Requiem pour la Palestine
par Pero
lundi 16 octobre 2023
Requiem pour la Palestine
La belle unanimité des médias français sur la récente attaque du Hamas sur le sud d’Israël est spectaculaire. Aucune analyse divergente n'est tolérée. Il ne s'agit évidemment pas d'excuser ou de justifier un acte de barbarie qui est aussi une faute politique majeure car elle va donner inévitablement à l'Etat d'Israël le prétexte pour en finir avec la question palestinienne. Il s'agit seulement de s'interroger sur la cécité des médias français en particulier et des gouvernements occidentaux sur la situation intenable à Gaza et en Cisjordanie qui ne pouvait déboucher que sur une explosion. Le statu quo n'était pas tenable et les réactions simplement émotionnelles à cet événement ne sont évidemment pas suffisantes.
Cette belle unanimité est-elle cependant organisée, dirigée, structurée selon un schéma complotiste ?... Bien entendu on sait que des éléments de langage diffusés par les autorités concernées servent à étayer des récits de propagande chargés de postures morales et d’indignations sélectives. Concernant le conflit en Ukraine, par exemple, il est de notoriété publique que les dossiers de presse élaborés par la Présidence de ce pays ont abondamment alimenté l’ensemble des rédactions des pays occidentaux. Cela ne signifie pas pourtant que ces rédactions soient totalement inféodées et dépendantes d’un récit élaboré à l’avance et déjà pré mâché dans les chancelleries concernées. Dans les pays dit « démocratiques » (il y aurait beaucoup à dire sur la démocratie en question ), la probabilité de mettre au pas toute la presse sur simple injonction du pouvoir est assez mince. Mais il existe un autre facteur autrement plus puissant que la simple injonction, c’est le conformisme, ce que Chirac appelait autrefois « la pensée unique ». Lorsque Jean Quatremer, l’un des invités les plus réguliers des plateaux télévisuels, s’indignait récemment de tous les « collabos » du régime russe qui ne partageaient pas ses analyses sur la guerre en cours en les qualifiant de « traitres » et en les menaçant d’excommunication, il illustrait parfaitement bien l’énorme pression qui pèse sur les épaules de tout intervenant médiatique ou politique, sommé non pas par le pouvoir mais par un corpus idéologique dominant de se conformer à ce discours.
On connait en effet l’importance de la communication de guerre. Il s’agit en effet de façonner les opinions publiques pour rendre acceptable, voire même désirable l’implication du pays dans une guerre, même s’il s’agit d’une guerre dans laquelle le pays n’est pas directement impliqué. Par exemple, la France n’est pas directement concernée dans la guerre en Ukraine et il n’existe à priori aucune raison qu’elle le soit. Mais nos dirigeants en ont décidé autrement en soutenant l’une des parties contre l’autre, contre toute évidence. Ce soutient a un coût très important : un coût économique tout d’abord qui s’est traduit par une augmentation considérable du coût de l’énergie donc de la facture des ménages mais aussi de la compétitivité des entreprises françaises, un coût financier très direct également puisque l’Europe a déjà financé près de 100 milliard d’aide à l’Ukraine et qu’elle se prépare à bien davantage… Lorsque l’on comprend que cette même Europe a déjà beaucoup de mal à financer ses programmes prioritaires comme la transition énergétique et lorsqu’on sait que la France est des plus gros contributeurs au budget européen, on a du mal à croire que toutes ces sommes sont aisément disponibles.
Donc il faut que ce soit pour une cause existentielle !... C’est ainsi que la Russie devient une menace pour l’Europe et qu’en défendant l’intégralité territoriale de l’Ukraine on défend toute l’Europe !... La pirouette sémantique ressemble à une grosse ficelle mais on estime que c’est suffisant pour convaincre le bon peuple !... Et le pire, c’est que ça marche à peu près, dans les grandes lignes … Environ 80% des français doivent être convaincus que la Russie prévoit d’envahir la France si elle parvient à vaincre l’Ukraine .
