Réponses d’un citoyen de gauche aux dix questions de Ségolène Royal

par Bernard Dugué
lundi 7 avril 2008

Madame Royal, vous avez posé dix questions aux militants du PS. Permettez-moi déjà de douter de cette initiative fleurant bon l’institutrice en position de supériorité face à sa classe, or, une telle position se mérite. Récemment, vous avez suivi Sarkozy sans aucune réserve critique lors du pataquès sur la mémoire de la Shoah portée par les élèves de CM2. Face au tollé des gens responsables de ce pays vous avez fait machine arrière, un peu tardivement hélas, pas aussi rapide que les citoyens éclairés ayant eux aussi vite saisi les limites de cette proposition. Et pas vous ; pourquoi ? Parce que vous êtes aliénée dans une démarche personnelle de pouvoir. Etes-vous à la hauteur de la fonction présidentielle ? Autre élément à charge. Vos propos sur l’envoi des troupes en Afghanistan. Vous avez déclaré qu’il fallait s’assurer de la sécurité des militaires français. A ce compte-là, autant les déployer dans un collège du Poitou pour apprendre la civilité aux jeunes. Là, c’est sûr, notre contingent sera en sécurité. Et aux pompiers, vous leur direz de ne pas intervenir sur un incendie avant d’avoir vérifié qu’il n’y a aucun risque ? Jamais il ne vous est venu à l’idée que la question de sécurité pour un contingent se règle de manière technique alors que le débat sur l’envoi de nos soldats concerne les fins et le sens de l’engagement. Décidément, vous ne devriez plus briguer la magistrature suprême, ni d’ailleurs la tête du PS, mais seriez-vous entêtée ? Je veux bien jouer le jeu de répondre à vos dix questions, moi, citoyen de gauche !

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1. Il faut sortir du fossé entre un discours pseudo révolutionnaire dans l’opposition et un conformisme économique au pouvoir : de quelle façon ?

D’abord en prenant conscience qu’il n’y a pas de discours pseudo révolutionnaire dans l’opposition ou, s’il y en a un, c’est chez la LCR et son jeune page qui milite pour les retraites, un facteur déjà bien vieux, qui ferait mieux de se ressourcer sur l’œuvre du facteur Cheval. Quant au conformisme économique, il n’existe pas en politique, mais c’est la règle pour une entreprise. Cela s’appelle bien gérer. Verdict, une question simplificatrice et trompeuse à laquelle seuls les militants dévots prendront le soin de répondre.

2. Le socialisme ne peut pas se contenter d’aménager le capitalisme financier à la marge : comment produire et répartir autrement la richesse ?

Là, je vous renverrais à Georges Sorel qui, en son temps, avait senti cette propension du PS, non exempte d’envie, de se substituer au monde économique et de le gérer sans en avoir la légitimité ni les inconvénients du risque. Le monde économique n’a pas besoin d’une bureaucratie politique pour le gérer, le fait que vous posiez cette question en ces termes montre que vous retardez d’un demi-siècle. Vous auriez mieux été à votre place au moment des Trente Glorieuses et du plan.

3. Que reprendre des modèles progressistes des autres pays et que rejeter ?

Question guère subtile. C’est comme si on voulait construire une automobile en prenant la transmission d’une Ferrari, la boîte de vitesse d’une Porsche, le moteur d’une Ford Mustang et la carrosserie d’une Rolls. Il ne vous est jamais venu à l’esprit qu’une mesure politique dans un pays s’insère dans un ensemble cohérent et, de plus, est compatible avec l’esprit de la nation. Relisez Montesquieu. Tout ce qui peut être pris comme initiative tient du talent français. La seule question qui vaille est de savoir pourquoi le potentiel intelligent des Français n’est pas utilisé. Mais, qui sait, vous avez la réponse.

4. Il faut pousser l’agilité des entreprises, le goût du risque et l’esprit d’entreprendre, tout en améliorant la situation des salariés et leur Sécurité sociale. Avec quel compromis ?

Encore cette lubie socialiste, dénoncée par Sorel, d’intervenir dans les entreprises. Si ça vous titille tant Mme Royal, créez votre propre entreprise pour sonder ce que peut être le goût du risque, sinon, laissez les entreprises vivre. Il n’y a pas de compromis autre que celui qui s’exerce entre les travailleurs et la direction. Le politique n’a pas à en s’en mêler sauf à se substituer aux défaillances égoïstes et encore, l’Etat étant aussi égoïste que le monde économique qui, comme dirait Desproges, est égoïste parce qu’il ne pense pas à l’Etat. Que faire ? Amortir le risque par des règles financières justes. Chacun fait sa vie. Si un salarié n’est pas satisfait, qu’il ait les moyens de dire bye et se casser. C’est ma réponse à votre question.

5. Il faut rééquilibrer le rapport de force entre le travail et le capital par une meilleure répartition du profit. Quels contre-pouvoirs dans l’entreprise ?

Question apparemment déplacée, montrant que vous ne connaissez pas l’économie et que vous raisonnez encore sur des modèles d’il y a quarante ans, hérités de la lutte des classes. Là, vous montrez que vous êtes dans un plan obsolète et, à la question que vous posiez précédemment en 1, je réponds, soyez la première à ne plus emprunter au schéma pseudo révolutionnaire ! On ne peut vous condamner d’être ignorante des mécanismes subtils de l’économie pour la bonne raison que même les économistes aussi sont ignares sur cette question, raisonnant encore, dans l’ancien temps. Le problème de la répartition dépasse celui du rapport de forces dans l’entreprise ; il touche aussi ceux qui créent des entreprises et ceux qui n’ont pas accès au travail dans un système où les flux monétaires se concentrent. C’est un donc problème de gestion monétaire ; qui appelle un new deal inédit.

