulle ou grandiose ?

Reddition de Vercingétorix : nulle ou grandiose ?

par Emile Mourey
jeudi 10 décembre 2009

Les époques se suivent et ne se ressemblent pas. Aux siècles derniers, Vercingétorix avait la cote, aujourd’hui il ne l’a plus sinon que dans quelques bandes dessinées. Mais où sont donc nos professeurs amoureux d’Histoire qui, jadis, nous ouvraient l’esprit aux valeurs antiques du courage, de la dignité, de la beauté et à la connaissance de l’homme et des hommes ? Il n’y avait alors pas de plus merveilleux sujet d’études que le choc historique entre les deux personnages hors du commun que furent Vercingétorix et César. Est-ce sous l’influence de la repentance actuelle que certains historiens voudraient clore une bonne fois pour toutes le débat d’hier en nous servant aujourd’hui une version aseptisée ? Je n’en vois pas l’intérêt, ni pour mes contemporains, ni pour nos enfants.

César trône sur son siège, entouré de ses officiers. Vercingétorix s’approche. Il fait le tour de la tribune à cheval – le témoignage est de Plutarque et date du Ier siècle après J.C.. Le héros déchu met pied à terre. Il jette ses armes. Il s’asseoit dans la position du vaincu aux pieds de son vainqueur. http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/93/Siege-alesia-vercingetorix-jules-cesar.jpg/350px-Siege-alesia-vercingetorix-jules-cesar.jpg
 
 
Une reddition nulle et plate ?
 
Cette scène, ces scènes sont rigoureusement impossibles, écrit M. Christian Goudineau, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire des Antiquités nationales. Elles ne peuvent avoir la moindre réalité. Jamais, au cours de l’histoire, on ne vit de reddition semblable… un chef vaincu qui se rend en armes, contrairement à toutes les règles, comment est-ce possible ?… c’est forcément du roman… relisons ensemble le texte de César dans la traduction de Constans… la fin est nulle, plate.
 
Traduction du professeur Constans de 1926 qui fait toujours référence.

« … On envoie à ce sujet une députation à César. Il ordonne qu’on lui remette les armes, qu’on lui amène les chefs des cités. Il installa son siège au retranchement, devant son camp : c’est là qu’on lui amène les chefs ; on lui livre Vercingétorix, on jette ses armes à ses pieds… »
 
Nouvelle interprétation de M. Goudineau.

César sort de son camp, s’installe sur les lignes en face de l’oppidum pour vérifier si la condition est bien remplie (les clauses de la reddition). On lui livre les chefs – dont Vercingétorix – évidemment désarmés… les armes sont projetées (proiciuntur), et il ajoute : du haut des remparts.

M. Goudineau prend comme exemple une autre reddition. Assiégés dans leur oppidum et sommés de se rendre, les Atuatuques avaient jeté (jacta) leurs armes du haut du rempart dans le fossé.

Selon moi, la traduction de M. Goudineau est erronée.

1. Arma proiciuntur ne peut absolument pas se traduire par "les armes sont projetées" (du haut des remparts). Le Gaffiot, dictionnaire bien connu des latinistes, traduit l’expression projicere arma par jeter bas les armes, se rendre, autrement dit : rendre les armes. Lorsque les fantassins de Litavic comprennent qu’ils ont été trompés en voyant arriver avec la cavalerie romaine les cavaliers éduens qu’ils croyaient morts, ils rendent les armes (projectis armis), c’est-à-dire qu’ils les jettent à terre devant eux (DBG VII, IX). Projectis armis est une expression qui correspond à une situation de fin de combat, individuel ou collectif, où le vaincu, reconnaissant sa défaite, se rend en jetant largement en avant et devant lui ses armes aux pieds de son adversaire victorieux. C’est un signe de reddition comme le lancement du gant est un signe de défi. En revanche, lorsque les combattants de Bourges s’enfuient en jetant leurs armes, de même que les Morins, César utilise l’expression : abjectis armis. Enfin, dans le cas des Atuatuques, les armes sont jetées dans le fossé : armorum magna in fossam jacta ; cela n’a rien à voir avec le geste que sous-entend, dans son usage courant, l’expression projectis armis. En fait, comme c’est souvent le cas en latin, c’est le préfixe qui donne le sens au mot. Pro ajoute au radical le sens à la fois de devant et de près. Si l’on veut remonter à l’origine étymologique de l’expression, la meilleure traduction du projiciuntur arma du texte latin serait la suivante : les armes sont présentées - pro - et jetées symboliquement à terre aux pieds de César. De même, l’expression duces producuntur doit être traduite par : les chefs sont présentés, le radical n’ayant qu’une importance secondaire.
2 . Dans le cas des Atuatuques, la sommation de jeter les armes correspondait à une condition préalable au cessez-le-feu. Dans le cas d’Alésia, la capitulation ayant eu lieu, il était beaucoup plus logique de faire apporter les armes dans les lignes romaines par des valets plutôt que de se donner la peine d’aller les reprendre dans les rochers de la falaise ; et cela avec le risque et le désagrément de récupérer des casques, des cuirasses bosselés et des épées brisées, bref un butin déprécié.
 