Or nos dirigeants , européens, américains … connaissent très bien les réelles intentions de la Russie depuis longtemps, depuis le premier jour … La Russie n’a jamais eu d’autre intention que d’empêcher l’OTAN ( une organisation militaire hostile et dirigée contre eux ) d’arriver à ses frontières, de faire appliquer les accords de Minsk sur l’autonomie du Donbass et de conserver la Crimée qui était, faut-il le rappeler , russe jusqu’en 1952. On peut évidemment estimer que ces intentions étaient déraisonnables et que les combattre méritait une guerre et plus de 500000 morts, mais il s’agit alors d’un point de vue forcément très subjectif.
Cette subjectivité n’existe évidemment pas chez nos commentateurs politiques qui se contentent au contraire de relayer la doxa dominante d’une guerre de civilisation contre les valeurs éternelles de la civilisation occidentale. Les russes sont à la fois beaucoup plus pragmatiques que cela : ils ne voulaient tout simplement pas de l’OTAN à leurs portes, et beaucoup plus faibles que dans l’imaginaire de la propagande occidentale : ils n’attaqueront jamais l’OTAN évidemment qui leur est largement supérieur d’un point de vue militaire. Ils peuvent tout au plus tenter d’empêcher l’OTAN d’avancer. Et encore, avec beaucoup de difficultés …
On pourrait aussi se poser la question : pourquoi l’OTAN tient-elle absolument à s’avancer jusqu’à la frontière de la Russie alors qu’on sait très bien que l’un des principaux objectifs des Etats Unis à travers leur soutien à l’Ukraine est d’affaiblir la Russie ?...
Imaginons simplement une minute qu’une alliance militaire dirigée contre les Etats Unis veuille s’installer à ses portes ?... Les postures morales ou humanitaires n’auraient plus court très longtemps, selon toute évidence. Resterait alors la simple logique du rapport de force car c’est bien cette simple logique qui prévaut dans les relations internationales quoiqu’en disent nos éditocrates patentés.
Ceux-ci s’indignent à juste titre du massacre de civils israéliens innocents par les combattants du Hamas. La légitimité d’une posture morale affirmée sans équivoque sur cet événement ne fait aucun doute. Seulement, ce n’est pas suffisant .Elle doit aussi être replacée dans un contexte : celui des relations entre les deux peuples depuis 70 ans voire même depuis plus d’un siècle, celui de la responsabilité d’un certain nombre de pays occidentaux dans le déclenchement de ce conflit et dans son long pourrissement. Il ne s’agit pas d’excuser des massacres les uns par les autres . Que les choses soient claires : tout massacre de civils est inexcusable et doit être condamné. Mais une posture morale ne peut être sélective, elle ne peut s’appliquer davantage aux uns qu’aux autres si elle veut rester crédible. Lorsqu’on prétend défendre l’universalisme de nos valeurs, celui-ci doit s’appliquer en effet d’une façon universelle. Dès lors qu’une condamnation morale ( éventuellement suivie d’une condamnation pénale ) s’applique uniquement à des adversaires, qui plus est si ceux-ci se situent dans un rapport de force défavorable, et épargne pour des faits similaires des alliés beaucoup plus puissants, elle perd nécessairement toute crédibilité. Elle se transforme alors en simple outil de communication, en élément de propagande.
A titre d’exemple, dans le cadre du conflit ukrainien, il ne fait aucun doute que plusieurs massacres de civils ont été perpétrés par les russes. Une condamnation morale s’impose évidemment. Mais si l’on veut condamner les russes, il est aussi nécessaire de condamner les américains pour des massacres encore beaucoup plus importants au Vietnam, en Irak, en Serbie, en Argentine, au Chili, au Nicaragua … Poursuivre les autorités russes devant un tribunal pénal international, pourquoi pas, mais dès lors que l’on ne poursuit pas les américains pour des massacres encore beaucoup graves ( Mossoul, Falloudja … ) cela n’a aucun sens. L’indignation sélective discrédite l’indignation et la rend nulle et non avenue.