6. Comment rompre avec la redistribution passive et bureaucratique comme principal moyen de s’attaquer aux injustices sociales ?

Bonne question. La meilleure option, pour vous Mme Royal, c’est d’entrer au gouvernement Fillon comme secrétaire d’Etat auprès de Martin Hirsch, chargé du RSA. J’espère que, dans votre question, il n’y a pas quelques sous-entendus douteux ; du genre, les assistés vivent des aides octroyées par une bureaucratie passive. La redistribution passive comme vous daignez la nommer pour ne pas choquer, elle permet à quelques-uns de ne pas se suicider, à des mères de famille de nourrir leurs gosses, à des ménages en difficultés de se payer de temps en temps une place de ciné.

7. Comment améliorer le projet européen pour ne pas oublier les intérêts des peuples et des pays ?

Pour ne pas oublier l’intérêt des pays et des peuples, le seul moyen d’améliorer le projet européen c’est de supprimer l’Europe des 27. Et, là, chaque peuple et chaque pays pourra défendre ses intérêts. Franchement, la défaite aux présidentielles n’a pas amélioré votre pertinence Ségolène, entre nous ; poser des questions aussi... mais bon, connaissant les militants du PS, je sais que... en fait, je ne les connais guère ; je peux juste prédire que ceux qui répondront à vos questions sont... Néanmoins, si vous posiez la question non pas en termes d’intérêt, mais de liberté des peuples, cela aurait plus de sens d’un point de vue politique.

8. Les peuples du Nord doivent être protégés de la concurrence internationale sans que les peuples du Sud ne soient victimes du protectionnisme. Avec quelles nouvelles règles ?

Là, je reconnais votre bon sens. La solution, c’est justement de pratiquer un « conformisme économique » que vous fustigez dans la question 1 et qui s’applique à cette conjecture. Pour que les peuples du Sud ne soient pas victimes du protectionnisme, il faut appliquer la règle de la concurrence non faussée. Allez dire ça à nos agriculteurs ! Sinon, dans le monde des fées, il est possible de résoudre votre question. Il est en effet possible de ne pas avoir froid sur la banquise alors qu’on vient de se débarrasser de sa polaire. Et de satisfaire le Nord et le Sud.

9. Les Etats et le marché doivent assurer la sauvegarde écologique de la planète : quel nouveau modèle de développement ?

Le seul modèle de développement alternatif serait de revenir au niveau de consommation énergétique du XVIIIe siècle, voire du XIVe. Je vous inviterai à dîner aux chandelles à la maison, n’oubliez pas votre anorak, il fera 5 degrés dans la salle à manger ! Vous devriez savoir qu’il n’y a aucun moyen de contourner les conséquences du développement économique et technique planétaire. Et que le développement durable est une religiosité dont les ressorts sont les mêmes que ceux du catholicisme. Ce n’est pas avec quelques collecteurs d’eau de pluie ou quelques composteurs, qu’on pourra résoudre le problème, pas plus qu’un cierge ou une prière ne changera le destin des êtres. Quoique, je tiens pour moins incertain l’effet d’une prière sincère que celui des mesures durables. Dont le bénéfice est politique. Je n’espère pas vivre dans un monde où les électeurs voteront sur la base de composteurs gratuits et de réductions sur les panneaux solaires ! La seule question qui vaille c’est de savoir comment faire face aux conséquences du développement économique planétaire. Sinon, ce contre quoi il faudrait lutter, c’est la démographie, mais c’est une autre question.

10. Le Parti socialiste doit intégrer toutes les nouvelles formes de militantisme et d’engagement citoyen, ainsi que les réussites du travail des élus locaux. Il doit aussi décider efficacement, avec le sens de la discipline collective. Quelles nouvelles règles communes pour y parvenir sereinement ?

C’est une belle question pour finir. Pour y répondre, une anecdote. Une connaissance que j’apprécie, promise à siéger au conseil municipal de Talence avec la majorité socialiste, mais déboutée par les électeurs, me livra une confidence sur la vie locale telle qu’elle fut appréhendée par son groupe de militants. Pour le dire explicitement, un ensemble d’individus groupés pour défendre un objectif finit par produire une doxa et se décale des vécus des gens. Justement parce que, dans les réunions locales, me disait-elle, personne n’ose exprimer une opinion dissonante face au groupe. Bref, une « censure » règne, sans qu’il n’y ait aucun censeur, un peu comme la servitude volontaire s’exerce sans qu’il n’y ait aucune menace du maître. La politique souffre de la discipline des militants. Ségolène, et si vous cessiez de baser votre destin sur une illusion, la partie doit s’achever. Sans avoir le PS entre vos mains, vous êtes perdue, mais si vous devenez secrétaire générale, le PS sera perdu. C’est cruel me direz-vous. Je ne suis pas méchant, simplement lucide sur l’avenir de la gauche et de la France. A travers les militants du PS vous instrumentalisez vos desseins personnels. Je veux croire en la société, aux valeurs de gauche, de civilisation, et j’espère que les militants du PS sauront faire preuve d’un sursaut de lucidité en refusant d’être les marionnettes d’un dessein personnel. Car c’est gros comme une maison. Votre démarche ne sert pas l’avenir du PS et encore moins celui de la France. Restez au Poitou et potassez quelques sujets, vous avez montré des capacités indéniables et le jour où la gauche sera au pouvoir, vous pourriez être utile dans un ministère. Vous parlez de discipline collective dans cette dixième question et je vous ai répondu discipline personnelle.

Bien cordialement, chère Ségolène.


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