Je propose une autre traduction.

En serrant au plus près le texte latin, voici donc ma traduction : « …Des députés sont envoyés à César pour parler de ce (qui a été décidé par le conseil gaulois). Celui-ci ordonne que les armes soient livrées et que les Premiers (lui) soient présentés. Lui-même établit son siège au retranchement, en avant des camps : les chefs (lui) sont présentés ; Vercingétorix est livré, les armes sont rendues… »

A partir de cette traduction, si on suit à la lettre le texte, on peut imaginer le déroulement suivant dès le matin :
1. Les chefs gaulois sortent de l’oppidum. Ils se présentent devant César et se rendent.
2. Vercingétorix est présenté devant la tribune. Il est jugé et condamné à mort.
3. Des valets gaulois apportent les armes sur des sortes de brancard et les déposent aux pieds de César et de ses officiers, devant la tribune.
4. Les combattants éduens et arvernes sont conduits dans le camp de César.
5. Les autres combattants gaulois sont conduits dans les camps des légions.

La répétition du préfixe pro par César n’est certainement pas fortuite. C’est un mot qu’il affectionne. Les vaincus d’Alésia sont présentés comme devant un tribunal (pro tribunali), ou mieux, comme les gladiateurs qui venaient demander leur grâce à César lorsque celui-ci présidait aux jeux du cirque, dans le grand amphithéâtre de Rome.

La reddition de Vercingétorix est une mise en scène du vainqueur d’Alésia, une photographie publicitaire pour sa promotion politique, et s’il ne relate l’évènement qu’en quelque phrases concises et bien choisies, ce n’est que par fausse modestie, laissant à d’autres que lui le soin de proclamer sa gloire. Ces quelques phrases sont de la même nature que le fameux alea jacta est ou le veni vidi, vici : je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu.
 
Un spectacle grandiose.
 
Voyons maintenant si les historiens ont répondu à l’attente de César.
 
Plutarque fait arriver Vercingétorix à cheval et voilà le problème. Difficile, en effet, d’admettre qu’un cheval ait pu se trouver encore sur l’oppidum, et même être capable de caracoler, alors que Critognatos suggérait que l’on mangeât les vieillards pour subsister. Toutefois, il n’est pas impossible que dans la tractation qui se déroula entre César et les députés gaulois avant la reddition, le vainqueur ait exigé cette séquence dans le scénario qu’il a mis au point. Il suffisait de prêter un cheval.
Et en effet, Vercingétorix à pied, noyé dans la foule, pouvait passer inaperçu. Mais à cheval, alors que les légionnaires se tenaient, debout, l’arme au pied, sur le rempart, sous le soleil d’automne, quel spectacle, quelle gloire pour Rome, quelle gloire pour César !
Plutarque précise que Vercingétorix, avant de mettre pied à terre, fit, à cheval, le tour de la tribune où César l’attendait. A supposer que la tribune ait été dressée sur le terrassement, cela n’est possible que si ce terrassement a été aplani.
Il ajoute que le chef gaulois est venu ensuite s’asseoir aux pieds de son vainqueur. Problème ! Difficile de penser que notre héros soit venu, de lui-même, prendre cette posture humiliante. La seule explication acceptable est que César en a fait une condition de la reddition, et cela pour que cette image corresponde à celle des fameuses monnaies commémorant les conquêtes de Rome, la monnaie de la Judée captive, par exemple.
Bref, l’humiliation et la mort de Vercingétorix ont été les conditions exigées par César pour que les prisonniers gaulois aient, non seulement la vie sauve, mais en plus, pour qu’ils retrouvent la liberté. En se prêtant à cette opération de publicité politique césarienne pour laquelle il donnait, non seulement sa vie comme il l’avait proposé, mais aussi son honneur, il ne restait à Vercingétorix qu’un seul espoir : que la postérité comprenne, un jour, la grandeur de son sacrifice.
 