L’histoire de la Palestine est connue de tous et il n’est pas question ici d’en refaire l’exégèse. Il s’agit formellement de l’un des derniers avatars de la colonisation du reste du monde par les puissances occidentales. Dès 1917, les anglais ont prétendu disposer d’un pays qui ne leur appartenait évidemment pas pour se débarrasser du problème juif. Leur légitimité ne fut que celle des vainqueurs des turcs assorti d’un mandat international de partage des richesses du monde entre ceux qui avaient gagné la guerre. Or ce pays était déjà peuplé, densément peuplé non pas par des hordes barbares mais par une civilisation raffinée soumise depuis des générations à une domination turque relativement tolérante et qui ne demandait qu’à s’émanciper. Ce peuple était vraisemblablement le descendant des juifs restés sur leurs terres et convertis à l’Islam ( voir le livre de Schlomo Sand : « Comment le peuple juif fut inventé » ).
L’histoire de la colonisation de la Palestine par des gens de religion juive ( et non pas par le peuple juif ) ressemble donc à s’y méprendre à une histoire de colonisation banale. Les nouveaux arrivants se sont accaparé les meilleures terres soit en les achetant grâce à la puissance financière de la diaspora, soit en expulsant leurs occupants par les armes ou par des intimidations de tous ordres. C’est ainsi que se sont crées les premiers kibboutz. La puissance occupante, c'est-à-dire les anglais ont bien tenté de refréner les ardeurs colonisatrices des nouveaux arrivants mais elle a été combattue rapidement par des organisations sionistes terroristes comme l’Irgoun. Faut-il rappeler en effet que les premiers terroristes de la Palestine furent des juifs ?... La création de l’Etat juif en 1948 fut le résultat de la mauvaise conscience occidentale à la suite des massacres de juifs durant la seconde guerre mondiale . On peut cependant se poser la question : quelle fut la responsabilité du peuple palestinien dans ces massacres et au nom de quoi devenait-il si urgent de les déposséder de leurs terres ?...
En 1948, 700000 palestiniens furent expulsés de leur pays, de leurs maisons, de leurs terres … Ils croupissent depuis plus de 70 ans dans des camps de réfugiés au Liban, en Syrie, en Jordanie, à Gaza. Certains en sont sortis, sans aucun doute, mais la grande majorité y vit toujours. Cela a été condamné à l’époque y compris par l’ONU et vu avec les lunettes de nos humanitaires d’aujourd’hui, il s’agit évidemment d’un crime contre l’humanité. L’Etat d’Israël s’est rendu coupable d’un crime contre l’humanité à son origine. Cet Etat est né d’un crime contre l’Humanité. Lequel de nos grands humanitaires, de nos grands humanistes, de nos grands éditocrates moralisateurs se souvient-il encore de ce crime ?... 700000 personnes expulsées du jour au lendemain de leurs terres pour permettre l’installation sur celles-ci de colonisateurs qui n’avaient pour la plupart rien à voir avec ce pays, c’est pratiquement plus que l’expulsion de tous les indiens d’Amérique de leur sol !... Et cela nos éditocrates patentés moralisateurs l’expliquent et le justifient parfaitement bien !... Sans problème !... Cela ne leur pose même pas un cas de conscience …
L’Histoire de ce pays depuis ce péché originel est marqué par une succession de conflits quasiment ininterrompus entre d’une part des colonisateurs qui ont étendu progressivement leur territoire par la guerre, par la ruse, par un usage dévoyé du droit, grâce à la puissance financière de la diaspora … et d’autre part des habitants qui se sont trouvés progressivement dépossédés de leur pays, de leurs maisons, de leurs droits, de leur liberté … et qui se sont révoltés contre la négation, contre l’anéantissement pur et simple d’une civilisation millénaire, contre leur asservissement à une civilisation dite supérieure et surtout à un ordre international imposé par des puissances dominantes aux yeux desquels ils furent toujours considérés comme des humains de seconde zone. Il n’a jamais fait le moindre doute aux yeux de ces puissances qu’il n’existait pas d’inconvénient majeur à sacrifier ce peuple sur l’autel d’intérêts supérieurs de l’humanité, à savoir la création d’un Etat susceptible de servir de refuge à l’ensemble des juifs de la planète dans le but d’éviter que se renouvellent les pogroms de la période nazie.
