Rennes-le-Château : « le curé aux milliards »

par Desmaretz Gérard
jeudi 17 mars 2022

En 1891 l'abbé Béranger Saunière, six ans à peine après son affectation à Rennes-le-Château, acquiert plusieurs domaines fonciers sur lesquels il fait bâtir une villa bourgeoise agrémentée d'un parc, une serre, une tour néogothique, une ménagerie et de restaurer l'église Sainte-Marie-Madeleine ! D'où cette fortune soudaine provient-elle ? Différentes pistes ont été évoquées : le Saint-Grall, le trésor de Blanche de Castille, celui des Cathares ou des Templiers, un trafic de messes, des fonds monarchistes destinés à soudoyer les consciences, autant d'aubaines qui ne cessent d'enflammer l'imaginaire.

Le 7 juin 1879 le séminariste Francois-Béranger Saunière après son passage par le petit et grand séminaires à Carcassonne est ordonné prêtre. Le 16 juillet il est affecté comme vicaire à Alt, le 16 juin 1882 il rejoint la paroisse du Clat et le 1 juin 1885 il occupe la cure à Rennes-le-Château (Aude), un petit village perché qui compte trois-cents âmes et dont l'église menace ruines. Le Jour de son arrivée, une jeune fille prénommée Marie lui remet une invitation du curé de Rennes-les-Bains, Jean-Jacques Henri Boudet membre de Sociétés savantes et féru d'archéologie. Lors de leur rencontre ce dernier fait allusion à un symbole gravé sur la stèle de l'église de Rennes-le-Château.

 Le presbytère est inhabitable en l'état, l'abbé Saunière va être hébergé au sein d'une famille le temps que le presbytère soit réhabilité. L'abbé souscrit un emprunt auprès du Crédit municipal, reçoit un don d'une paroissienne et un legs de la comtesse de Chambord, une amie des Chefdebiens dont Alfred Saunière, le frère de Béranger, est le précepteur des enfants. Madame de Chambord est la nièce de l'Empereur d'Autriche François-Joseph. En 1886 les travaux de réfection du presbytère sont terminés, l'abbé Saunière s'y installe en compagnie de Marie âgée de dix-huit ans, lui en a trente-trois.

 Monsieur le curé engage deux ouvriers du village pour déplacer le maître-autel, la lourde pierre glissée, le curé examine l’intérieur des pilastres et en ramène trois étuis contenant de mystérieux parchemins. Une des dalles de la nef semble avoir été posée à l’envers ! La dalle décelée et retournée, un détail gravé apparaît, un homme sur un cheval portant un sceptre. L’abbé souhaite que l’on s’assure que l’endroit ne recèle aucun caveau. Les deux ouvriers disent aux villageois qu’ils ont découvert des ossements et des pièces brillantes à propos desquelles l’abbé leur a dit qu’il s’agissait de médailles pieuses sans valeur aucune. Les propos des maçons retiennent l’attention de monsieur le maire qui s'en ouvre à l’abbé et de vouloir conserver les documents dans les archives de la mairie. Le curé invoque la pauvreté de la paroisse, ne serait-il pas préférable de les vendre à des collectionneurs ? Le maire accepte et il se contentera de copies sur calques faites par l’abbé lui-même.

 L'abbé Saunière soumet les parchemins à Monseigneur Billard l’Évêque de Carcassonne qui l'adresse à l'abbé Biel, supérieur à saint Supplice. De retour de Paris après y avoir passé une semaine au mois de février 1892, l'abbé Béranger en parle à sa servante qui se souvient d'une histoire étrange. Au XVII° siècle, une jeune berger parti à la recherche d’une brebis égarée aurait découvert une anfractuosité conduisant à une salle et à un trésor ! Les jours suivants des villageois voient l’abbé accompagné de Marie arpenter le plateau de Razès entre Rennes-le-Château et Rennes-les-Bains. Rennes-le-Château fut édifié sur l'ancienne citadelle wisigothe Rhedae fondée au V° siècle, détruite en 1170 par les troupes du roi d'Aragon et remise en état au XIV° siècle avant que les Espagnols s'en emparent et qu'ils abattent la citée. Les possessions successives de Rennes-le-Château et les unions maritales embrouillent la généalogie des parentèles. Hautpoul devient la branche des Blanchefort, a-t-elle pris le titre du château du même nom situé sur la route de Rennes-les-Bains ? Le seigneur de Blanchefort a-t-il confié aux Templiers, vers 1130, l'exploitation des mines d'or de son fief qui lui auraient préféré un trésor wisigoth (mise à sac de Rome) entassé au fond d'un ancien puits de mine ? Le comté de Blanchefort fut détruit au XIII° siècle et les biens confisqués au profit de Pierre de Voisins maréchal de Monfort qui participa à la croisade contre les Cathares.