Dion Cassius, historien sérieux, plus fiable que Plutarque, confirme bien que César siégeait sur une tribune. Il ne dit pas que Vercingétorix vint se rendre à cheval, mais qu’il arriva à l’improviste. Dans ces conditions, rien d’étonnant si l’arrivée du chef arverne, très haut de taille et terrible sous les armes, ait provoqué un certain trouble dans l’assistance. Rien d’étonnant à ce qu’il ait reconnu sa défaite en prenant avec dignité l’attitude du suppliant (au nom de son peuple). Rien d’étonnant à ce que César ait rappelé à certains membres de son entourage enclins à la pitié que lorsque Rome - ou César - accorde son amitié (son alliance), la rébellion ne peut être qu’une trahison (toute résistance à Rome est punie de mort). C’est clair et net. Au niveau des nations, il n’y a qu’un terme pour signifier une alliance, celui d’amicitia. En émettant l’hypothèse que Vercingétorix aurait servi dans l’armée romaine, qu’il aurait ainsi connu César, d’où serait née une amitié, M. Goudineau se trompe. Dans cette scène solennelle de jugement, il est impensable que César ait évoqué une amitié personnelle qui, d’ailleurs, n’est nulle part signalée.
Il n’en reste pas moins qu’on est un peu surpris du mouvement de pitié dans l’entourage de César. On s’attendrait plutôt à voir des familles gauloises anciennement victimes de Vercingétorix réclamer l’application de la loi du talion. Rappelons qu’au début de son insurrection, le chef gaulois avait fait crever les yeux de ses opposants. Même si aucun texte ne dit que Vercingétorix ait eu les yeux crevés, on a du mal à admettre qu’il ait pu échapper tôt ou tard à ce châtiment, surtout quand on sait que les combattants gaulois d’Uxellodunum ont eu les mains coupées peu de temps après.
 
Un important butin.
 
Il n’est pas possible d’imaginer une reddition de cette importance sans qu’elle ait été méticuleusement préparée. Imaginez la pagaille qu’aurait provoqué des milliers de prisonniers si César n’avait pas organisé l’affaire. Imaginez le désordre autour de l’important butin. Lors de l’échec de l’attaque ultime des Gaulois, Plutarque nous donne une idée du butin qui jonchait le champ de bataille : une immense quantité de boucliers d’or et d’argent, de cuirasses souillées de sang… que les Romains ramenèrent dans leur camp. Et cela nous donne, par ailleurs, l’image que les légionnaires ont pu se faire de Vercingétorix : cuirasse et casque magnifiquement ouvragés, renvoyant vers le ciel les rayons lumineux du soleil, étoffes de riches couleurs aux broderies remarquables débordant sous l’armement rutilant. Certes, on ne va pas manquer de me dire que Plutarque n’est pas un auteur fiable et que seule l’archéologie peut nous donner la bonne image d’un chef gaulois, tel le valeureux Dumnorix http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Bibracte_aristocrate_gaulois.jpg. Au lecteur de juger et de faire son choix entre deux extrêmes. http://pic.aceboard.net/img/147732/288/1193054088.jpg
 
Ma conclusion est que la reddition de Vercingétorix a été montée de toutes pièces par César pour en faire un véritable spectacle, une image à sa gloire qui devait l’aider à s’imposer face à ses adversaires politiques de Rome. Des milliers d’yeux ont photographié la scène dans un déroulement qui a dû se poursuivre tout au long de la journée. Les déclarations de soumission, les termes du jugement ont probablement été répétés de hérauts en hérauts tout au long du retranchement sur lesquels les légionnaires se tenaient en observant la scène.
 
M. Goudineau réfute tous ces témoignages, celui de Plutarque comme celui de Dion Cassius. Il pense que ces auteurs ont fantasmé à partir du texte jamais retrouvé d’un abréviateur hypothétique et inconnu qui, lui, serait le véritable inventeur de la scène de reddition.
 
Ce n’est pas mon avis.
 
Rappelez-vous ! Plusieurs siècles plus tôt, à Rome, les sénateurs romains s’inclinaient, vaincus, devant la tribune des chefs gaulois victorieux et triomphants. Rappelez-vous ces mots fameux : "Vae victis !" Malheur aux vaincus !
 
L’Histoire est faite de retournements.
 
 
Les dessins sont de l’auteur.
 
 
 
PS pour les latinistes, le passage des Commentaires : « …Mittuntur de his rebus ad Caesarem legati. Iubet arma tradi, principes produci. Ipse in munitione pro castris consedit : eo duces producuntur ; Vercingetorix deditur, arma proiciuntur. »


 


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