Il est probable que les puissances occidentales, Etats Unis, Angleterre, France et Allemagne en particulier, qui ont imposé le fait accompli de la création de l’Etat d’Israël et de son extension progressive au-delà de ses limites originelles ont longtemps cru à la possibilité d’une coexistence pacifique entre les deux peuples, au sein du même Etat ou dans le cadre de deux entités distinctes dont l’une serait dominante et l’autre un état croupion. Ce projet a failli aboutir lors des accords d’Oslo mais il fut saboté par les israéliens eux-mêmes : toute une partie de la société israélienne n’en voulait pas et cette partie qui était encore marginale au moment de la signature de ces accords est devenue actuellement largement dominante.
Parallèlement, la résistance du peuple palestinien à son expropriation de son sol n’a jamais cessé, sauf lors de cette courte période d’accalmie des accords d’Oslo qui lui a permis d’entrevoir le bout du tunnel, c'est-à-dire la perspective d’une reconnaissance de ses droits sur au moins une partie de ses terres et d’une paix durable même très contrainte. Il y avait déjà belle lurette que l’immense majorité des palestiniens ne se faisait plus aucune illusion sur la possibilité d’un retour sur leurs terres d’origine et avait accepté le fait accompli de la création de l’Etat d’Israël. A cette époque, les quelques extrémistes qui se livraient encore à une surenchère auraient été rapidement marginalisés si les accords d’Oslo avaient été effectivement appliqués. Pourrions-nous admettre en effet que la société palestinienne dans son ensemble est complètement déconnectée des réalités du monde et ne se rende pas compte du rapport de force qui lui imposait une solution non pas juste et acceptable mais du moindre mal. L’immense majorité des palestiniens se seraient satisfait de vivre en paix sur leur territoire ancestral de Cisjordanie même dans le cadre d’un Etat croupion semi indépendant. Mais c’était sans compter sur une volonté inébranlable d’une partie des colonisateurs israéliens de construire « Le Grand Israël ».
Bien sûr, il est facile de renvoyer dos à dos quelques extrémistes israélien et palestiniens, les uns nourrissant les autres, tout en laissant les causes indéterminées. Chaque société a ses extrémistes et les combat par la loi et par le droit. Le problème, c’est que l’Etat de droit israélien a laissé se développer l’extrémisme religieux et l’extrémisme des colons , l’a progressivement protégé et encouragé et s’est appuyé dessus pour poursuivre son objectif de colonisation de la Cisjordanie. Il s’est approprié l’idéologie du « Grand Israël » et mets en œuvre une politique systématique et coordonnée de colonisation et d’expropriation des palestiniens de leurs terres en Cisjordanie. L’objectif est clair et ne fait aucun doute pour personne : expulser les palestiniens de Cisjordanie. La solution à deux états est depuis longtemps dépassée même si certains en entretiennent encore l’illusion. Reste une solution éventuelle de l’intégration des palestiniens de Cisjordanie dans l’Etat d’Israël, solution bien entendu inacceptable pour le pouvoir et la plupart des citoyens de religion juive qui ne veulent reconnaître aucun droit aux musulmans.
Dès lors, comment s’étonner d’une résistance du peuple palestinien ?... Une résistance aux multiples facettes, tantôt pacifique, tantôt juridique, tantôt sous forme de manifestations, tantôt violente ( attentats, affrontements armés … ), etc… mais toujours durement réprimée. Une répression qui occasionne de nombreux morts : il est sans doute impossible de faire le compte du nombre de morts palestiniens depuis 70 ans mais il est vraisemblable que la population palestinienne a été véritablement décimée du fait de cette répression. N’importe quel peuple résisterait à l’occupation de son pays avec tous les moyens dont il peut disposer dans le cadre d’une guerre asymétrique contre un ennemi infiniment plus puissant qui cherche à l’anéantir. Le peuple français ( une faible partie en réalité ) a résisté à l’occupation allemande pendant 5 ans, le peuple palestinien résiste depuis 70 ans !... Il résiste encore, sans aucun espoir de parvenir à un résultat quelconque, car il sait très bien que tout est perdu pour lui. Il a été définitivement sacrifié et il ne s’agit plus que de préserver sa dignité.