 Au mois de mars 1895 des membres du conseil municipal, des Républicains qui n’apprécient guère les propos monarchistes de Monsieur l'abbé, se plaignent auprès de monsieur le Préfet. Le curé est suspendu quelques mois... L'abbé Saunière accompagné de sa servante profane le caveau de Madame la Marquise d'Hautpoule de Blanchefort inhumée dans le cimetiere de Rennes-le-Château (17 avril 1781) et d'en ramener un médaillon. La vie du curé et celle de sa servante s’améliore de façon soudaine. Monsieur l'abbé reçoit beaucoup et les convives sont certains de festoyer. L'abbé Saunière fait l’acquisition de terrains sur lesquels il va faire bâtir la villa Bethania, la tour crénelée Magdalena, une orangeraie, une serre, une ménagerie. On s'étonne, l'abbé Saunière ne perçoit que 75 francs par mois. Le prêtre a-t-il découvert le trésor caché par l'évêque d'Alet contraint de fuir en Espagne lors de la Révolution française ou a-t-il mis la main sur le trésor wisigoth ?

 Les travaux de l'église achevés en 1897, Monseigneur Billard vient bénir et sacraliser l'église restaurée et transformée de fond en comble. Le 1er novembre 1897, jour de la Toussaint, l’abbé Gélis le curé du village Coustaussa situé à quelques kilomètres de Rennes-le-Château est découvert par son neveu : « Il entra dans la cuisine, appelant de nouveau, lorsque trébuchant sur une masse informe, il faillit tomber ; regardant alors à ses pieds, à la lueur qui filtrait à travers les volets clos de la cuisine, il vit et reconnut son oncle couché sans vie dans une mare de sang. Affolé à cette vue, il est sorti dans la rue où il faillit s’évanouir » (...) « Monsieur le maire fit immédiatement fermer les portes du presbytère et envoya un express à Couiza avec mission de prévenir la justice et la gendarmerie ». Le procès verbal fait mention : « Couché dans une mare de sang, la soutane lugubrement souillée, la victime a les mains ramenées sur la poitrine et l’une des jambes repliée est ramenée en dedans. La lutte a dû être terrible et les coups violents à en juger les blessures nombreuses que porte la victime. Des taches de sang se voient sur les meubles, sur les murs et sur le plafond lui-même ». Le corps du curé présente quatorze blessures situées au niveau de la tête, blessures commises à l'aide d'une « serpe ».

 Les voisins dépeignent un homme méfiant : «  Le presbytère est situé au cœur du village et se trouve entouré de maisons bien rapprochées. (...) « On sait que l’abbé Gélis vivait seul, enfermé à clef dans son presbytère et qu’il n’ouvrait sa porte qu’à une voix connue de lui (...) et a fait poser sur la porte d’entrée du presbytère une clochette pour signaler tout éventuel visiteur ». Ce soir funeste, le battant de la clochette intérieure avait été immobilisé par une ficelle ! Le vol ne paraît pas avoir été le mobile du crime. Des tiroirs entr’ouverts contenaient encore des écus et même en monnaie environ 1 500 Francs  ». L'enquête va établir que l'abbé Gélis percevait 900 Francs par an de l'église et qu'il « vivait avec 700 Francs dépensés dans l’année » et qu'il remettait chaque année au curé doyen de Trèbes, une somme de 1.000 francs !

 Lors du transport du juge d’instruction assisté de son greffier au presbytère de Coustaussa, le 4 novembre 1897, le magistrat y découvre « 4 000 F sous un tabernacle, 2 000 F sous un rochet (...) 1 000 F de pièces d’or dans le chambranle de la cheminée de la chambre ; autant dans le prie-Dieu, autant sous une pierre des lieux d’aisance, autant sous le plancher du grenier ; autant dans une dépendance, sans parler de diverses sommes dans les livres de la bibliothèque. Il y en avait partout pour 11 400 F, en napoléons de 20 et 10 F renfermés dans de vieux morceaux de tuyaux de poêle, ou des tubes en fer blanc ».

 En 1902 Monseigneur Billard quitte l’Évêché de Carcassonne, son remplaçant, Mgr de Beauséjour, convoque l'abbé Saunière pour lui signifier qu'il lui confie la cure de Castouge ! L'abbé s'insurge, après tout ce qu'il a fait pour Rennes-le-Château (l'abbé à fait édifier un calvaire et construire un « chemin de ronde » sur la crête de la montagne à la place des anciens remparts).

