Réponse à « Valeurs actuelles » sur les « destructeurs » de l’école publique
par Jehan
lundi 12 septembre 2016
Certains ont des obsessions tenaces qui ne s'atténuent pas au fil des ans. L'hebdomadaire libéral-conservateur Valeurs actuelles nous repasse les plats de la ruine de l'école républicaine, dont leurs concurrents de "gauche" seraient les responsables, dans son dernier numéro du 8 septembre 2016. Rien de bien original me direz-vous, puisque ce périodique titrait déjà la même chose en 2013. Trois ans après, on se demande bien ce qui peut pousser nos journalistes bon teints du VIIIème arrondissement parisien à s'intéresser à nos chères têtes blondes.
Car c'est bien connu, conformisme et bipolarité à la française obligent, l'école publique c'est la "gauche". Vision manichéenne, repères du siècle dernier et refus de se remettre un peu en question, telles sont les caractéristiques de la prose de Valeurs. Cette droite saumon ne vaut pas mieux que la gauche bobo qu'elle entend pourfendre, et avec laquelle elle concourt pour les mandats électoraux comme deux enseignes d'hypermarchés se font la guéguerre commerciale.
Pour résumé, la "gauche" aurait détruit l'autorité des enseignants, encouragé la paresse, protégé les mandarins syndicaux, favorisé l'immigration clandestine et, cerise sur le gâteau, elle aurait fait dans "l'anti-France" pour promouvoir le cosmopolitisme. Du classique. Pour remédier à cela, punitions et sélection, ainsi bien entendu que... des privatisations, seraient les thérapies efficaces au mal scolaire. Du baragouin tout aussi décalé que le programme des gamins de Nuit debout, innocence de la jeunesse en moins.
En fait, Valeurs anciennes confond tout et pêche par omission. Prenons les programmes d'histoire. La France ne serait plus au programme, on encouragerait l'étude de diverses civilisations pour fabriquer des citoyens du monde. Faux, ou plutôt mal commenté. Clovis et la fondation du royaume de France sont au programme de la classe de CM1. On étudie la Grèce et la Rome antique en 6ème ainsi que l'Occident chrétien (donc l'empire carolingien !). Le monde islamique a été rajouté, ce qui s'impose pour tenter de comprendre le monde actuel. Reste les questions du colonialisme et de la traite négrière, effectivement très électoralistes ; encore que... Ces programmes ne datent pas d'hier, ils ont été repris de ceux de Luc Chatel, rédigé sous le sarkozysme gouvernemental.
Car il ne faut pas s'y tromper. Le citoyen du monde, qui n'a ni identité ni citoyenneté, est avant tout un consommateur sans foi ni principes, ce qui est plutôt dans la logique libérale que dans celle de la république (et encore moins dans celle du marxisme !). Les programmes de l'éducation nationale, émanation de notre classe politique élue par les français et non des affreux bolchéviques, ne font qu'accompagner la dénationalisation du pays orchestrée depuis le traité de Maastricht de 1992. Plus de frontières ni d'identités culturelles pour que la mafia libérale puisse s'affairer en toute tranquilité. On voit mal en quoi la gauche ouvrière, du coup, serait responsable des dégats commis envers l'école dont les amis libéraux de Valeurs ont sabré effectifs et budgets de fonctionnement ; sans que cela ne relance par ailleurs l'économie du pays.
Concernant le niveau en lecture de nos élèves, l'article oublie que les difficultés des élèves ne datent pas d'hier et qu'à l'époque de la guerre d'Algérie la moitié du contingent éprouvait de la peine aux tests lors des "trois jours" précédant le service militaire. Les méthodes d'apprentissage jouent peu. C'est l'appauvrissement culturel des familles, la désocialisation des quartiers populaires et les comportements de plus en plus difficiles des jeunes enfants qui entravent un apprentissage dans de bonnes conditions. Que nos journalistes aillent faire un tour dans une école de banlieue, ou de la campagne profonde défavorisée.
L'autorité remise en cause par l'enfant-roi ? Là-encore, les "gauchistes" y sont pour peu. L'enfant au centre de ses apprentissages, soutenu par ses parents consuméristes et individualistes, cela date des années Philippe Meirieu, l'écolo-libéral. De droite pour gérer son compte-courant, de gauche pour ne pas éduquer ses enfants. Là-encore, l'école n'est qu'à l'image de notre société, où le collectif a été banni au profit de l'egocentrisme encouragé dès le plus jeune âge, qui engendre le refus de la moindre frustration chez l'enfant.
Le recrutement des enseignants ? En finir avec le fonctionnariat ? Chiche ! Beaucoup de jeunes profs sont déjà recrutés par contrat, et de nombreux postes mis aux concours ne sont pas pourvus. On attend la recette miracle de Valeurs pour surmonter le problème...
Enfin, la remise en cause des lycées professionnels, "onéreux" et "inefficaces", qui recueillent souvent les élèves les plus fragiles que les entreprises françaises refusent de former (bonjour l'apprentissage à l'allemande !), recherche de profit avant tout oblige, est une belle farce de plus.
En conclusion, Valeurs actuelles reste fidèle à son "libéralisme" conservateur. L'altruisme n'est pas sa tasse de thé, d'alleurs combien de jeunes diplômés de son lectorat se destinent à l'enseignement, et plus généralement à des professions aux services des autres ? Nous recommanderons donc à nos moralisateurs du CAC 40 de s'occuper plutôt des prix de l'immobilier ou des portefeuilles boursiers, sujets plus porteurs pour leurs lecteurs.
Entre une "droite" de retraités obsédés par leur feuille d'impôt et une "gauche" travaillée par l'assistanat, nous sommes loin de la recherche de l'intérêt général. Surtout quand les deux clans s'accordent à promouvoir le libéralisme économique triomphant, contre lequel l'école publique ne peut hélas pas grand-chose...