 L'abbé Béranger collectionne les timbres et les carte-postales et passe des petites annonces dans la presse pour en acquérir et en échanger, s'agit-il d'un moyen de communication discret ; « Petite Rose, Merci pour Bleuette » ? Entre 1904 et 1906 l'abbé fait réaliser une série de 33 cartes-postales de Rennes-le-Château vendues 10 centimes pièce aux curistes et visiteurs de Rennes-les-Bains. Les numérologues de faire remarquer que trente-trois correspond à l'âge du Christ à sa mort, au nombre de degrés maçonniques et à l'âge de Saunière lors de son arrivée à Rennes-le-Château.

 En 1908, Mgr de Beauséjour demande à l'abbé Saunière des comptes sur ses dépenses et l'accuse de simonie (vente de messes non célébrées) ! L'abbé Saunière est suspendu le 5 décembre 1911, son train de vie est soudainement réduit. Que fait-il pendant ces années ? Son avocat de préciser que Saunière avait trop de messes et qu’il en a confié la célébration à deux religieux. Les deux curés ne peuvent être entendus, ils sont décédés. Rome finit par annuler la décision de Mgr de Beauséjour, l'abbé Saunière est rétabli dans ses droits au cœur de l'été 1915. Entre temps l’Église a connu un changement de pape, Pie X (1903-1914) et Benoît XV (1914-1922). L'abbé Saunière de retour clôture ses nombreux comptes bancaires ouverts dans différentes banques régionales et en conserve les liquidités au presbytère. Saunière a de nouveaux projets pour le village et la construction d'une tour « Babel » ; il décède le 22 janvier 1917 à l’âge de 65 ans. L'entièreté de la succession revient à Marie Denardaud de quinze ans sa cadette qui fut certainement servante-maitresse. L'attrait pour le péché de chair ressemble un atavisme chez les Saunière. Le frère de l'abbé Béranger, Alfred Saunière prêtre suspendu en 1903 entretenait une liaison avec Emilienne Salière, une jeune femme qui lui donnera un fils (André) et avec laquelle il finira sa vie (09 septembre 1905).

 Été 1945 Marie Denardaud se retrouve ruinée, le pactole entassé au presbytère ne vaut plus rien ! Le 8 juin 1945 les Français apprennent qu'il n'ont que douze jours pour échanger leurs coupures de 50 à 5 000 francs ! Au sortir du conflit l’État entend bien découvrir et sanctionner les profiteurs de guerre et du marché noir ! Marie Denardeaux vend la Béthanie en viager occupé à Noël Corbu et lui dit qu’elle lui révélera tout avant de mourir. Marie meurt le 18 janvier 1953 à l’âge de 85 ans d'un AVC, souffrant d'aphasie elle n'a pas eu le temps de révéler quoi que ce soit ! Corbu devenu propriétaire en titre transforme la Béthanie en restaurant.

 En 1956, le restaurateur à l'idée de colporter l'histoire du « curé aux milliards » afin d'attirer la clientèle dans ce lieu isolé des grands axes routiers. Les articles vont séduire de nombreux chercheurs de trésors, prospecteurs, radiesthésistes, médiums, médiévistes, kabbalistes et opportunistes. Un visiteur de retour à Saint-Genevois (Haute-Savoie) dépose les statuts associatifs du « Prieuré de Sion » le 25 juin 1956. Robert Charoux président du club des chercheurs de trésors consacre un article au trésor de Rennes-le-Château dans « Trésors du monde » (1962). Noël Corbu revend l'hôtel de Latour à Henri Buthion en 1965. Gérard de Sède publie « L'or de rennes-le-Château » (1967). Georgette Roumens-Talon, nièce de Marie Denardaud qui a reçu un bracelet et un collier en or et pierres précieuses des mains de l'abbé Béranger est assassinée le 28 août 1974 dans son appartement parisien rue des Plantes (XIV°). Le 23 avril 2017, jour du premier tour de l'élection présidentielle, une jeune musulmane voilée toute vêtue de blanc et portant un masque vénitien dépose un Coran à côté de la statue représentant le diable Asmodé située à l'entrée de l'église avant de la décapiter au « nom de la Syrie » !

 La fortune de l'abbé Saunière : canular - subterfuge - mystère - légende ou trésor spirituel ? Les conjectures sont loin d'avoir été épuisés. Le village accueille 100.000 visiteurs chaque année, plus de 800 livres et des centaines d'articles ont été publiés et une série télévisée, « l'Or du diable » diffusée.

 

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